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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Victor Segalen, grand voyageur sur la route du Soi

Victor Segalen, grand voyageur sur la route du Soi

De nombreux événements, rencontres, colloques, publications, sont prévus en ce printemps 2019 pour commémorer le centenaire de la mort de Victor Segalen (janvier 1878 - mai 1919). Parmi eux la parution en édition de poche du remarquable livre de Jean-Luc Coatalem, Mes pas vont ailleurs, prix Femina Essai 2017.
A noter aussi : l’entrée de Victor Segalen dans la Bibliothèque de la Pléiade (publication par Gallimard du premier tome de ses œuvres programmée pour fin 2019 - début 2020).
Médecin de marine, explorateur, incessant voyageur, marcheur, poète et romancier, militaire, archéologue, sinologue, cavalier émérite, dessinateur, musicien, « exote » (chercheur passionné du Divers et de la beauté dans le monde entier), Victor Segalen fut tout cela.
Admiré et salué par François Cheng, Kenneth Withe, Erik Orsenna, Michel Onfray (pour qui il est « un guide nietzschéen »)…, auparavant par Paul Claudel, André Maurois, Edouard Glissant…, Victor Segalen, sujet d’un nombre impressionnant d’articles, de thèses, de biographies, conserve une grande part de mystère.
 

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« Mes pas vont ailleurs » à paraître en Poche le 9 mai 2019
« Etant allé, je me reviens. » Victor Segalen, Thibet - Ode LV

Longtemps je n’ai connu de Segalen que ses Stèles. Ce célèbre recueil de poèmes en prose, publié par l’auteur en 1912 à Pékin, j’ai eu le bonheur d’en voir à Drouot, en juin dernier, le précieux manuscrit autographe de 1910. Oeuvre principale d’une vente sur les « écrivains et poètes des XIXe-XXe s. », l’ouvrage était estimé 120 000 € environ. C’est dire la fascination qu’exerce l’énigmatique Victor Segalen sur les bibliophiles.

En ces temps de vacillements et de gémissements, il est bon de s’intéresser à un personnage tel que Segalen, homme distingué et libre qui sut vivre avec intensité et mourir en beauté.
Récemment, je m’absorbai donc dans Mes pas vont ailleurs, émouvant hommage, en forme de longue lettre spiralée, adressé par l’écrivain-voyageur Jean-Luc Coatalem à Victor Segalen, son « allié substantiel » (« comme disait René Char »).

Cette lecture, accompagnée de quelques fouilles périphériques, me fit découvrir un Segalen archéologue, amoureux des licornes et sensible au rayonnement d’Orphée.
En marge du premier manuscrit d’Orphée-Roi, proposé par Segalen à Debussy, on trouve ce credo : « Faire d’Orphée ce que Nietzsche a fait de Zarathoustra : sien. » Là, je me suis sentie un peu chez moi, malgré ma faible connaissance des civilisations, polynésienne et surtout chinoise, qui furent les sources d’inspiration primordiales de Segalen.
C’est le sésame de l’approche de Victor Segalen : nul besoin d’être un grand voyageur, un écrivain poète ou un sinologue pour se sentir relié à lui. Il suffit de se savoir être un « enfant de la Terre et du Ciel étoilé », comme se définissaient les Orphiques. Un Vivant. Un Immémorial.

Qui mieux que Jean-Luc Coatalem pouvait dépeindre Victor Segalen le plus justement ?
En sus de leur enfance brestoise, ces frères d’âme sont unis par la Bretagne, la Polynésie, Gauguin, l’art, l’écriture, les voyages, la chose militaire et la Marine, ainsi que par la même quête profonde : une clé de l'existence à chercher dans les lointains…Tant de liens, ce n’est pas rien !

Tout est secret et codé chez Segalen et Coatalem l’a bien compris, lui qui sait voir aussi dans les arbres du Finistère « des idéogrammes soufflés par le vent » et les alignements de menhirs vibrant en parallèle « telles les cordes de harpe sur l’horizon ».

Cette pérégrination sur les pas de ce « double magique » qui le hante depuis ses vingt ans constitue probablement l’un des plus beaux voyages de Coatalem.

A l’instar de Segalen révélant ne pas courir après la Chine mais après une vision de la Chine, Coatalem déclare : « ce n’était pas vous que je cherchais, Victor, réduit à une biographie, à des dates, des lieux, mais une vision de vous à travers le temps ».

Son récit constitue un jeu de miroirs. La construction en est labyrinthique (comme celle de René Leys). Sur ce « plateau de jeu » (un jeu de l’oie, où l’on ne peut atteindre l'Unité qu'au travers d'un parcours initiatique) se rejouent des existences. On fait des bonds en avant, des arrêts sur image, des retours en arrière en arpentant le chemin de vie de Segalen entremêlé avec celui de Coatalem ; car « Ceci est une oeuvre réciproque », laquelle trouvera aussi en chaque lecteur « son retentissement et sa valeur ».

Loin d’une simple biographie, c’est à une méditation sur le Voyage, sur l’éternel retour, que nous entraîne Jean-Luc Coatalem.

Il en a fallu parcourir des milliers de kilomètres, de milles et de li à Victor Segalen, cet étonnant et endurant voyageur, pour tenter de répondre à la question : « Pourquoi suis-je moi ? » !
Son oeuvre, sa quête des origines, son esthétique du Divers, sa recherche de l’unité avec l’Autre nous parlent d’un désir outrepassant la soif de connaissance du globe terrestre. « Il y a d’autres rares pays au monde. Il y a surtout d’autres mondes » a-t-il écrit.
Segalen nous propose une Équipée dans le Réel, dans le « bon gros réel », embrassant une autre réalité, plus subtile. S’il a « tourné la sphère » c’était « pour observer le Ciel ». Ses départs perpétuels pour des aventures antipodiques étaient des explorations infinies des régions intérieures de l’esprit, des voyages aux confins de lui-même.
Il résuma lui-même ainsi sa grande mission archéologique de 1914, qui dura 6 mois, concentrée autour de Si Han, ancienne capitale impériale, à la découverte du passage sur la Terre des Fils du Ciel : « On fit comme toujours un voyage au loin de ce qui n’était qu’un voyage au fond de soi ».
(« A quoi bon aller au Tibet quand le Tibet est partout et surtout quand on est le Tibet ! » dira plus tard Alfred Perlès à son ami Henry Miller…).

Victor Segalen, mort à 41 ans, s’est épuisé à « voir le monde, et puis dire sa vision du monde », à confronter l’Imaginaire au Réel, à déchiffrer les signes et les intersignes, à enfoncer la porte du mystère.
« Convenez qu’il existe un obstacle. Que ce soit corps ou matière, que ce soit espace ou temps, nous ne sommes pas libre. Rimbaud a même écrit  : « je ne suis pas né ». Du fait qu’il existe un mur, il existe par là-même un autre domaine, au-delà. Il faut seulement trouver la porte. A défaut de porte, la brèche ou la fissure. A défaut de tout il faut rendre le mur transparent. Je m’y use depuis longtemps. »

Il semble de plus en plus urgent de trouver cette porte alors que la beauté est malmenée partout et que la biodiversité est en grande souffrance.
« Le Divers décroît. Là est le grand danger terrestre. C’est donc contre cette déchéance qu’il faut lutter, se battre, – mourir peut-être avec beauté. » manifeste Segalen dans son Essai sur l’exotisme.

Explorateur des royaumes visibles et invisibles, découvreur de trésors inconnus, Victor Segalen n’avait pas la fibre catholique comme Paul Claudel mais il avait la fibre mystique. S’il s’est érigé contre son milieu petit-bourgeois croyant très pratiquant, oppressant, c’est parce qu’il haïssait les travestissements du christianisme, toutes ces altérations de la spiritualité originelle opprimant l’humaine joie naturelle.

Segalen voulait l’Homme libre. Son projet de roman qui ne vit pas le jour, Le Fils du ciel, est une méditation sur le mythe impérial qui le fascine. Sur la première page, il indique : « la raison profonde du drame : l’écrasement d’un homme par le Ciel ancestral qui étouffe le faible au lieu de l’élever. Le pouvoir du dogme tuant le vivant, l’individu, en lui arrachant tout vouloir personnel. »
Gauguin et Rimbaud, dont il a fait la rencontre posthume à Tahiti et à Djibouti, furent ses héros parce que leur vocation fut avant tout d’être impérieusement eux-mêmes.

On l’aura compris, Victor Segalen, dont le nom résonne comme une cantilène (l’image est d’Olivier Barrot), est de ces êtres rares qui font de leur vie une oeuvre d’art. Sa mort même est un acte poétique, une création. Il l’a composée comme un tableau, un chant, un poème.
Le 21 mai 1919, le Gouffre, dans la forêt de Huelgoat (le haut bois) devint le théâtre d’une nouvelle légende. Sur une motte féodale rappelant les tumuli des tombeaux chinois tant aimés, Segalen, en uniforme de marine, est allé jusqu’au bout de son éthique et de son esthétique.
Rien de morbide dans cette mort mandarinale, stoïcienne, chevaleresque, façonnée comme une Ode à la vie et à la beauté.

De même que celle du héros de son roman René Leys, la mort de Victor Segalen interroge : suicide ? « Je demandais : oui ou non, as-tu… »
« Je constate simplement que la vie s’éloigne de moi. » notait-il peu avant.
Il est temps pour lui de s’éloigner des paradis artificiels que lui a procuré l’opium pendant plus de quinze ans, indigne facilité. Le véritable empire du ciel est plus âpre à conquérir. Il est prêt.
Puis son artère tibiale tranchée, tout ce sang versé, en guise de libation, de sacrifice ; cette cavité du terrain telle une coupe pour le recueillir, sous la voûte de feuillage et de cieux.
Puis le visage calme et beau, sans « aucune trace de souffrance ». Apaisé. « C'est un jour de connaissance au fond de soi : l'astre est intime et l'instant perpétuel. » (Stèles, avant-propos).

Je suis allée à Huelgoat. J’ai vu le creux de verdure sur le belvédère surplombant la rivière d’Argent où Victor Segalen s’est lové pour s’abandonner à mourir. Hamlet à la main.
Je suis restée longtemps seule en ce lieu à en ressentir les rémanences ; seule, mais cerclée de présences car cette forêt est très « habitée ».
Un regret : que son corps n’ait pas été laissé à ce « point consacré », dans ce tombeau de nature choisi par lui, là où la mort et la vie s’aiment et sèment. (Toutefois, sa très simple tombe au cimetière des Cieux de Huelgoat est un moindre mal, lui qui fut si captivé par les Fils du Ciel).

« La Licorne me traîne je ne sais plus où. Bramant de vertige, je m’abandonne. » peut-on lire dans une des Stèles de Segalen.
Comme Jean-Luc Coatalem, je me plais à imaginer qu’une licorne est venue l’adouber et accompagner son passage.
De plus, tels Galaad, Perceval, Bohor et la Pucelle-qui-jamais-ne-mentit, Victor Segalen a-t-il vu « sortir d’un fourré un cerf plus blanc que fleur naissante au pré, qui portait au cou une chaîne d’or ; autour de lui marchaient quatre lions, deux en avant, deux en arrière, qui le gardaient avec autant de soin qu’une mère son enfant » ? (quatre lions qui se muèrent « l’un en homme, le second en aigle, le troisième en lion ailé, le quatrième en bœuf »).* Cela a du sens à Huelgoat, probable vestige de l’ancienne sylve de Brocéliande où l’imaginaire des chevaliers de la Table ronde s’est enraciné à jamais.

Segalen avait admiré à Angers la tapisserie de l’Apocalypse de saint Jean. Mais ce qui illustre le mieux son parcours condensé, selon moi, c’est la tenture de la Dame à la Licorne, ensemble de six tapisseries conservées au Musée de Cluny à Paris.
Les cinq premières tapisseries signifient l’appréhension du monde par les cinq sens.
« A mon seul désir », la dernière tapisserie, la seule explicitement nommée, incarne le sens ultime, le sixième. Pour Michel Serres, ce « sens intérieur » serait le sens par lequel le sujet peut se retourner sur soi. C’est celui du coeur, porte d’accès au monde spirituel.

Le 21 mai 1919, dominant ses gouffres, Victor Segalen a franchi la porte du réel et atteint ce qui fut son seul désir.

« Il me faut donc m’éveiller tout d'un coup :
Je suis en route. »

Bon Voyage Victor !

 

Pascale Mottura

27 mars 2019

 

Notes :

* Cf. informations concernant les manifestations du centenaire de Victor Segalen sur le site https://www.victorsegalen.org et sur http://www.segalendebrest.fr

** Réf : Romans de la Table Ronde, « Le Saint Graal », XXII. Plon, 1923.

*** Pour voir le lieu où Victor Segalen s’est abandonné à mourir, cf. l’album photos : https://www.segalen-huelgoat.pascale-mottura.info

 

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« À mon seul désir »
Sixième tenture de la Dame à la licorne, ensemble de 6 tapisseries conservées au Musée de Cluny 4e quart du 15e siècle ; 1er quart du 16e siècle « Et parleray des six sens, cinq dehors et ung dedans qui est le cuer » Jean Gerson, 1402

Moyenne des avis sur cet article :  4.43/5   (14 votes)




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7 réactions à cet article    


  • velosolex velosolex 28 mars 21:23

    Bon article

    Un écrivain qui reste méconnu, mais qui ouvrit la collection « terres humaines », de Malaurie, célébrant les civilisations minoritaires. « Les immémoriaux », reste un récit toujours actuel, dénonçant les techniques d’oppression et d’assimilation des peuples. Bien que ce soit un roman, il a une rigueur quasi anthropologique, semblable aux « tristes tropiques » de Levi strauss. 

    Sans doute que le fait d’être Breton, d’appartenir à une culture minoritaire et opprimée, sensibilisa Segalen à ces thèmes, bien qu’il ne fut pas fils de paysan, et eut une carrière médicale et militaire, la marine étant la porte de sortie de bien des bretons. Il meurt jeune, ne pouvant plus supporter la vie à un moment donné, au lendemain de la guerre de 14, où il fut sans doute confronté à des tableaux épouvantables, à l’hôpital de Brest. Je vis pas très loin de cet endroit où il est décédé, et souvent je pense à lui, en me balladant, car il aimait cette forêt, où les pierres rondes sont en accord avec le culte qu’on leur rend dans les civilisations orientales. 


    • machin 29 mars 06:39

      Merci une fois encore.

      Voila qui nous change agréablement des mièvreries, sottises et imbécilités habituelles des « hauteurs » adeptes de la censure, (l’arme ultime du médiocre), qui squattent Agora...

       


      • Old Dan Old Dan 29 mars 07:37

        Merci pour cet article... qui résonne en arrière-fond de notre actualité (néo-libéralement) crétinisante.

        .

        [Merci aux plus jeunes qui semblent avoir compris & ne veulent pas se laisser couillonner comme nous, les anciens...]



        • HELIOS HELIOS 29 mars 23:19

          .... on dirait bien Sarkö sur son cheval ....


          • Julien Ribot 30 mars 15:58

            Merci pour ce très bel article. Pour information, je travaille actuellement à une adaptation du « Combat pour le Sol ». Bien cordialement.


            • Pascale Mottura Pascale Mottura 30 mars 23:17

              @Julien Ribot
              Merci pour votre message. Ravie que ma chronique vous ait plu. Je viens de visionner une vidéo sur Viméo sur votre mise en scène du « Combat pour le sol » avec Michael Lonsdale, Lou de Laâge et Thierry Thieû Niang. Quand aura-t-on le plaisir de voir cette pièce et où ?


            • Pascale Mottura Pascale Mottura 30 avril 15:12

              La version finale de cet article peut être lue et téléchargée ici : https://www.academia.edu/38972807/Victor_Segalen_grand_voyageur_sur_la_route _du_Soi

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