• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Un bec hors de l’eau Chapitre 1

Un bec hors de l’eau Chapitre 1

Dimanche 8 mai 2022 17 h

La mare aux canards

 

« Le corbeau, en voulant imiter le canard, s’est noyé en entrant dans l’eau »

 

JPEG

Une surprenante agitation attire les rares badauds sur la Loire en amont d’Orléans. C’est curieusement un jour particulier où jamais, aucun promeneur ne flâne en ces lieux pourtant si prisés le reste de l’année. La ville est en liesse, fêtes de Jeanne d’Arc obligent, le véritable orléanais pur sucre de canne, amateur de mélasse, ne saurait échapper aux célébrations qui glorifient l’épisode le plus fameux de l’histoire nationale. Le bruit des sirènes a détourné les moins confits en dévotion de l’inénarrable parade des notables ou de l’authentique marché médiéval de pacotille.

La brigade fluviale des sapeurs-pompiers est à pied d’œuvre depuis une bonne heure. Elle s’agite derrière le duit de Saint Jean de Braye, dans la petite Loire investie par les bancs de sable. C’est sur l’un d’eux que des sapeurs ont posé les pieds pour se porter à hauteur d’un cadavre gisant la tête dans l’eau et le corps sur la grève. Un gros engin motorisé se trouve couché sur la rive à proximité de là. Un canot à moteur s’est joint aux plongeurs pour charger l’individu qui manifestement, ne donne aucun signe de vie. C’est du moins ce qu’on perçoit de la berge opposée et plus encore de la falaise, ce lieu cher à Maurice Genevoix qui surplombe le canal et offre une vue imprenable. Nous sommes juste dans le prolongement de la Venelle à Quatre Sous, le haut lieu de la prostitution pour les filles à marins à la glorieuse époque de la marine fluviale. C’est là l’exacte frontière entre la cité bourgeoise et une jeune ville en pleine expansion.

L’agitation provoque naturellement un attroupement conséquent. Sur le chemin de halage, les mouches du coche sont priées fermement de s’éloigner par des guirlandes de rubalise qui leur rappellent les heures surréalistes du confinement, quand le préfet avait interdit l’accès de ce merveilleux coin de nature. Décidément, la puissance publique aime à agrémenter les bords de Loire de ce plastique rouge et blanc du plus bel effet. Pour ne pas être en reste, le mur digue et la cale de Saint Loup sont bouclés par la Police Nationale, toutes sirènes hurlantes pour rassurer le quidam sans doute ou couvrir les lointaines fanfares de la procession johannique. Voulant se tenir dans l’alignement des caméras tout comme dans le champ des photographes, des policiers municipaux à bicyclette se lancent dans une savante chorégraphie qui réjouit les spectateurs refoulés plus loin. À défaut de percevoir ce qui se trame, le spectacle est de nature à distraire un public lassé par le défilé de tous ceux qui comptent se faire un nom dans le Landerneau local. Le décor est planté, nul besoin de tuteur pour que surgisse au débotté une histoire extravagante.

Comme il se doit en Orléans, la rumeur suit son cours naturel, celui d’un courant dans lequel il est bien délicat d’aller à contre-sens des flux majoritaires. Il se murmure déjà qu’un corps sans vie, un homme vêtu d’une combinaison de plongée, vient d’être découvert. Le quidam de passage en sait déjà bien plus que les policiers de l’identité judiciaire. C’est un amateur de jet-ski, celui-là même qui a été la malheureuse victime d’une campagne de délation et de dénigrement menée par ceux qui sont devenus, pour les bons orléanais raisonnables, « les agités du bocal ! ». La référence est double, beaucoup les prennent pour des fous à lier, tout juste bons à se retrouver à Bonne Maison, l’hôpital psychiatrique local. D’autres émettent d’extrêmes réserves sur ces dangereux activistes qui ont fait de la cuvette locale, le chenal sur la rivière délimité par le duit, leur chambre d’écho pour dénoncer les dysfonctionnements des politiques de l’eau, de la culture et du tourisme dans le secteur. Le cadavre n’est pas encore froid que les langues de vipère ont déjà établi une liste de suspects qu’ils se feront un plaisir d’envoyer sous forme de lettres anonymes au commissariat. Il leur faudra simplement attendre l’article que la République du Centre publiera dans son édition du lendemain pour jouer du ciseau et de la colle. Même si l’affaire ne fait tout juste que débuter, nombreux sont ceux qui espèrent la voir tourner au vinaigre, la spécialité de l’endroit qui est mère de tous les vices.

Mais pas de précipitation : tout ceci mérite des explications alors que le corps du malheureux est conduit à l'hôpital pour un examen approfondi après les premières constatations d’usage du commissaire Grillepain qui a été privé, à son grand désappointement, du discours délicieusement anachronique de Monseigneur l’évêque. Nous aurions pu recourir au plus pertinent décodeur des mœurs de cet incroyable microcosme mais hélas, le sociologue Edgard Morin n’est pas présent cette fois-ci pour éclairer nos lanternes. Fort heureusement, il demeure encore quelques individus susceptibles de vous servir de guide sur ce territoire étonnant.

La cité où se déroule l’action eut dans l’histoire un passé glorieux. Elle aurait pu accéder en plusieurs occasions au titre de Capitale. Trois rois y furent couronnés ; des états généraux ou des conciles capitaux s’y tinrent, ce qui n’est pas innocent dans l’honorable destin d’une ville qui se pense différente de toutes ses consœurs. La plus grande héroïne de ce pays lui doit sa gloire éternelle, elle qui, poussée par le feu sacré, fut capable de faire un roi, de se construire une légende, de passer sous la coupe de ses juges avant de se faire griller comme et par un gros Cauchon. Si les circonstances poussent à user de circonlocutions, c’est que nous sommes un 8 mai, jour à nul autre pareil en cette cité. Personne n’admettra jamais qu’on puisse mourir ce jour-là sans avoir l’intention sournoise de gâcher la fête johannique. Mobiliser ainsi policiers, journalistes et curieux loin du cortège officiel, c’est une gageure à moins que cela ne relève véritablement de l’hérésie. Il faut bien admettre que le spectacle doit être à la hauteur d’autant que ce jour-là, une jeune ministre aux dents longues, invitée d’honneur du cortège, a bouleversé le rituel établi depuis plusieurs centaines d’années. Cette date est véritablement historique, le défunt gagnera vraisemblablement sa place au paradis puisqu’il se présentera devant saint Pierre avec l’onction de dame Jehanne.

Je devine votre ébahissement. Où avez-vous mis les pieds ? Je crains que, contrairement au valeureux pilote de jet-ski, vous ne soyez pas au bout de vos peines. Pourtant, il vous faut absolument vous imprégner de ce climat unique entre histoire, légende et fantasmagorie pour vous y retrouver dans les chemins tourmentés d’une enquête ligérienne. Les représentations des uns et des autres sont toutes empreintes d’une épopée personnelle. Pour beaucoup, la ville est totalement vouée au culte d’une bergère, envoyée par Dieu en personne, flanqué pour l’occasion de trois comparses ventriloques, pour sceller à jamais l’union du sabre et du goupillon. Pour d’autres, ressurgissent les divinités celtes qui, mieux que la flopée des saints autochtones et sauroctones pour nombre d’entre eux, rendent parfaitement compte de l’âme de ce pays uni à jamais à sa rivière. Les plus pragmatiques jouent sur les deux tableaux sans respecter véritablement une Loire qu’ils mettent à toutes les sauces pour attirer le chaland à condition qu’il soit touriste argenté. Ne chinoisons pas, rien de tout ceci n’est raisonnable, c’est ce qui fait le charme de l’endroit et les tourments du commissaire Grillepain, à qui l’on confie toujours les enquêtes se déroulant le long de ce que lui, un homme sérieux, désigne sous le vocable officiel de « fleuve ».

Vous pensez que je force le trait. Vous ne me croirez donc pas si je vous affirme que le premier élément digne d’intérêt pour notre brave flic fut l’observation de l’engin hydro motorisé du défunt. Un dragon avait été gravé avec un outil pointu de manière assez esthétique sur sa calandre. Ceci est manifestement une dégradation volontaire, un message codé pour exprimer une pensée explicite, d’autant que le mythique animal est juché sur une grosse barrique. Le commissaire demande que ce chef d’œuvre du vandalisme symbolique soit reproduit par un procédé quelconque à des fins d’expertises graphologiques. Il se pourrait bien que l’artiste anonyme soit mouillé dans ce qui apparaît déjà comme un crime qui s’écarte immédiatement de la qualification usuelle d’acte bassement crapuleux. L’arme du forfait atteste d’une préparation minutieuse, d’une imagination foisonnante et d’une volonté de transmettre un message sans équivoque. Nous reviendrons plus tard sur ce qui a provoqué la mort et qui pour l’heure plonge le commissaire dans un océan de perplexité ...

 

Une nouvelle agitation se trame sur la Loire qui diffère nécessairement des éclaircissements précédents. Le déroulement de l’action s’impose à nous afin de ne pas vous noyer, cher lecteur, vous qui n’avez qu’une faible connaissance des secrets ligériens. Deux individus remontent le courant à bord d’un canoë vert, muni d’une voile. Un petit vent d’ouest que l’on nomme ici « galerne », permet cette facilité d’aller à contre-courant sans donner le moindre coup de pagaie. Ces deux-là sont des habitués du secteur, ils passent le plus clair d’un temps toujours oisif pour eux à contempler le paysage, à débusquer la faune, à observer les mutations d’un paysage sans cesse renouvelé. Ils sont amis des pêcheurs et bien connus des riverains que leurs facéties amusent.

Les deux lascars passent à proximité du lieu du drame, ce qui n’a pas l’air de plaire aux représentants de l’ordre et du secours. Immédiatement, un bateau rouge se porte à leur niveau tandis que nos deux canoéistes prennent leurs rames à leur cou pour tenter de leur échapper en se faufilant dans une faille qui s’est formée dans la digue longitudinale qu’on nomme ici le duit. La construction, vieille de plusieurs siècles, était destinée à canaliser la Loire pour établir un chenal sur la rive nord. Jadis, elle permettait de faciliter la liaison avec le canal d’Orléans. Depuis la fin de la marine de Loire, la construction branle du chef. Les pavés se disjoignent, les arbres meurent, les ronces gagnent du terrain tandis que le sable s’accumule de manière inquiétante sur la petite Loire, la rive opposée, privée d’une grande partie des flots.

Nos deux curieux doivent s’avouer vaincus par la motorisation de leurs poursuivants. Ils sont interceptés sans ménagement. Le zodiaque percute leur embarcation et renverse ce frêle esquif. Les deux fugueurs se retrouvent dans l’eau, un peu surpris par ce comité d'accueil inhabituel. Fort heureusement, ils ont toujours sur eux un gilet de sauvetage. Si la Loire peut sembler inoffensive lors de son étiage, comme en ce mois de mai particulièrement sec, il y a toujours des pièges, des goulets, des rochers, des culs de grève qui sont autant de pièges à éviter. La sécurité impose de s’en prémunir, ce que font rarement les touristes qui louent des embarcations sans s’enquérir des périls de la navigation.

Cette fois, le danger est venu d’impondérables étrangers au fleuve. Repêchés brutalement, les deux naufragés sont promptement et manu militari conduits sur la rive à hauteur de la cale. Déjà, un véhicule de police arrive pour leur permettre de retrouver leurs esprits afin de répondre aux questions de Grillepain qui brûle de savoir ce qu’ils faisaient là. Pendant ce temps, le canoë sombre dans la négligence coupable de la maréchaussée.

 

Grillepain n’est pas un tendre. Cet ancien joueur de rugby est un homme frêle, sec et très nerveux. Il était à l’époque un redoutable numéro 9, un demi de mêlée autoritaire qui menait à la baguette son paquet d’avants. Les gros tremblaient devant celui qui ne s’en laissait jamais imposer. Il fit la gloire du Rugby Club Orléans à la belle époque du stade Marcel Garcin, le long de la rivière Loiret. Le commissaire est ravi d’avoir déjà dans ses filets deux gros poissons. Il aime les affaires qui vont bon train, quitte parfois à pousser le bouchon un peu loin, en dehors des clous ou des procédures ordinaires. Seul le résultat compte, une philosophie héritée de son passé rugbystique durant lequel le coup de marteau ou la fourchette lui assurèrent bien des victoires. Ça tombe bien, l’un des deux interpelés fut un entraîneur qui connut bien des déboires dans le club cher au policier. Il va se faire un plaisir de le cuisiner …

 

Sans leur laisser le temps de se sécher, l’enquêteur interroge les deux premiers suspects que la divine providence a placés sur son chemin. Il les fait mijoter, une technique chère à ce cordon-bleu de l’investigation, ancien bœuf carotte dans la maison « poulaga ». Le bain-marie en préambule, il convient de ne pas brusquer l’interrogatoire, tout en laissant mariner ces gros poissons dans leurs vêtements mouillés. Sans pitié, l’enquêteur prend un malin plaisir à faire durer les questions d’état civil, loin des interrogations qui permettraient de lever le voile sur leur comportement. Il ne s’occupe pas que d’eux. Il les abandonne souvent pour passer un coup de téléphone, donner des consignes à ses hommes, interroger l’équipe nautique. Du grand art, un joli numéro bien huilé, ce qui est recommandé pour ne pas que le plat attache.

Au bout de deux longues heures, il réussit non sans mal à établir le curriculum vitae de ceux qui se retrouvent proprement menottés et grelottants. Il ne leur a toujours pas demandé pourquoi ils étaient sur les lieux. Voilà bien une curieuse manière de mener sa barque !

 

Le premier individu se prénomme Gustave, marginal au grand cœur qui vit sur l’eau le plus clair de son temps. Il ne travaille plus depuis de très longues années. Pensionné, il a hérité du statut de personne handicapée après un épisode douloureux. Longtemps, il fut sous contrôle d’éducateurs sociaux en dépit d’une autonomie certaine et d’une exceptionnelle intelligence qui surprend toujours ceux qui se fient à son apparence. Il a une allure de flibustier, la tête chauve, un éternel bandeau autour du crâne, des lunettes fumées, des vêtements très colorés sans aucun souci d’assortiment. Il ne passe jamais inaperçu et tout le monde le connaît d’un bout à l’autre de la Loire moyenne. Il se fait appeler Gugus, rend service aux pêcheurs, aux mariniers, se fait volontiers pêcheur d’épave et d’immondices laissées par des sagouins. Il est aussi connu pour défendre de manière véhémente sa Loire, s’en prenant, dans les réseaux sociaux, aux margoulins qui la mettent à leur merci.

L’autre, l’entraîneur, est un personnage plus complexe aux multiples personnalités. Le commissaire l’a depuis longtemps en ligne de mire. C’est tout à la fois un agitateur, un provocateur et selon lui, un imposteur. Prenant grand soin de toujours rester à l’écart des mouvements revendicatifs, c’est par la plume qu’il attise la discorde, sème la zizanie et le trouble dans les esprits. Il joue les saltimbanques pour prolonger son œuvre néfaste et il singe les gens connus de la place (en fait, des personnages plutôt lamentables). Ce Gaston-là, le flic rêve depuis longtemps de se le payer. L’occasion rêvée pour faire taire ce pitoyable individu ! L’échevin de la ville lui en sera reconnaissant, ce gentil personnage étant une des cibles favorites de ce vaurien.

 


Moyenne des avis sur cet article :  3.4/5   (5 votes)




Réagissez à l'article

3 réactions à cet article    


  • juluch juluch 10 mai 19:16

    vous mettez directement en ligne votre livre ?

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON



Publicité



Les thématiques de l'article


Palmarès



Publicité