• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > François Cheng, Cinq méditations sur la beauté

François Cheng, Cinq méditations sur la beauté

« En ces temps de misères omniprésentes, de violences aveugles, de catastrophes naturelles ou écologiques, parler de la beauté pourrait paraître incongru, inconvenant, voire provocateur. Presque un scandale. Mais en raison de cela même, on voit qu’à l’opposé du mal, la beauté se situe bien à l’autre bout d’une réalité à laquelle nous avons à faire face. Nous sommes donc convaincus qu’au contraire nous avons pour tâche urgente, et permanente, de dévisager ces deux mystères qui constituent les deux extrémités de l’univers vivant : d’un côté le mal, et de l’autre, la beauté… Ce qui est en jeu, n’en doutons pas, n’est rien de moins que l’avenir de la destinée humaine, une destinée qui implique les données fondamentales de la liberté humaine. »

 François Cheng fait partie de ces plumes inspirées dont les écrits s’adressent directement à nos dimensions les plus élevées et les plus profondes… le cœur essentiel de chacun, ce que l’on nomme parfois l’âme, cette « marque indélébile de l’unicité de chaque personne humaine » pour reprendre les mots de François Cheng dans son essai De l’Ame.

De l’Ame, Cinq Méditations sur la Mort. Autrement dit sur la vie, Cinq Méditations sur la Beauté, voici trois essais majeurs de ce poète, romancier, essayiste, traducteur, calligraphe… franco-chinois qui en disent long sur sa clairvoyance et son art de mettre des mots sur ce qui est ineffable par essence. Alors que l’expression de l’âme, la recherche du beau et la méditation sur la mort sont aux mieux perçus comme des excentricités peu dignes de gens sérieux et raisonnables, François Cheng vient avec justesse nous rappeler qu’il s’agit au contraire des enjeux essentiels de notre existence humaine mortelle, partagée entre le Néant et la Grâce.

Il est à présent temps de partager quelques extraits glanés dans les Cinq Méditations sur la Beauté, ce livre me semblant être un bon point de départ vers les autres… Ne faut-il pas tendre vers le Beau si l’on souhaite épanouir notre âme et nous réconcilier avec la Mort ? encore que l’inverse puisse être vrai aussi, car la Mort stimule l’urgence de vivre avec intensité.

François Cheng exprime dès l’introduction l’urgence et la pertinence de ces questionnements :

« En ces temps de misères omniprésentes, de violences aveugles, de catastrophes naturelles ou écologiques, parler de la beauté pourrait paraître incongru, inconvenant, voire provocateur. Presque un scandale. Mais en raison de cela même, on voit qu’à l’opposé du mal, la beauté se situe bien à l’autre bout d’une réalité à laquelle nous avons à faire face. Nous sommes donc convaincus qu’au contraire nous avons pour tâche urgente, et permanente, de dévisager ces deux mystères qui constituent les deux extrémités de l’univers vivant : d’un côté le mal, et de l’autre, la beauté… Ce qui est en jeu, n’en doutons pas, n’est rien de moins que l’avenir de la destinée humaine, une destinée qui implique les données fondamentales de la liberté humaine. »

« Et la beauté ? Elle existe, sans que nullement sa nécessité, au premier abord, paraisse évidente. Elle est là, de façon omniprésente, insistante, pénétrante, tout en donnant l’impression d’être superflue, c’est là son mystère, c’est là, à nos yeux, le plus grand mystère. »

« Henri Maldiney : ‘De chaque visage humain rayonne une transcendance impossessible qui nous enveloppe et nous traverse. Cette transcendance n’est pas celle d’une expression psychologique particulière, mais celle qu’implique, en chaque visage, sa qualité d’être, sa dimension métaphysique. Elle est la transcendance de la réalité s’interrogeant en lui et réfléchissant en lui, et dans cette interrogation même la dimension exclamative de l’Ouvert.’ »

« Angelus Silesius :
La rose est sans pourquoi, fleuri parce qu’elle fleurit ;
Sans soucis d’elle-même, ni désir d’être vue. »
« Laozi : Mourir sans périr, c’est la longue vie. »

« Car, répétons-le : la vraie beauté est élan de l’Etre vers la Beauté et le renouvellement de cet élan ; la vraie vie est élan de l’Etre vers la vie et le renouvellement de cet élan. Une bonne éternité ne saurait être faite que d’instants saillants où la vie jaillit vers son plein pouvoir d’extase. »

« (…) la beauté de la femme ne résulte pas uniquement d’une évolution physiologique, elle est une conquête de l’esprit. Cette conquête nous révèle que la vraie beauté est conscience de la beauté et élan vers la beauté, qu’elle suscite l’amour et enrichit notre conception de l’amour. »

« Henri Bergson : C’est la grâce qui se lit à travers la beauté et c’est la bonté qui transparait sous la grâce. Car la bonté, c’est la générosité infinie d’un principe (de vie) qui se donne. Ces deux sens du mot grâce n’en font qu’un. »

« La bonté est garante de la qualité de la beauté ;
La beauté irradie la bonté et la rend désirable. »

« La beauté qui nourrit la bonté ne saurait être identifiée à quelques bons sentiments plus ou moins naïfs. Elle est l’exigence même, exigence de justice, de dignité, de générosité, de responsabilité, d’élévation vers la passion spirituelle. »

« Henri Maldiney : ‘Parfois au réveil dans la clarté indécise d’un pan d’espace, où disparaissent tous les signes de reconnaissance, je ne perçois ni des choses ni des images. Je ne suis pas le sujet d’impressions pures, ni spectateur indifférent d’objets qui me font face. Je suis co-naissant avec le monde qui se lève en lui-même et se fait jour à mon propre jour, lequel ne se lève qu’avec lui.’
Cette voie d’éveil qui a inspiré les plus beaux poèmes de Chine est une disposition de base pour affronter le défi de la beauté telle que nous l’entendons. Et les éléments qui composent cette voie sont : don, accueil, dépassement de l’apparence par l’habitation de la présence plénière de l’autre, ouverture à la résonance universelle. »

« – La beauté est toujours un advenir, un avènement, pour ne pas dire une épiphanie, et plus concrètement un ‘apparaître-là’.
– La beauté implique un entrecroisement, une interaction, une rencontre entre les éléments qui constituent une beauté, entre cette beauté présente et le regard qui la capte.
– De cette rencontre, si elle est en profondeur, naît quelque chose d’autre, une révélation, une transfiguration, tel un tableau de Cézanne né de la rencontre du peintre avec la Sainte-Victoire.
Tout le monde n’est pas artiste, mais chacun peut avoir son propre être transformé, transfiguré par la rencontre avec la beauté, tant il est vrai que la beauté suscite la beauté, augmente la beauté, élève la beauté. »

« Tandis que l’homme devient l’intérieur du paysage, celui-ci devient le paysage intérieur de l’homme. »

« Si l’univers s’est créé, il a dû ‘se voir’ créer, et a fini par se dire : ‘c’est beau’, ou plus simplement : ‘c’est bien cela’. Si ce ‘c’est beau’ n’avait pas été dit, l’homme aurait-il été capable de dire un jour : ‘C’est beau’ ? »

« Autrement dit, ce qui est regardé renvoie, chez le sujet, à tout ce qui a été regardé par lui dans le passé ou dans l’imagination, et plus en profondeur, à l’expérience intime qu’il a d’une révélation de soi étalée dans le temps. »

« Maître Eckhart : ‘L’œil par lequel je vois Dieu est l’œil par lequel Dieu me voit.’ »

« Ibn’ Arabî :
‘J’ai créé en toi la perception pour être l’objet de ma perception.
C’est par mon regarde que tu me vois et que je te vois.
Tu ne saurais me percevoir à travers toi-même
En revanche si tu me perçois, tu te perçois, toi-même.’ »

« Mais dans une authentique expérience d’amour et de beauté, toute créature n’est-elle pas élevée à la dignité du Créateur, tant il est vrai que les regards échangés font naître l’un et l’autre, et les font être. »

« L’art authentique est en soi une conquête de l’esprit ; il élève l’homme à la dignité du Créateur, fait jaillir des ténèbres du destin un éclair d’émotion et de jouissance mémorable, une lueur de passion et de compassion que l’on peut partager. Par ses formes toujours renouvelées, il tend vers la vie ouverte en abattant les cloisons de l’habitude et provoquant une manière neuve de percevoir et de vivre. »

« … avide de connaître l’Absolu, l’Esprit, celui qui habite l’homme, s’engage dans une quête dont l’objet est la recherche de l’identité du moi et de celle du monde. Cette identité supérieure ou le moi et le monde coïncident, seul l’art peut la réaliser. Car dans l’acte de création, l’artiste objective l’idée dans la matière, et par là, subjective aussi la matière. Dans l’art sont alors réunis les contraires apparemment irréconciliables que sont esprit et nature, sujet et monde, singulier et universel. »

« Dans ce jeu de rencontre totale, le sujet regardant n’est pas moins regardé tant il est vrai que le monde regardé se révèle lui aussi un ‘regardant’. Entre les deux entités en présence, l’entrecroisement en question se transmue en interpénétration. C’est bien au travers d’un corps-à-corps, d’un esprit-à-esprit qu’advient la vraie perception-création. »

« Le grand peintre Guo Xi, du Xième siècle, ne disait-il pas que ‘nombre de tableaux sont là pour être regardés, mais les meilleurs sont ceux qui offrent l’espace médiumnique pour qu’on puisse y séjourner indéfiniment’ ? En ce séjour d’un autre ordre, le mourir signifie réintégrer l’Invisible. »

« Dans l’optique chinoise, la poésie, cette pratique signifiante, est une mise en relation, en profondeur, de l’homme et de l’univers vivant, ce dernier étant considéré comme un partenaire, un sujet. »

Source : unmultiple.wordpress.com/2018/10/30/francois-cheng-cinq-meditations-sur-la-beaute/


Moyenne des avis sur cet article :  4.83/5   (6 votes)




Réagissez à l'article

3 réactions à cet article    


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 31 octobre 2018 10:39

    Merci. L’art est aussi une façon de mourir en beauté. Il n’y pas d’amour, que des preuves d’amour. Créer, c’est mourir à soi-même pour donner son corps en sacrifice aux autres.http://www.lalibre.be/culture/cinema/cold-war-un-film-touche-par-la-grace-5bd71b33cd708c805c6feabf


    • marko 31 octobre 2018 15:36

      @Mélusine ou la Robe de Saphir. Merci. J’avais vu le film Ida quis nous avait bien plu avec ma femme polonaise :) Je vais donc lui suggerer de regarder Cold War prochainement, la presentation done envie :)


    • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 31 octobre 2018 20:27

      La vraie voie de l’amour, qu’on s’y engage de soi-même, ou qu’on s’y laisse conduire, c’est de partir des beautés sensibles et de monter sans cesse vers cette beauté surnaturelle en passant comme par échelons d’un beau corps à deux, de deux à tous, puis des beaux corps aux belles actions, puis des belles actions aux belles sciences pour aboutir, des sciences à cette science qui n’est autre chose que la science de la beauté absolue et pour connaître enfin le beau tel qu’il est en soi.

      Le Banquet. PLATON.

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON

Auteur de l'article

marko


Voir ses articles






Les thématiques de l'article


Palmarès