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Un monument restauré sort aujourd’hui : Le Guépard de Visconti

C’est au dernier Festival de Cannes que la version remasterisée du Guépard a été présentée au public en présence de deux des principaux interprètes : Claudia Cardinal et Alain Delon. Ce film restauré sort désormais dans les salles et en DVD pour notre plus grand plaisir, tant il est un chef-d’oeuvre, parmi les plus aboutis et les plus inoubliables, du 7e Art.

L’histoire se situe dans la Sicile du XIXe siècle, durant les années 1861-1863, lors du débarquement de l’armée de Garibaldi. Don Fabrizio, prince de Salina, habite une luxueuse demeure aux environs de Palerme. C’est là qu’il apprend que les troupes garibaldiennes s’apprêtent à envahir l’île. Le prince ne s’émeut pas outre mesure des événements qui agitent un monde en pleine mutation, car il a appris à les considérer avec un certain recul. Le cours de l’histoire lui parait implacable et il n’a nullement l’intention de lutter contre lui, aussi, ne voulant en aucun cas changer ses habitudes, décide-t-il de partir en villégiature avec sa femme et ses sept enfants dans sa résidence de campagne, sise dans le village de Donnafugata, où la population l’accueille avec respect et affection. Lors du banquet qu’il offre pour fêter son retour au village, le maire don Calogero présente sa fille, la splendide Angelica, dont la beauté et la joie de vivre séduisent immédiatement le jeune et fougueux Tancrède. 

Deux ans plus tard, quand Tancrède, le neveu du prince Salina, qui s’était enrôlé dans l’armée régulière piémontaise, afin de soutenir le retour de la monarchie constitutionnelle en la personne de Victor-Emmanuel, revient dans sa famille, impatient de revoir Angelica, les pères se sont déjà entendus pour faciliter l’union qui réunira la nouvelle bourgeoisie, ardente et ambitieuse, à la vieille aristocratie, digne et résignée. C’est à l’occasion d’un bal fastueux qu’Angelica fait son entrée officielle dans le monde, accueillie par les officiers du royaume et les bourgeois parvenus, et par le prince Salina lui-même, avec lequel elle danse une valse que l’assemblée, subjuguée par la beauté du couple, contemple avec ravissement. A l’aube, le prince fatigué, ayant la prémonition de sa fin prochaine, quitte le palais Ponteleone et commence à marcher dans les rues. Il s’agenouille devant un prêtre qui s’en va porter les derniers sacrements, puis se lève et contemple un instant dans le ciel l’étoile du matin, avec le sentiment que ce qui a constitué son monde s’évanouit comme la nuit, pour laisser place à un monde nouveau qu’illustre déjà l’alliance prochaine de son neveu et d’Angelica.

Tout en conservant une grande fidélité au roman éponyme, celui de Giuseppe Tomasi de Lampedusa, qui dépeint un aristocrate et sa famille dans ces mois décisifs de 1860, où la Sicile échappe à son isolement insulaire pour s’arrimer au royaume d’Italie, et dont le contexte historique rend compte de l’inéluctable disparition de son aristocratie féodale, le cinéaste ajoute une dimension supplémentaire, celle de la fin d’un monde davantage que de la fin d’une époque, avec, cette perspective métaphyique, qui fait que le film est supérieur au roman, ce qui mérite d’être souligné, tant il est rare qu’un film dépasse l’oeuvre littéraire dont il s’inspire. Cela avait déjà été le cas avec Senso et le sera avec Mort à Venise.

Sa prodigieuse culture et sa familiarité avec l’histoire, toile de fond du Guépard, Visconti les tenait de ses origines, ayant appartenu à l’une des plus grandes familles de l’aristocratie italienne. Dans cette fresque somptueuse, le cinéaste analyse, sans nostalgie excessive, la mutation du monde féodal et rural en une société moderne et républicaine. Il livre à nos regards éblouis la splendeur des paysages de l’île, l’extraordinaire stature humaine du prince, le raffinement de la vie aristocratique, cela avec des tons pastels et l’extrême lenteur d’une existence en train de se figer dans son éternité. L’aventure individuelle des Salina se développe parallèlement à l’aventure collective de l’île : les événements motivent les réactions du prince, son désir d’action, sa mélancolie face à l’échéance prochaine de sa disparition. Don Fabrizio représente une classe sociale qui, peu à peu, s’efface avec une élégance poignante comme si, étant arrivée à un paroxysme de civilisation, elle ne pouvait que s’anéantir, remplacée par une nouvelle vague plus vigoureuse certes, tendue dans un désir impérieux d’ascension sociale. Dans une optique pessimiste, Visconti adopte le point de vue du prince : la révolution véritable est manquée, la bourgeoisie remplace la noblesse, à des privilèges succèdent d’autres privilèges, tandis que le peuple reste immuable, condamné à la misère et n’ayant à opposer que l’orgueil des pauvres. Il évoque également l’établissement progressif d’un Etat dans lequel la structure sociale et les disparités régionales restent malheureusement inchangées : le rattachement du nord industriel et du Sud agricole se faisant sans projet précis, sans réflexion. Ainsi les guépards et les lions, qui figurent les membres de l’ancienne aristocratie, sont-ils remplacés par les chacals et les hyènes de la nouvelle bourgeoisie, avide d’imposer son autorité et de s’approprier les postes et les avantages... avant que d’être remplacée à son tour. Ainsi va la vie...

Visconti, s’expliquant au sujet de ce film, écrit : " Derrière le contrat de mariage d’Angelica et de Tancrède s’ouvrent d’autres perspectives, celle de l’Etat piémontais qui, dans la personne de Chevalley ( Leslie French ) vient quasiment jouer les notaires et apposer son sceau sur le contrat ; celle de la nouvelle bourgeoisie terrienne qui, en la personne de don Calogero ( Paolo Stoppa ) rappelle le double conflit des sentiments et des intérêts ; celle des paysans, obscurs protagonistes subalternes et presque sans visages, mais non pour cela moins présents ; celle de la survivance contaminée, anachronique, mais pas pour autant inopérante des structures et des fastes féodaux, saisis à mi-chemin entre la saison de leur irréversible décadence et l’intrusion dans leur tissu de corps étrangers qui, hier repoussés, sont aujourd’hui supportés et assimilés".

Ce film est, à n’en pas douter, avec Senso et Mort à Venise, un incomparable chef-d’oeuvre. Le cinéaste s’y révèle à la fois peintre, décorateur, metteur en scène, artiste inspiré qui use de chaque image comme d’un révélateur capable de dévoiler les profondeurs de l’âme et la beauté esthétique des êtres et des choses. Il montre une fois encore la scrupuleuse attention qu’il prête aux objets, aux toilettes, aux gestes, sachant combien le réel ne se charge de sens qu’en fonction des pouvoirs de l’écriture et de l’unité interne de l’oeuvre. En choisissant Claudia Cardinale et Alain Delon, il nous offre une vision idéale de la jeunesse ; en confiant le rôle du prince Salina à Burt Lancaster, il nous prouve combien son discernement est grand dans l’art de supputer les ressources inexplorées d’un acteur et nous donne à voir le naufrage grandiose d’une société qui affronte sa fin avec panache. On ne dira jamais assez combien Burt Lancaster est admirable dans le rôle du prince (voir l’article que j’ai consacré à cet acteur en cliquant ICI), auquel il imprime une élégance, une noblesse, un souverain détachement, juste nuancé d’une nostalgie secrète. Chaque plan est inoubliable : autant la lumière nimbée des paysages siciliens que l’étude des caractères si divers de l’aristocratie, de la bourgeoisie et de la paysannerie ; autant les palais d’un luxe inoui que l’apparition éblouissante d’Angelica le soir du bal dans sa robe de débutante avec une cape d’organdi bordée de roses ; autant l’altière distinction du prince que la savoureuse bonhomie de don Calogero ; autant l’ardeur du jeune Tancrède dans ses engagements politiques et ses amours que le progressif éloignement de don Fabrizio, s’avançant dans la nuit qui ne va plus tarder à ensevelir les ultimes accents du bal et son dernier regard sur l’insoutenable légèreté des choses.

Une mention spéciale pour la musique de Nino Rota qui ajoute encore à l’harmonieuse beauté du film.
Palme d’or du festival de Cannes 1963.

Vous pouvez consulter mes critiques sur d’autres films de Visconti en cliquant sur leurs titres : 

  
Senso  Mort à Venise  Ludwig ou le crépuscule des dieux

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Un monument restauré sort aujourd'hui : Le Guépard de Visconti

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3 réactions à cet article    


  • Vincent Delaury Vincent Delaury 1er décembre 2010 13:47

    Merci Armelle pour ce retour sur « Le Guépard ». Distribution de rêve (Burt Lancaster, Alain Delon, Claudia Cardinale, Serge Reggiani, Paolo Stoppa, Romolo Valli, Pierre Clémenti, Terrence Hill...) pour un film d’exception.


    • jack mandon jack mandon 1er décembre 2010 16:28

      Armelle,

      Fresque somptueuse et monumentale, avec en toile de fond Garibaldi entre la Sicile et Naples.

      Le romantisme à l’italienne, aristocratique, spectaculaire, épique.

      Des acteurs qui répondent à l’intensité de l’histoire.

      La naissance de l’Italie moderne dans un feu d’artifice de couleur.

      De Giuseppe Garibaldi à Giuseppe Verdi, un opéra entre conquérants empanachés.

      Une palette de feu et de terre dans un cadre volcanique.

      L’Italie comme on la rêve, l’Italie éternelle.

      Merci d’avoir guidé nos pas dans cette aventure chevaleresque.


      • Zoorro 1er décembre 2010 19:35

        Oui, c’est l’un des plus grands films de l’histoire du cinéma, basé sur un chef d’œuvre de la littérature italienne.

        Visconti , bien que communiste, était issu d’une des familles les plus en vue de l’aristocratie de la péninsule, et ses nombreuses relations dans son milieu d’origine lui ont permis de tourner son film dans d’authentiques palais siciliens mis à sa disposition.

        Le travail sur les costumes, les coiffures, et plus généralement, la reconstitution de l’époque sont absolument éblouissants (on peut même considérer que Visconti est celui qui a réalisé les meilleurs films « en costumes »). Les actrices et acteurs sont tous remarquables. Ajoutons que la musique de Nino Rota est splendide.

        Pour tous les jeunes qui ne l’ont pas encore vu, cette merveille est à voir toutes affaires cessantes et, de même, il faut lire le livre de G. Tomasi di Lampedusa auquel Visconti fut remarquablement fidèle.

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