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Bonnes feuilles du livre « Soif d’Europe : témoignage d’un clandestin »

L’auteur nous raconte un périple de trois ans pour entrer clandestinement en Europe. Il nous dit pourquoi il a risqué sa vie pour étancher sa « soif d’Europe ».

Le livre est un témoignage brut, purgé de toute accusation et de tout misérabilisme. Il est écrit à la première personne. Les faits sont rapportés tels qu’ils ont été vécus et en toute sincérité. Le texte ne souffre d’aucune manipulation susceptible d’en entacher la teneur, l’émotion et les temps forts. Parce que quand on est en proie à une souffrance personnelle si profonde et à une solitude si terrible ; quand on est au milieu de l’Atlantique, au fond d’une barque qui prend dangereusement l’eau, sans le moindre espoir de survie, on souffre, et c’est tout.

Soif d’Europe est publié dans la collection "Esprits de liberté" des Editions du Cygne.


Bonnes feuilles du livre :

"Je range dans un petit sac deux bouteilles d’eau, ma participation à la survie. J’ai une autre sacoche contenant du riz et de la semoule. J’emporte un exemplaire du Coran donné par mon père. Ma mère me remet également un talisman porte-bonheur. Lorsque je franchis la porte de la maison, elle me rappelle pour me remettre une fiole qui contient une lotion fétiche, censée me donner du courage. Je l’attache autour de ma taille avec un fil en peau de léopard. Dans ma tête, tout est enfin clair. Je veux partir quoi qu’il advienne. J’ai assisté aux funérailles de dizaines de jeunes du quartier qui partaient pour les Canaries. Il n’empêche que je me sens prêt à affronter cet avenir tout de noir vêtu.
Je quitte Dakar le 5 septembre 2000 en taxi brousse. J’arrive en fin d’après-midi à la plage de Mbour, mon point de rendez-vous avec le passeur. Je cache mon sac dans un buisson et vais me balader sur la plage pour sonder l’océan, m’imaginant déjà sur l’autre rive. Je ne vois plus les vagues monstrueuses, mais le bel horizon qui semble tout connaître de mon avenir. Je vois des jeunes gens affluer vers l’embarcadère, mais je ne sais pas s’ils seront du voyage. La consigne du passeur est de ne parler à personne du projet.
Des enfants jouent à cache-cache entre des pirogues impeccablement rangées sur la rive. Les plus petits préfèrent construire des châteaux de sable. Ils rient aux éclats semblant prendre beaucoup de plaisir. Entre deux parties de jeu, ils plongent dans l’eau froide sous l’oeil attentif des adultes.
Des jeunes hommes, torse nu, s’activent à tricoter des filets de pêche. Ils chantonnent en choeur l’hymne des pêcheurs : « à nous la mer, à nous les vagues, à nous le butin oula oula ! ». En attendant l’heure du rendez-vous, je me joins à eux pour passer le temps. Mais l’ambiance est assez bizarre. Je suis convaincu que ces jeunes ne sont pas tous des pêcheurs. Certains sont là sans doute pour les mêmes raisons que moi.
Les pirogues des véritables pêcheurs se succèdent. Les prises sont maigres. Les femmes, pour qui la traite du poisson est leur gagne-pain quotidien et l’unique moyen de nourrir leur famille, font grise mine. Les sardines qu’elles tentent de marchander restent hors de prix. Elles sont obligées de laisser les pêcheurs traiter avec les représentants de la principale entreprise européenne de transformation de poissons située à quelques encablures.
Tout de mon dernier jour au pays me pousse à prendre le large. Tandis que nos mères sont incapables d’acheter les malheureuses sardines, les Européens raflent toute la mise. J’ai la preuve, une fois de plus, que le salut est chez eux. Même chez nous ils réussissent à faire la pluie et le beau temps. Ils réussissent toujours.
La nuit tombe progressivement. Les dernières pirogues ont déjà accosté. Les joyeux enfants sont partis ; les sportifs qui courent le long de la plage aussi. Le bord de mer se vide petit à petit. Seuls quelques couples d’amoureux s’attardent pour profiter du magnifique coucher de soleil. L’heure a sonné pour moi. Fini le décor idyllique. Les choses sérieuses commencent. Je vois des jeunes gens jusqu’alors cachés quitter les dunes et les arbustes de la plage. Ils affluent vers l’une des pirogues. Sur celle-ci il est écrit « Air Europe ». Je reconnais tout de suite la barque que m’avait décrite le passeur. Avant d’aller vers l’embarcation je m’approche à nouveau de l’océan, prends un peu d’eau dans ma main droite, que j’asperge sur mon visage et sur mes cheveux. Je commence à faire mes prières.
Soudain, j’aperçois au loin une silhouette. Elle s’approche de la pirogue. Deux autres la suivent dans l’obscurité. Un individu avance vers nous ; il porte des lunettes. Je reconnais le passeur. Il ne perd pas un instant. Il passe à l’essentiel. Comme il ne participe pas au voyage, il désigne le plus âgé d’entre nous capitaine et responsable de l’embarcation. Il lui remet un GPS, un téléphone portable et deux bidons de gazole. Il explique à ce participant à cette expédition clandestine promu capitaine le fonctionnement du GPS et lui indique les zones qu’il va falloir contourner pour ne pas se faire repérer par les garde-côtes. Il passe en revue les risques qui parsèment notre trajet. Après, le passeur nous fait signe de nous approcher. Nous formons un demi-cercle autour de lui. Il sort une longue liste et nous appelle, un à un, par nos noms. Tout le monde est au rendez-vous apparemment. Il reprend la liste depuis le début. A présent celui qui entend son nom verse les cinq cent mille francs CFA du billet, environ sept cent soixante euros.
Pendant ce temps un jeune homme habillé en costard noir s’est installé dans la pirogue. C’est l’un des complices du passeur. Il range l’argent dans un cartable. A sa droite un autre inconnu récupère les passeports et les dépose dans une pièce d’étoffe. Ceux qui n’ont pas de pièce d’identité, apposent une signature sur un petit papier aux écritures à peine lisible.
Le passeur procède aux derniers réglages, vérifie le moteur, ausculte la coque pour tester sa résistance. Il constitue un petit groupe chargé d’assister le capitaine. J’en fais partie. Le passeur m’informe de ma mission : diriger la pirogue jusqu’à Saint-Louis, la limite des eaux territoriales sénégalaises. Il m’explique comment fonctionne le moteur et la manière dont je dois m’y prendre pour changer de direction si nécessaire. La manœuvre s’avère simple ; il suffit de tourner la tête de l’engin qui sert de gouvernail.
- Bonne chance à vous, nous dit-t-il, presque méchamment.
- Ils en auront besoin, ajoute un de ses complices.
A partir de cet instant je sais qu’une autre vie s’offre à moi. Même si j’ignore les péripéties de la traversée, au moins je sais que dans un instant je vais quitter le sol de mon pays, cette terre dévoreuse d’espoir. Le sentiment d’être face à la mort m’est préférable à celui d’être incapable de subvenir aux besoins de mes proches, car cette impuissance est éternelle. Or devant une mort qui me tend les bras, ou je décide de survivre ou j’y reste. « Un homme brave décide toujours de survivre », me ressasse mon père depuis ma tendre enfance.
La marée est déjà haute. Nous partons à l’assaut des vagues pour tenter de franchir la barre et prendre le large. Dès la première tentative, un puissant courant propulse l’embarcation sur la côte. Nous revenons à la charge, déterminés. Entre deux grosses vagues nous plaçons laborieusement la pirogue sur l’eau. Les autres passagers nous rejoignent à la nage. La barque commence déjà sa lente progression. Je ne peux pas l’empêcher d’avancer même si tout le monde n’est pas à bord parce que le moteur n’est pas encore en marche. La pirogue chemine au gré des courants et du vent. Les bons nageurs sont montés sans problème. Les autres peinent à s’approcher de la pirogue. Nous pagayons de toutes nos forces pour leur permettre de monter à bord. Nous manœuvrons sous le regard froid du passeur et de ses acolytes restés immobiles sur la plage.
Le capitaine enclenche le moteur. Le vrombissement est parfait. Il ne présente aucun signe de dysfonctionnement. Sauf que la pirogue semble faire demi-tour. Le moteur est placé à l’envers. Je l’arrête. Aidé par le capitaine, je le replace correctement. J’ai tout l’air d’un professionnel devant mes compagnons. Je me surprends moi-même.
De toute ma vie, je n’avais jamais mis les pieds sur une pirogue, mais j’ai la forte conviction que si je dois mourir au cours de ce voyage ce ne sera pas à cause d’une bête aquatique si féroce soit-elle. Pour ça, en cas de besoin, je fais confiance au gri-gri de ma mère. Si je dois y laisser ma vie ce sera pour une cause bien plus grave.
Je dois d’abord livrer bataille contre une voix intérieure qui me dissuade d’emprunter le chemin de l’Atlantique. J’ignore si elle dit vrai, mais son insistance me fait douter. J’hésite. J’ai peur d’accélérer la cadence du moteur. Je n’arrive pas à ignorer cette voix intérieure. Les autres passagers comptent sur moi pour quitter le territoire sénégalais. Parmi ces aventuriers, quelques-uns sont bien plus jeunes que moi. Pourtant ils ne semblent guère douter. Je prends exemple sur eux et accomplis le boulot qu’ils attendent de moi.
Je sais bien que le choix de l’Atlantique tranche avec le bon sens. Mais que faire ? Il faut que j’arrête de penser. A cet instant, mon cerveau est mon pire conseiller. Mon cœur est avec moi. Il bat d’espoir. Il vit le rêve qui est le mien. A défaut de ne pas perdre la tête, et Dieu sait que l’envie ne manque pas, je n’écoute plus que mon cœur et me fie à mon instinct.
Nous partons. Je n’éloigne pas la barque de la côte sénégalaise car je dois amener l’embarcation jusqu’à Guet-Ndar, une presqu’île de Saint-Louis au nord du Sénégal où nous devons embarquer d’autres passagers, candidats à l’émigration clandestine. Une trentaine de personnes doit encore monter à bord.
Le capitaine sort de sa poche le portable remis par le capitaine. Le répertoire ne contient qu’un seul numéro : celui de notre contact à Guet-Ndar. Il l’appelle pour l’informer de notre arrivée imminente.
Nous accostons vers minuit sur une plage déserte. Tout est calme. Le capitaine passe un appel. Au bout du fil, son interlocuteur nous ordonne d’éloigner la pirogue de la terre ferme. L’homme semble nous voir distinctement, mais nous ignorons où il peut bien se cacher. Nous exécutons son ordre. En quelques coups de pagaies, nous éloignons la pirogue du rivage. Le capitaine, toujours en ligne, ordonne d’immobiliser la barque. Nous sommes à une centaine de mètres de la côte. Dans la nuit glaciale j’aperçois comme une sorte de vague venant de la plage, à contre-courant des autres. Il s’agit des passagers qui doivent embarquer. Ils nous rejoignent à la nage.
Une fois à bord, les nouveaux arrivants s’installent sans nous saluer. Le capitaine sort une liste et effectue la même opération que le passeur lors de l’embarquement à Mbour. Les trente candidats sont tous là. Seul notre contact téléphonique demeure invisible. Très vite, je me rends à l’évidence : sa mission est terminée. Désormais, nous sommes seuls face à notre destin, seuls face à cette mer démontée.
Le capitaine paramètre à nouveau le GPS. Je redémarre le moteur aussitôt et lui passe le gouvernail. Nous nous dirigeons à présent vers le delta du fleuve Sénégal que nous devons absolument contourner car la rencontre entre les eaux maritimes et celles du fleuve ne nous laissera aucune chance. Le GPS ne mentionne que les lieux majeurs de l’itinéraire. Sur les dangers du parcours c’est le silence total. Chacun de nous se mue en GPS humain donnant son avis sur tout. Cette solidarité est importante. Grâce à elle, nous éviterons le pire.
Normalement la pirogue ne peut transporter qu’une trentaine de passagers. Pourtant, depuis que nous avons quitté les eaux territoriales sénégalaises, nous sommes cinquante-huit personnes à bord. En plus, notre plan de route prévoit un arrêt supplémentaire à Nouadhibou, au nord-est de la Mauritanie pour embarquer une vingtaine d’autres passagers, essentiellement des Maliens et des Nigériens selon le capitaine.
Pour éviter les garde-côtes mauritaniens de plus en plus vigilants à l’égard des pirogues sénégalaises, nous faisons un grand tour. Cette manœuvre de contournement voulue par le capitaine nous vaut deux jours supplémentaires de navigation imprévus sur notre plan de route initial. On est obligé de se serrer la ceinture pour ne pas manquer de nourriture. Au lieu de deux repas quotidiens nous n’en prenons qu’un. Nous adoptons aussi une stratégie pour économiser le gazole en..."

Références du livre :
Titre : Soif d’Europe : témoignage d’un clandestin, Editions du Cygne, Paris, février 2008
Auteur : Omar BA
N° ISBN : 978-2-84924-068-7
Prix : 14 euros TTC
134 pages
14x21 cm
site maison d’édition : http://www.editionsducygne.com
site Omar BA : www.omarba.skyblog.com

Moyenne des avis sur cet article :  4.08/5   (13 votes)




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4 réactions à cet article    


  • Rétif 8 février 2008 14:30

    "Le livre est écrit à la première personne"

    Laissez nous rire !


    • Internaute Internaute 8 février 2008 20:23

      Il ne suffit pas que quelqu’un ait soif d’Europe pour qu’on soit obligé de le laisser s’installer chez nous.


      • Mercure610 Mercure610 10 février 2008 18:29

         
        Ce livre se doit d’être pédagogique. Il ne faut pas faire l’apologie du voyage en pirogue, il faut le prendre comme un exemple tragique qui, miraculeusement s’est bien treminé. Un cas sur des milliers, pas un cas courant.
        Le rôle de chacun d’entre nous qui aimons l’Afrique et dont le rêve est de faire que chaque homme sur terre puisse manger à sa faim, être soigné et éduqué est d’aider ces populations à se sortir de la misère. Se ne sont pas les bonne volontés qui manquent aux pays, mais les FONDS. Le développement économique est le seul moyen de les sortir de là. Quand on a ce qu’il faut chez soi, on ne part plus au risque de sa vie.
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