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Accueil du site > Culture & Loisirs > L’été léger > Les deux ne font pas la paire

Les deux ne font pas la paire

Chacun sa croix

Il était une fois deux braves femmes que la nature n’avait pas avantagées. L’une était flanquée d’une vilaine bosse, l’autre d’un bec de lièvre. Il en va ainsi des hasards de la destinée, ils sont parfois injustes. Pourtant, toutes les deux avaient réagi de manière fort différente. Guillemette la bossue était appréciée de tous, d’humeur constamment joviale, elle acceptait sans gêne qu’on vienne toujours toucher sa proéminence afin de profiter d’un peu de chance. L’autre, Pétronille vivait fort mal les moqueries dont elle était l’objet.

Guillemette était une pauvre bergère, menant paître les moutons de ses maîtres dans les varennes des bords de Loire tandis que l’autre ayant hérité de nombreuses vignes sur le coteau, épousa un homme, qui était plus son valet que son compagnon. S’il avait fermé les yeux sur sa malformation, il ne jouissait guère pourtant de la richesse d’une femme qui avait la main leste bien plus que partageuse. L’une était joyeuse en dépit de cette lourde présence derrière son dos, l’autre offrait visage mal aimable et se montrait avare tout autant que désagréable avec tout le monde.

Naturellement dans pareil cas, les deux femmes ne se fréquentaient pas, Pétronille par jalousie sans doute,vouait une haine profonde à la brave bergère du jour où touchant sa bosse, elle n’avait pas obtenu de la providence que son bec de lièvre disparaisse à jamais. Chaque fois qu’elle en avait l’occasion, la vigneronne humiliait la bergère de railleries honteuses. Il en va ainsi de la nature humaine, les sentiments ne sont pas toujours remplis de bonnes intentions.

Un soir qu’elle était partie à la recherche d’un mouton qui s’était écarté du troupeau et égaré sur les berges de la rivière, Guillemette plongea dans une forêt sombre. Elle avait entendu les bêlements de l’aventurier. Elle se dirigeait à ses appels quand elle se retrouva devant un étrange spectacle. Des lutins faisaient ronde endiablée autour d'un chêne vénérable, arbre torturé par les années qui lui conféraient une allure fantomatique.

La pauvrette retint son souffle, elle devinait qu’il n’était pas bon de déranger ainsi ces farfadets qui goûtaient fort mal la compagnie des humains. C’était soir de Sabbat, il convenait de ne pas se laisser entraîner dans une farandole qui risquait de s’achever de manière dramatique pour elle. Hélas, elle fut trahie par son mouton qui s’approcha de celle qui se dissimulait derrière un bosquet et ses bêlements joyeux avertirent les petits personnages de sa présence.

Le plus âgé des lutins, semble-t-il, se précipita à sa rencontre, courroucé qu’elle puisse ainsi assister à la cérémonie de ses compères. Il la menaça de la transformer en grenouille ou bien en limace pour l’audace dont elle avait fait preuve quand il vit la bosse de la malheureuse, incapable de prononcer la moindre parole jusque là.

« Je devine que tu es Guillemette, lui déclara le petit être, nous savons que tu es aimée de tous et que chacun dans la contrée peut se féliciter de ta gentillesse. Si tu promets de ne jamais plus revenir en cet endroit, je peux te donner en échange l’un de ces deux présents : tu trouveras sous la pierre tournante une grande quantité d’or et tu prendras ce que tes mains pourront contenir à moins que tu ne préfères venir au centre de la ronde afin que nous te débarrassions à jamais de ta bosse. »

Guillemette n’eut pas longtemps à réfléchir. Depuis tant d’années qu’elle traînait ce fardeau, elle se précipita au milieu des danseurs, se mit à chanter pour accompagner leur folle farandole et sans qu’elle ne sente rien, sa bosse disparut à jamais. Elle embrassa un à un tous les lutins, promit de ne plus les importuner et s’en retourna, droite comme jamais en compagnie du mouton égaré.

La nouvelle fit grand bruit dans toute la contrée. La bergère avait tombé sa bosse une nuit de pleine Lune. Elle fut pressée de questions, elle garda le secret. Mais Pétronille fut si jalouse qu’elle mena son enquête. Elle fit des rapprochements, se dit que tout cela s’était passé une nuit particulière en bord de Loire, là où la bergère aimait à garder ses moutons. La vigneronne opulente attendit le moment propice pour aller à son tour, à la recherche de ce mystère.

Elle dut s’y prendre à plusieurs reprises. Le temps passa ainsi et ce ne fut qu’à la treizième Lune qu’elle découvrit enfin la ronde des lutins. Elle alla jusqu’à eux sans même attendre qu’ils viennent à elle, se mit au milieu de leur farandole et demanda à ce qu’on la prive de son bec de lièvre. Le plus vieux de tous, une fois encore s’adressa à l’intruse du jour sur un ton bien moins aimable que la fois précédente.

« Tu viens ainsi réclamer sans la moindre gêne en perturbant notre Sabbat. Nous te connaissons, tu es Pétronille, dame fort peu aimable et particulièrement méchante avec Guillemette qui est venue jusqu’à nous sans le vouloir. Que désires-tu ? » La Dame s’en hésiter le moins du monde après un préambule qui eut dû la mettre sur ses gardes, réclama qu’on la débarrasse de son bec de lièvre.

Les lutins firent comme pour Pétronille, ils entourèrent la mégère et se mirent en transe. Bien vite, l’hideuse déformation disparut de la face de la dame. Celle-ci sentit se passer ce miracle et sans prendre la peine de remercier les farfadets, se pressa de rentrer chez elle. Elle fut reçue par un époux qui la reconnut à peine. L’homme qui jusqu’alors ne l’avait jamais embrassée fit une telle grimace que Pétronille lui demanda la raison de cette réaction : « N’es-tu donc pas heureux, mon époux, de me voir ainsi, débarrassée de ce rictus détestable ? »

Le pauvre eut bien du mal à lui dire la vérité. Il redoutait la réaction d’une femme qui le battait comme plâtre. Il dut se résoudre à lui avouer ce qui lui avait sauté aux yeux  : « Ma dame, vous avez, il est vrai visage plus plaisant, cependant, votre bonne fortune s’est moquée de vous et vous voilà affligée d’une vilaine bosse dans le dos ! »

La réaction de la femme fut terrible. Elle s’en prit à celui qui l’avait avertie de son nouveau malheur. L’homme, cette fois, se sauva de la maison, laissant la mégère à sa méchanceté pour rejoindre Guillemette qu'il aimait en secret depuis fort longtemps. Il n’avait cure de rester plus longtemps au service de la méchante et se fit berger et pauvre pour l’amour de la gentille.

Cette histoire en serait restée là si les lutins n’avaient joué une autre farce à l’envieuse dame Pétronille. Depuis ce jour, ses vignes ne donnèrent plus qu’une affreuse piquette qui tournait vinaigre avant de percer les tonneaux. C’est ainsi que naquit nous dit-on, une industrie qui fit la prospérité de l’Orléanais.

Acidement sien.

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12 réactions à cet article    


  • septikettak septikettak 9 mai 2018 11:46

    Si si, les deux font la paire. Mais effectivement les deux ne font pas Lapeyre.


    • C'est Nabum C’est Nabum 9 mai 2018 12:43

      @septikettak

      L’une passe par la porte l’autre par les volets


    • Si la bosse est plutôt associée à l’dée de chance, le lièvre est plutôt perçu comme de mauvaise augure ou composition. Il est dit des femmes qui ont un bec de lièvre que leur mère fut peut-être battue pendant la grossesse. Les divinités lièvres (exclues de la bible) sont souvent perçues curieusement comme les maîtres de la paresse, mais aussi de l’ivrognerie. Le lièvre porte en lui les germes de l’incontinence, de la luxure, du gaspillage et de la démesure. Ne jamais croire un ivrogne, il porte en lui le lièvre de l’ivresse. Ce n’est pas moi qui le dit mais Nabum (article précédent). Le lapin est associé à l’abondance des grossesse. Mais faut-il vraiment voir cet aspect comme un signe de prospérité, vu l’état déplorable de la planète ???


      • C'est Nabum C’est Nabum 9 mai 2018 12:43

        @Mélusine ou la Robe de Saphir.

        C’est ce qui arriva au bout du compte et du conte


      • Certains diront que je ne suis pas « gentille », « bonne » comme dans la fable ou même politiquement correcte. A vous de décider,...


        • C'est Nabum C’est Nabum 9 mai 2018 12:44

          @Mélusine ou la Robe de Saphir.

          Je dois juger sur pièce


        • Effectivement : deux visions opposées ne font pas la paire et ni l’une ni l’autre ne peut être considérée comme meilleure selon un point de vue philosophique, religieux, ou autre : https://www.agoravox.fr/actualites/technologies/article/deux-visions-du-monde-de-demain-204095


          • @arioul

            Oui d’un point de vue binaire : c’est blanc ou noir. Mais d’un point de vue ternaire, c’est bien plus complexe et je pense que êtes vous simplement incapable d’cccéder à cette vision du monde. Ce qui je suppose vous dérange particulièrement dans mes propos. merde, on arrive pas à la situer,...alors, on attaque ;

          • C'est Nabum C’est Nabum 9 mai 2018 12:44

            @Mélusine ou la Robe de Saphir.

            Le jugement est forcément hâtif


          • @C’est Nabum
            Le monde fonctionne sur un mode binaire : est ou n’est pas. A ou n’a pas, maman ou putain. .... bon ou mauvais. Incapable de passer à un niveau supérieur et plus mature, donc complexe.


          • juluch juluch 9 mai 2018 13:09

            la voilà bien punie !


            Elle aurait du remercier les lutins cette gourde !

            merci Nabum !

            • nono le simplet nono le simplet 11 mai 2018 05:31

              histoire revisitée et déformée du lièvre et de la tortue

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