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We are the dead

Ce très court article est une publicité - désintéressée - pour l’ouvrage nécessaire de maître Fanti « l’Alc@tr@az numérique », qui dénonce de manière salutaire l’espionnage ancien et massif des internautes, sous prétexte entre autres de « lutte contre le piratage ».

La phrase « we are the dead » est tirée de l’ouvrage d’Orwell, « 1984 ». Elle est prononcée par le personnage principal lorsqu’il se rend compte que ses velléités d’opposition politique à un régime quelque peu totalitaire étaient bien connues grâce à un espionnage électronique permanent. Il semble que ce point ait quitté depuis longtemps le domaine de la prospective.

La sphère privée

Internet est un outil de télécommunication efficace qui remplace progressivement les autres. Il s’y pose la même question qu’ailleurs de savoir où s’y situe la sphère privée. Cette question est importante et ancienne. Rappelons-nous par exemple que le "watergate" qui a fait tomber Richard M. Nixon était une affaire d’écoute d’un parti d’opposition par le parti au gouvernement. Nous avons eu en France les affaires des "écoutes téléphoniques" que François Mitterrand a fait réaliser à des fins comparables, mais également à des fins tout à fait personnelles. Ça ne l’a pas fait condamner, mais ça aurait dû, si nous avions eu le même souci de nos libertés que les américains, avant que le 11/9 ne leur fasse avaler le "patriot act" et les techniques d’espionnage à grande échelle que l’opposition y a dénoncées un peu tardivement.

Nous faisons intuitivement confiance à nos outils de communication, et imaginons facilement qu’un e-mail ou un échange téléphonique sont privés, c’est à dire que personne d’autre n’en connaitra la teneur. Sinon, dans beaucoup de cas, nous ne les utiliserions pas. Celui qui ne pourrait utiliser les moyens de communication modernes serait très désavantagé par rapport à ses concurrents, que ce soit dans le domaine commercial, politique ou syndical. Dans ces trois domaines entre autres, l’espionnage est un risque majeur.

D’un autre côté, il y a quand même des cas où pouvoir espionner des méchants est bien utile. La plupart des législations occidentales ont donc autorisé les "interceptions", mais en principe en les encadrant au maximum : de telles interceptions ne peuvent en théorie être réalisées que pour des raisons graves, dans des cas particuliers identifiés et pas de manière systématique, par le pouvoir judiciaire et non exécutif, etc ... Cela ne signifie évidemment pas qu’il n’y a pas d’abus. Tout pouvoir pousse à l’abus, et il est ici abominablement simple et efficace. Il y a donc des chefs de gouvernement qui font espionner leur opposition, et des industriels leurs concurrents. Mais au moins avons-nous la satisfaction, propre à l’état de droit, de savoir que ces actes sont répréhensibles et seraient condamnés. Si nous les laissons transformer en lois, comme d’aucuns ont laissé paisser le "patriot act", à qui devrons-nous nous en prendre ? Si nous vivons dans un monde où nous savons pouvoir être écoutés n’importe quand, publique ou privée, bénigne ou brutale, nous sommes en dictature.

Le cas d’internet


Nous utilisons internet pour beaucoup plus de choses que le téléphone. Tout y étant numérique, les travaux d’espionnage peuvent facilement y être automatisés, donc démultipliés. La conjonction de ces deux points fait que les possibilités d’espionnage sur internet sont énormes.

La sphère privée sur internet est bien difficile à identifier. Essayez pour voir de trouver par exemple un fournisseur de service de messagerie ou de VoIP qui s’engage à la confidentialité et la non-divulgation à des tiers... Contrairement au courrier postal ou à la phonie classique, vous n’y êtes protégés par aucune loi.

Quand bien même certains états interdiraient l’espionnage, il peut facilement être "délocalisé" dans des pays sans CNIL ni états d’âme. Vous n’avez aucune possibilité d’y remédier. Vous n’avez aucun recours.

Tout ce que vous faites sur internet peut être connu par quelqu’un d’autre. Ce n’est pas parce que vous ne signez pas que vous êtes anonyme. Vous pouvez facilement être identifié par le recoupement d’un grand nombre d’informations. Cela a été démontré par exemple quand AOL a égaré des listes de questions posées à son moteur de recherche par des utilisateurs anonymes.

Un exemple tout à fait bénin de conséquence possible est que vous pouvez parfaitement recevoir demain un courrier signalant que vous avez regardé sur un site de streaming, que vous croyiez légal, un film pornographique couvert par copyright, et qu’une procédure judiciaire va être ouverte contre vous sauf si ... Combien serez-vous prêt à payer discrètement pour éviter qu’une telle procédure soit portée à la connaissance de vos proches ? Vous pensez que j’invente ce cas ?

Une conséquence moins bégigne est que, comme je l’ai signalé plus haut, on peut s’amuser avec de petits chantages comme celui-ci à exercer un certain contrôle qui peut s’avérer politiquement utile. Fouché aurait adoré, lui qui mettait la collecte d’informations avant toute autre priorité policière, surtout pour son propre usage.

Les droits d’auteur

Quand Napster est apparu il y a 10 ans, il paraissait évident qu’internet devenait le nouvel outil normal de diffusion des immatériels, et qu’il serait vain de tenter de s’y opposer, car il faudrait pour l’interdire filtrer les communications de chacun, c’est à dire abolir la notion de correspondance privée sur internet, ce qui paraissait un peu excessif. Pourtant, "ils" ont osé. Des associations de protection de droits, comme la MPAA et l’IFPI se sont lancées dans des tâches d’espionnage gigantesques. Comment ont-elles procédé ? Cela a-t-il été légal ?

On peut imaginer qu’elles se soient limitées à identifier des adresses IP de suspects et les transmettre à la justice, et qu’elles n’aient jamais eu accès à leur identité. Ce serait oublier deux choses. Tout d’abord, une adresse IP statique permet par de nombreux recoupements, on l’a dit, d’identifier quelqu’un. Ce serait négliger ensuite la substance des conglomérats industriels. Par exemple, la MPAA inclut Time Warner qui est fournisseur d’accès internet sous la marque AOL, et l’IFPI inclut Vivendi qui est FAI sous la marque Neuf. Sans oublier le News Corp de Murdoch qui peut facilement identifier certaines adresses par ses logs Myspace.

On aurait pu espérer que l’avantage de la loi Hadopi serait de confier l’espionnage à une autorité publique plutôt qu’à des racketteurs privés. Hélas, l’Hadopi n’espionnera pas elle-même. Elle confiera le sale boulot aux ayants droit, c’est-à-dire les mêmes qu’aujourd’hui. Plutôt que de protéger le citoyen en le mettant à l’abri des milices privées, la loi Hadopi entérinera en fait celles-ci.

Des mercenaires traquent les voleurs de pommes dans des lieux supposés inviolables. Ça fait longtemps que les droits des auteurs ne sont plus la première question posée par l’Hadopi. Il s’agit de savoir quelles sont les valeurs premières de nos sociétés.

L’alc@tr@z numérique

Vous pouvez commander cet ouvrage à cette adresse, en attendant qu’il soit sur l’étal des librairies françaises.

Il s’appuie sur deux affaires, "l’affaire razorback" et "l’affaire Logistep", dans lesquelles l’auteur a plaidé, pour répondre aux questions ci-dessus. Il exhibe des éléments de l’instruction de la première affaire, toujours en cours, ce qui est une possibilité inhabituelle du droit suisse.

Il montre que l’espionnage des internautes, sous prétexte de protection des droits d’auteur, a été massif, illégal, insidieux, délocalisé, intéressé, et a conduit au racket, au chantage et à l’extorsion. Il montre que cela a été fait par des sociétés peu scrupuleuses, pour le compte d’associations de protection des droits d’auteur, comme la MPAA et l’IFPI. Il montre l’extrême difficulté des recours juridiques. Il confirme le fait que l’internet réel est un far-west, où tous les coups sont permis, et où vous ne vous aventurez qu’à vos risques et périls. Il se termine sur l’exhortation à méditer : "qui ne défend ses droits mérite de les perdre".

Je ne peux bien sûr trop disserter ici sur ces points sans déflorer les meilleures pages de l’ouvrage, et je vous laisse le triste privilège d’y perdre à la lecture les éventuelles illusions qui pouvaient vous rester dans ce domaine. J’imagine que, pour la majorité d’entre vous comme pour moi, la réalité comblera toutes vos appréhensions.

Selon l’auteur, une des principales raisons de ce non droit généralisé est que les institutions, en particulier judiciaires, sont dépassées, et n’arrivent pas à comprendre les réalités techniques d’aujourd’hui. Ce ne serait déjà pas rassurant. Mais le rapprochement avec le procès en première instance du site "thepiratebay" peut aussi laisser craindre un peu pire. Après tout, on n’y a jamais vu, semble-t-il, qu’un policier enquêteur travailler maintenant pour l’IFPI, et un juge membre d’une association où celle-ci est la première représentée. Mais même sans mettre les institutions directement en cause, force est de constater qu’internet est le royaume du délit organisé par de vrais pirates, privés et offshore, comme la MPAA et l’IFPI, et que les pouvoirs publics semblent s’en accommoder.
 

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15 réactions à cet article    


  • catastrophy catastrophy 11 mai 2009 10:49

    Brrr ! cela fait froid dans le dos de mon ordi !

    Hadopi est vraiment du pain béni pour les prédateurs.

    • Deneb Deneb 11 mai 2009 10:55

      Je prefère 100 fois être espionné par Google, qui scrutte mes habitudes pour mettre au point ses stratégies commérciales, qui ne se cache pas de vouloir tirer profit matériel de la conaissance et du savoir, que d’etre espionné par l’Etat qui essaie fallacieusement de me faire croire qu’elle le fait pour protéger la culture, alors qu’en réalité elle le fait pour des raison bien plus obscures que Google.


      • Forest Ent Forest Ent 11 mai 2009 11:24

        Etes-vous certain de ce que Google ne puisse pas aussi donner un coup de main à un état ?


      • Deneb Deneb 11 mai 2009 11:56

        Effectivement, l’episode chinoise est déplorable.

        Reste que Google n’aidera jamais un Etat autant qu’il aide les citoyens. Et sa place est précaire - il sait qu’une autre boite peut très rapidement lui ravir la place s’il fait le con. Souvenez-vous d’Alta Vista ?


      • morice morice 11 mai 2009 11:33

        Forest, félicitations : vous venez de découvrir l’intelligence économique ! Le nouveau nom de la barbouzerie....


        • Forest Ent Forest Ent 11 mai 2009 11:50

          Je pense que nous nous doutions tout un peu de tout ça. Mais l’ouvrage cité apporte des infos fraiches sur une patte coincée dans un pot de miel.


        • cathy30 cathy30 11 mai 2009 11:34

          effectivement forest ent,
          hier j’ai voulu télécharger un jeu vidéo, cela m’a été impossible, il fallait que je télécharge la nouvelle version de google avant. C’est un peu fort !


          • HELIOS HELIOS 12 mai 2009 01:04

            La nouvelle version de Google ?

            C’est quoi, une version de Google svp ?


          • SANDRO FERRETTI SANDRO 11 mai 2009 12:25

            Bonjour, Forest
            En dehors des cas précis où la machine et son IP sont mis sous surveillance constante ( réquisition judiciaire), la « surveillance administrativo-économique » me semble plus aléatoire, dans le temps comme dans les résultats.
            Comme le système d’écoute satellitaire US « Echellon » , ca fonctionne par « mots clefs ». Comme , dans la nouvelle version d’Avox, le résumé « thèmes de l’auteur » sous votre fiche (il parait que je suis très porté « sexe » dans mes articles, à ce que j’ai vu).

            Cela veut donc dire que c’est préoccupant, mais incomplet, voire frisant le contre-sens/
            Par exemple, à partir de votre CV, le « système » notera :

            « Forest Gump, call girl au DAVSI, musique,ingénieur, léger retard mental ».

            Pas bénin, mais peut étre pas si méchant que cela.


            • Forest Ent Forest Ent 11 mai 2009 13:07

               smiley

              « Forest Gump, call girl au DAVSI, musique,ingénieur, léger retard mental ».

              Arf. C’est diabolique de précision ! Je suis cerné !


            • franck2009 11 mai 2009 13:23

              Ingenieur...je me sens pas visé

              leger retard mental.... euh je passe effectivement beaucoup de temps à essayer de convaincre des sionistes, des libéraux, des liberticides de rejoindre le merveilleux ’ mouvement de la paix universel ’....c’est marrant j’ai comme un doute là ...


            • franck2009 11 mai 2009 13:07

              Je conseil un nouveau trimestriel : NODAL N°1, ce mois de mai

              Actualité du droit et des enjeux de la société numérique : HADOPI, ADN, RFID....etc, etc.

              Imaginons le croisement de toutes les informations que nous mettons à la disposition des maître néo-libéraux du Monde et l’avènement d’une vraie opposition à leur main mise. Alors l’hypothèse d’une dictature parfaite resterait-elle cantonner au domaine de l’anticipation ?

              Bienvenue à Guattaca.


              • neth neth 11 mai 2009 15:08

                En effet ce n’est plus seulement de l’anticipation que de percevoir comment ces système RFID, ces marqueurs génétiques, ces watermark numériques serviront demain à identifier tout ce qui sera légal... Les questions ne seront guères différentes de celles que posera bientôt l’HADOPI :

                L’internaute 172.524.45.85 a-t-il payé sa dime à Universal producteur du film wtermarké n°15246 ? Le fermier Africain qui cultive telle race de tomate a-t-il rétribué Monsanto détenteur du brevet correspondant n°4586523 ?.... Le jouet électronique de l’anfant intel répond-t-il aux normes de sécurités obligatoires, répondant à la norme iso14586987, vérifiable à chaque instant grâce à la puce Rfid Mattel sans laquelle le jouet devra être déclaré dangereux et illégal ?

                Tout le monde dans les médias chante les louanges de « l’après crise », où parait-il les industries deviendront respectueuses de la nature et des hommes, où l’éthique et le développement durable deviendront des maximes universelles... Mais que de poudre aux yeux !
                Ce qui se prépare au contraire c’est qu’au nom de la défense de la création artistique, au nom de la nécessité de mettre un terme à la faim dans le monde, au nom de lutter pour la sécurité des hommes, au nom de la protection de l’environement, tout sera bientôt quantifié, traçable, breveté, inspecté.

                C’est en tout cas le chemin que prennent beaucoup d’entreprises, qui sans arrières pensées et en prenant chacunes isolément des décisions rationnelles pour préserver leurs profits, convergent toutes à créer ce sombre avanir qui nous guette et contre lequel il sera très difficile de lutter, puisqu’il dégouline de bonnes intentions et que ceux qui le mettent innocemment à l’oeuvre participe du pouvoir.
                Il n’y a cas regarder l’actualité pour voir que pour l’instant tout va dans ce sens et qu’il est de plus en plus difficile de s’opposer aux lobbys des industries agro-nomiques/chimiques, médiatico-culturelles, pharmaceutiques, pétrolières, financières... Qui toute agissent « pour le Bien » et font plier les états en son nom.


              • Internaute Internaute 11 mai 2009 14:34

                On aurait aimé avoir une idée des parades. Par exemple, le cryptage des email élimine déjà 99% des problèmes. Un bon service du chiffre décryptera n’importe quoi mais vu la quantité d’e-mail il faudrait vraiment qu’on devienne un gros gros gros poisson avant qu’on nous mette ces gens là sur le dos.

                L’utilisation d’anonymiseurs pour les accès sensibles est aussi utile bien qu’on puisse tomber sur un anonymiseur qui soit en fait un loup déguisé en mouton.

                Connaissez-vous un bouquin qui traite de celà ?


                • Forest Ent Forest Ent 11 mai 2009 16:34

                  Non, désolé.

                  L’auteur dit qu’il est plus prudent de ne rien aujourd’hui considérer comme privé sur internet. Mais chacun mesure et prend ses risques.

                  Vous pouvez le contacter. Je pense qu’il répond aux questions.

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