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Mort des Éditions de La Différence et naissance des Éditions du Canoë

La lecture de qualité disparaissant, des liquidations judiciaires s’enchaînent.

 Mort des Éditions de la Différence

« Reconnues pour leur exigence et leur originalité, les Éditions de la Différence ont publié en 40 ans 2000 titres, 960 auteurs et 350 artistes. Les 4 et 5 juin [2018 sera dispersé] l’important fonds d’œuvres de la maison d’édition. Des œuvres originales imprimées sur papier et un ensemble d’œuvres uniques signées par les plus grands noms de l’art moderne – Pierre Alechinsky, Arman, Miquel Barcelo pour Michel Butor, Robert Combas, Olivier Debré, Paul Delvaux, André Derain, Niki de Saint-Phalle, Jean Dubuffet, Eileen Gray, René Magritte, Jean-Luc Parant, Julio Pomar, Sayed Haider Raza, Sacha Sosno, Luc Tuymans, Maria Helena Vieira da Silva et d’autres – seront proposées aux enchères. » dit le communiqué de presse DROUOT.

L’histoire des Éditions de la Différence […] est intimement liée aux artistes qui ont accompagné les publications de textes littéraires ou ont été eux-mêmes le sujet de monographies ou d’études critiques et philosophiques, explique Colette Lambrichs, écrivain co-fondatrice des Éditions de la Différence dont elle fut directrice littéraire durant 40 années.

Joaquim Vital (1948-2010), poète lisboète exilé en Belgique après avoir connu les prisons de Salazar, puis en France, fonde cette maison en 1946 avec le critique d’art Marcel Paquet (1947-2014), et sous le parrainage du poète et historien d’art Patrick Waldberg (1913-1985). Colette Lambrichs (née en 1946), romancière et nouvelliste bruxelloise, compagne de Joaquim Vital, rejoint l’aventure quelques mois plus tard. Les 50 ouvrages publiés en moyenne chaque année regroupent de la littérature française et étrangère, de la poésie, des essais et des livres d’art. La maison permet au lectorat français de découvrir des auteurs du Maghreb, d’Amérique latine, d’Europe de l’Est et de Chine, aux côtés des grands noms de la littérature du XXe siècle tels que Gilles Deleuze, Malcolm Lowry, Michel Butor, Yves Bonnefoy, François Cheng, ou d’artistes comme Arman, Niki de Saint-Phalle, César, Joan Miró. La collection « Orphée » demeure l’un des plus grands succès des Éditions de la Différence. Récompensée par le prix Diderot-Universalis en 1991, elle compte plus de 200 livres de poésie bilingues du monde entier et de toutes les époques, publiés au format de poche. L’artiste André MASSON (1896-1987) réalise le logotype de la maison en réinventant la lettrine D – en référence à La Différence –, pour lui faire adopter la forme d’un dragon ; les arts et les lettres se conjuguent à l’image de cette singulière maison.

Dans ActuaLitté, Colette Lambrich écrivait : « Tenir le cap contre vents et marées alors que la civilisation qui nous a façonnés se délite de tous les côtés, tel est notre pari. Serons-nous assez intelligents, assez astucieux, moulés dans un acier à l'alliage suffisamment trempé pour résister à la folie destructrice dans laquelle s'engouffrent avec un masochisme consommé les pays européens sous la férule d'une Allemagne qui impose sa loi ? Regardez, dans le domaine de l'édition qui nous occupe, ce qui a retenu l'attention de tous les journaux, de toutes les émissions télévisées prétendues culturelles, c'est le tirage astronomique (36 millions d'exemplaires) du roman érotique de cette Anglaise, une certaine E.L. James, paru d'abord sur internet. N'est-ce pas la préfiguration inquiétante de la « culture » de masse à laquelle les géants du marché veulent soumettre le livre ? Ne sera bientôt pris en considération que ce qui intéresse le plus grand nombre car, dans le même temps, le réseau des libraires qui s'attachent à promouvoir et défendre des ouvrages d'une autre ambition sont fragilisés économiquement par la suprématie des grands groupes qui leur imposent une concurrence insoutenable. Vous tous, lecteurs curieux, soucieux d'échanger avec des gens compétents dans votre voisinage de l'intérêt de telle ou telle nouveauté, de tel ou tel auteur, sans vous laisser atteindre par le tintamarre organisé, prenez conscience du monde dans lequel nous entrons sans résistance. Bientôt les commandes des Fnac seront centralisées et un petit comité parisien jugera des livres qui seront présents dans leurs divers magasins. Terminée l’autonomie des responsables, terminée l’autorisation de mettre en avant des titres anciens, terminée la possibilité pour les représentants des maisons d’édition de susciter l’intérêt de l’un ou l’autre chef de rayon pour un écrivain injustement laissé pour compte. Rationalisation, uniformisation, soumission aux diktats d’un système, sont partout les maîtres mots. »

Avec la disparition de cette mythique maison d’édition, voici que son contenu est disséminé, balayé, excepté Colette Lambrichs. https://fr.wikipedia.org/wiki/Colette_Lambrichs

 

Naissance des Éditions du Canoë

Les Éditions du Canoë sont nées après le dépôt de bilan des Éditions de la Différence en juin 2017. Ne pouvant se résoudre à renoncer aux liens qu’elle avait noués depuis de longues années avec artistes et écrivains, Colette Lambrichs décide en septembre 2017 de fonder seule une petite maison d’édition où elle puisse poursuivre le travail éditorial commencé il y a plus de quarante ans.

« Jadis, en des temps très anciens, c’est sur des canoës que circulaient et se transmettaient poèmes, histoires, contes et légendes. Les Éditions du Canoë entendent s’inscrire dans ce sillage. Elles dissémineront les paroles qui portent en elles la civilisation. D’un bord à l’autre des océans qui recouvrent la majeure partie de la terre, elles s’efforceront de recueillir la part la plus précieuse de notre humanité. Au sein des courants, des rapides, des tempêtes, la fragilité de l’embarcation s’imposera comme une force », écrit-elle.

Cette fois, le logo de la maison d’édition a été dessiné par l’artiste argentin, Julio Le Parc. https://www.editionsducanoe.fr/

 

Recension des trois premiers ouvrages des Éditions du Canoë par l’écrivain, éditeur, historien, traducteur et critique d’art, Gérard-Georges Lemaire*, dans « Chronique d’un bibliomane mélancolique » sur [verso-hebdo] https://www.visuelimage.com/?id_news=8876

 

Tombeau pour Damiens, la journée sera rude, Claire Fourier, avec 8 peintures de Milos Sobaïc, Éditions du Canoë, 320 p., 3/5/2018, Paris.

Quand on regarde le portrait de Robert-François Damiens (1715-1757), on a l'impression de découvrir les traits d'un furieux ! Très souvent, les historiens ont fait de lui le portrait d'un exalté. Or l'attentat qu'il a perpétué contre Louis XV le 5 janvier 1757 a été purement symbolique : il l'a légèrement blessé avec un petit canif. Il s'était bien vêtu, portant le tricorne, et n'avait l'intention que d'infliger cette blessure au souverain pour lui rappeler les souffrances du peuple accablé par les impôts et par la misère. Il avait prémédité ce geste avec le plus grand soin, sans avoir l'intention de suivre les traces de Ravaillac. Dans ce roman copieux, Claire Fourier a désiré réhabiliter la figure de cet homme qui a été condamné pour régicide à un supplice épouvantable, étant écartelé en place de grève et subissant d'autres atroces souffrances (Claire Fourier rappelle que des personnes bien nées, surtout des femmes, ont loué pour des sommes importantes les fenêtres des maisons leur permettant d'assister à ce spectacle épouvantable). Elle fait son portrait et relate son existence. Il a été surtout valet et s'est essayé un petit commerce sur le Pont-Neuf jusqu'au jour où ce genre d'activité a été interdit. Son existence n'a rien d'exceptionnel : il faisait partie de ce petit peuple qui vivait mal alors que l'aristocratie jouissait de privilèges inouïs. Il était très religieux et avait sans doute été influencé par l'un de ses maîtres qui était janséniste. L'auteur a voulu défendre avec passion sa mémoire et son roman est un plaidoyer en faveur de cet homme que Michel Foucault avait déjà tenté de défendre dans son essai Surveiller et punir. C'est une œuvre exaltée, mais aussi riche d'informations car l'auteur s'est attaché à faire un portrait physique et moral de cet individu qu'on a considéré comme un vulgaire criminel alors qu'il a eu la volonté d'avertir le roi du mécontentement de son peuple. Damiens apparaît dans son livre sous un éclairage nouveau et avec une réelle passion pour ce qu'il a pu réellement être.

 

Lisbonne disparaît, Jean Pichard, avec 4 dessins de Daniel Nadaud, Éditions du Canoë, 62 p., 3/5/2018, Paris

En lisant les premières pages de ce livre, je n'ai pu m'empêcher de me remémorer les impressions que j'ai eu de la ville la première fois où j'y suis allé : elle me sembla une agglomération bien petite et en tout cas pas à la mesure de l'ancienne capitale d'un immense empire colonial. À part la partie reconstruite au centre après le grand tremblement de terre de Lisbonne de 1755, qui avait ému jusqu'à Voltaire, qui lui a alors écrit Poème sur le désastre de Lisbonne, sous l'impulsion du marquis de Pombal, qui a une certaine grandeur et la place du Commerce qui donne sur la mer qui fait penser à la piazza Unità d'Italia à Trieste, tout me parut menu et désuet. Certes, depuis, Lisbonne s'est relativement modernisée, mais elle est restée une petite cité avec l'essentiel de sa vie concentrée sur les collines où l'on accède avec de vieux tramways. L'auteur lui, dans un récit qui pourrait être classé entre Jorge Luis Borges et Italo Calvino (mais il n'a pastiché ni l'un ni l'autre) imagine que la capitale du Portugal ait été emportée par les eaux. Elle n'a pas été engloutie par la mer, comme Alexandrie d'Égypte, mais transformée en une île qui va la dérive. Il lui donne un nom qui s'impose : l'île de la Saudade. La description de ce naufrage pour le moins extraordinaire et de la vie qui doit s'instaurer en fonction de cette situation assez inattendue est rendue avec une certaine poésie mais aussi avec un style alerte et concis. C'est un petit bijou, qu'on savoure avec un sentiment très partagé entre l'émerveillement devant l'incongruité des faits et l'effroi de la catastrophe. C'est là une catastrophe qui n'a rien d'apocalyptique, mais qui insinue une sorte d'angoisse et aussi une nostalgie profonde car Lisbonne est une ville des plus attachantes qui soient. Le malheur des Lisboètes se transforme bientôt en une grande aventure de navigation, digne de leurs ancêtres qui ont sillonnés tous les océans et fait des découvertes inimaginables. Ce livre se lit d'une traite car il fait naître en nous l'esprit de la conquête périlleuse des mers inconnues.

 

Viêt-Nam, voyages d'après-guerre, avec 40 dessins de l’auteur, André Bouny, Éditions du Canoë, 272 p., 3/5/2018, Paris.

Cet ouvrage figure parmi les premiers qui paraissent dans cette nouvelle maison d'édition créée par Colette Lambrichs. Comme son nom l'indique, cette maison a pour désir initial de publier des livres de voyages – à condition de prendre le terme « voyages » dans toutes ses significations possibles. Ce qu'a voulu faire André Bouny est très loin des œuvres de Théophile Gautier ou de Pierre Loti. Il n'accomplit pas un périple dans un pays qu'il découvre, même s'il reprend la construction d'un livre de voyage du temps jadis, en proposant un périple dans tout le pays. L'auteur, scandalisé par la sale guerre entreprise par les Américains en Asie du Sud-Est, a fini par se rendre au Viêt-Nam et ne cesse plus depuis de s'y ancrer. Ce n'est pas l'exotisme ou la grande différence de culture qui l'a attiré en premier lieu. C'est d'abord un peuple qui a souffert et souffre encore aujourd'hui des conséquences de ce conflit atroce. Il s'est attaché à décrire des paysages extraordinaires et des lieux emblématiques. Et nous lui sommes reconnaissant de sa plume très fine et de ses dessins très suggestifs, qui rappellent de très loin la peinture bouddhiste des siècles révolus (il y en a quarante dans ce volume). Mais il s'applique surtout à montrer ce qu'a été le Viêt-Nam pendant la période de belligérance et la période qui a suivi avec la main mise du parti communiste sur le pouvoir. Ce pays d'une grande richesse historique et culturelle, qui recèle des vedutes d'une incroyable beauté a été profondément meurtri. Bien sûr il faut se souvenir qu'il a été depuis très longtemps sous domination étrangère, de la Chine à la France. Mais il est parvenu à préserver son identité et sa vérité malgré ces jougs successifs. L'auteur médite sur le destin ce ces hommes et de ces femmes qui ont connu l'humiliation et des guerres sans fin. Il ne peut pas se contenter de saisir des instantanés des rizières à étages ou des montagnes qui sont frôlées par les nuages. Il égrène des réflexions sur la réalité coloniales et des luttes épuisantes pour s'en émanciper. Il montre aussi les blessures laissées par les bombardements et la pollution mortelle laissée par les produits chimiques de l'arsenal belliqueux ou d'industries peu soucieuses de la faune et de la flore et encore moins des humains qui peuvent en subir les effets. Mais il ne dénonce pas, n'invective pas, il note au cours de ses nombreux déplacements ce qu'il a pu voir et ressentir. Sa vision n'en est que plus forte et plus prégnante car il a su très bien montrer l'héritage hideux que l'Occident a laissé et la misère qui est toujours omniprésente. Certes, il est capable de nous faire partager la beauté de sites enchanteurs qui l'émeuvent, la force de cette vie qui renaît envers et contre tout et nous fait découvrir ce en quoi le passé sous-tend encore le présent et l'avenir de cette Nation blessée. C'est écrit avec beaucoup de passion, mais aussi avec beaucoup de tact.

 

Extraits des livres : https://www.editionsducanoe.fr/docs-a-telecharger

 

* Gérard-Georges Lemaire (BiblioMonde) Écrivain, éditeur, historien et critique d'art.
Né en 1948 à Paris, Gérard-Georges Lemaire a fait des études à l’Institut d’Art et d’Archéologie et à l’École Pratique des Hautes Études (licence d’histoire de l’art, maîtrise de philosophie [Esthétique], DES en sciences de l’art [Paris I]). À partir de 1968, il travaille dans l'édition et crée sa première collection de littérature étrangère, Connections, chez Flammarion en 1974. Il traduit de nombreux auteurs anglais, américains et italiens (William S. Burroughs, Allen Ginsberg, William Carlos Williams, Stefan Themerson, Gertrude Stein, Wyndham Lewis, Alberto Savinio, Patrizia Runfola, Angelo Maria Ripellino, Giani Stuparich, Giorgio Vogghera, etc.). Gérard-Georges Lemaire a été producteur à France Culture et a créé la collection Les Derniers Mots et la revue L’Ennemi chez Christian Bourgois en 1980. Directeur littéraire de Verso, Arts & Lettres, il est aussi responsable de la rubrique artistique des Lettres françaises. Il collabore à de nombreuses revues littéraires et a organisé plusieurs dizaines expositions en France et à l’étranger. Il est l'auteur d'une vingtaine d'ouvrages sur les mouvements littéraires et picturaux. Spécialiste de littérature italienne et anglaise, traducteur, il a notamment publié à La Différence, en 1997, Les Cafés littéraires.


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4 réactions à cet article    


  • Clouz0 Clouz0 5 juin 19:40

    Intéressant et courageux. Il reste encore des passionnés pour lancer et relancer des projets un peu fous, hors du temps et élitistes (au sens positif d’une émulation vers une exigence)


    Longue vie au Canoë.

    De loin, avant de grossir les images, vos belles illustrations m’ont rappelé, par leurs équilibres noir et blanc, celles d’une petite revue confidentielle, joyeuse et auto produite, La Hulotte, Le journal le plus lu dans les terriers. Mais Pierre Deom travaille à la plume quand vous travaillez à la mine de plomb et du coup, en grossissant vos images la parenté disparait.

    • André Bouny André Bouny 5 juin 21:46

      @Clouz0
      Je vous remercie de votre lecture et pour cette réaction pertinente ; La Hulotte : du miel !


    • CLAIRVAUX CLAIRVAUX 6 juin 19:27

      @André Bouny

      Comment peut-on vous contacter aux Editions du Canoë ? par quel canal vous adresse-t-on les manuscrits ?


    • André Bouny André Bouny 7 juin 15:28
      @CLAIRVAUX

      Nous prenons connaissance de tous les manuscrits imprimés sur papier en recto simple et comportant vos coordonnées électroniques ou postales (merci quand il s’agit de coordonnées postales de nous joindre une enveloppe affranchie à cet effet). Nous vous répondrons endéans les trois mois mais nous ne renvoyons pas les manuscrits, faute de temps, pas plus que nous ne motivons nos refus. (Ils peuvent l’être, à votre demande, mais dans ce cas les raisons de ces refus seront tarifées).
      Merci de ne pas nous envoyer des manuscrits par courrier électronique ni de nous relancer par téléphone ou par mail.

      Éditions du Canoë
      152, rue du Chemin Vert
      75011 Paris

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