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1977, Jacques Goddet : Plaidoyer pour un New Tour, retour des forçats de la route et supplice de Darwin

En 1977, lassé de la passivité des attaquants face au maillot jaune Dietrich Thurau (finalement 5e d’une Grande Boucle remportée par Bernard Thévenet), Jacques Goddet lance une de ses boîtes à idées dont il a le secret, ces concours Lépine pour rendre le cyclisme plus spectaculaire. Bien entendu, uchronie et fiction totales à l'heure où l'UCI a limité le kilométrage des étapes du Tour de France et de l'ensemble des courses du peloton professionnel.

Dans les années 50, le journaliste et cruciverbiste Max Favalleli donnait cette belle définition du Tour de France : Cent vingt acteurs, vingt mille décors peints par la nature. Une figuration innombrable et une action pleine d’incessants rebondissements, traités à la façon inspirée de la Commedia dell’ArteC’est le plus grand spectacle du monde. Pour assister à cette gigantesque tournée, chaque année durant trois semaines, quinze millions de spectateurs occupent leur fauteuil d’orchestre le long des routes. Le Tour donne sa représentation annuelle et la France se met au balcon.

En 1947, l’écrivaine Colette regarde de façon émerveillée les coureurs du Tour : Un maquillage de sueur et de poussière les masque, empâte leurs moustaches, leurs yeux caves entre des cils plâtreux leur donnent l’air de puisatiers rescapés. Elle décrit le peloton : les dos noirs et jaunes chiffrés de rouge, l’échine en arceaux, ils ont disparu très vite, eux seuls muets dans le tumulte.

La même année, le Président du Conseil Paul Ramadier fait le plaidoyer de l’épreuve dans une France soumise au rationnement : Messieurs les députés, faite des restrictions sur ce que vous voudrez sauf pour le Tour de France. Le Tour de France, c’est le moyen d’être tranquille une fois dans l’année.

L’écrivain et journaliste Louis Aragon avait rédigé, la veille du départ de l’édition 1947, ce billet de présentation : Le Tour … c’est ce soir qu’ils partent ! Toutes les années de mon enfance (j’habitais à Neuilly), ce soir là était une date féérique. Je m’échappais de chez mes parents pour aller me mêler à ce cheminement mystérieux qui de toutes les directions, convergeait vers la Porte du Bois. C’était pour moi sans rapport avec quoi que ce soit, une sorte de cérémonie liée avec les souvenirs d’autres âges, d’autres siècles sans bicyclette et sans sport. Le passage des concurrents avec leurs supporters, dans la nuit chaude, l’espèce de grande familiarité de la foule, tout cela avait d’abord le caractère d’une fête de l’été commençant, comme la mémoire des fêtes païennes. Mais s’y mélangeaient la mythologie moderne et cette odeur d’asphalte et d’essence, qui hantait la Porte Maillot. Le Tour … je l’ai vu passer un peu partout en France : en Bretagne, sur la Côte d’Azur, dans les Alpes … C’est dans les lieux déserts que le passage fou de cette caravane éperdue est surtout singulier. Il y a un étrange moment, au Lautaret ou au Tourmalet, quand les dernières voitures passent et s’époumone le dernier coureur malheureux … le moment du retour au silence, quand la montagne reprend le dessus sur les hommes … Le Tour … la folie de l’arrivée et toutes les photos, la réclame et les affaires, l’industrie mêlés à l’héroïsme, l’enthousiasme populaire qui ne s’arrête pas à si peu. … Le Tour … C’est la fête d’un été d’hommes, et c’est aussi une fête de tout notre pays, d’une passion singulièrement française : tant pis pour ceux qui ne savent pas en partager les émotions, les folies, les espoirs ! Je n’ai pas perdu cet attrait de mon enfance pour ce grand rite tous les ans renouvelé. Mais j’ai appris à y voir, à y lire autre chose : autre chose qui y est écrit dans les yeux anxieux des coureurs, dans l’effort de leurs muscles, dans la sueur et la douleur volontaire des coureurs. La leçon de l’énergie nationale, le goût violent de vaincre la nature et son propre corps, l’exaltation de tous pour les meilleurs … La leçon tous les ans renouvelée et qui manifeste que la France est vivante, et que le Tour est bien le Tour de France.

Le sociologue Roland Barthes s’intéresse aussi au Tour de France, notamment au dopage : doper le coureur est aussi criminel, aussi sacrilège que de vouloir imiter Dieu : c’est voler à Dieu le privilège de l’étincelle.

L’intellectuel poursuit : Le Tour et exprime les Français à travers une fable unique où les impostures traditionnelles (psychologie des essences, morale du combat, magisme des éléments et des forces, hiérarchie des surhommes et des domestiques) se mêlent à des formes d’intérêt positif, à l’image d’un monde qui cherche obstinément à se réconcilier par le spectacle d’une clarté totale des rapports entre l’homme, les hommes et la nature […] Un fait national fascinant, dans la mesure où l’épopée exprime ce moment fragile de l’Histoire où l’homme, même maladroit, dupé, à travers des fables impures, prévoit tout de même à sa façon une adéquation parfaite entre lui, la communauté et l’univers.

Mais il faut également retenir la version d’un acteur du spectacle, un coureur, soit Henri Pélissier en 1924 se confessant au journaliste Albert Londres lors de la fameuse interview au vitriol de Coutances  : Vous n’avez pas idée de ce qu’est le Tour de France, c’est un calvaire. Et encore le chemin de croix avait quatorze stations, tandis que le nôtre en compte quinze. Nous souffrons du départ à l’arrivée.

En réalité, le chemin de croix de 1924 comptait seulement quinze étapes, mais quelles étapes, avec 5425 kilomètres entre Paris et Paris, en moyenne 361.6 kilomètres par jour, un minimum de 275 km entre Nice et Briançon et un maximum de 482 km entre les Sables d’Olonne et Bayonne.

Ce n’est pas un hasard si Albert Londres parla des coureurs comme des forçats de la route, lui qui revenait d’un reportage sur l’île du Diable, au bagne de Cayenne, là où Alfred Dreyfus avait été déporté en 1895.

Le capitaine Dreyfus, homme involontairement à l’origine des passions exacerbées qui ont rongé la France des années 1894-1906, le comte de Dion (anti-dreyfusard) engageant Henri Desgrange et L’Auto pour faire sombrer le journal Le Vélo de Pierre Giffard (dreyfusard) en raison de ses opinions politiques.

De ce double défilé en forme de serpentin, alias peloton et caravanes du Tour, Jacques Goddet fut pendant quatre décennies le personnage le plus influent, en tant que directeur de l’épreuve et fondateur du quotidien L’Equipe en 1946, héritier du journal L’Auto qui avait fondé la Grande Boucle en 1903. L’obsession de Goddet était de s’assurer du spectacle du Tour de France, vitrine du cyclisme, de s’assurer que les champions allaient tirer la substantifique moelle de leurs capacités intrinsèques pour s’offrir en sacrifice sur l’autel de la victoire.

Directeur du Tour de France entre 1947 et 1987 (ainsi qu’en 1936 entre Charleville-Mézières et Paris en remplacement d’Henri Desgrange, malade), immortalisé depuis 2001 par un buste sur la cime du col du Tourmalet, Jacques Goddet était coutumier des idées novatrices, lui dont Antoine Blondin avait fait l’éloge en ces termes à la fin des années 50 : le Général de Gaulle est le président des Français onze mois sur douze. En juillet, c'est Jacques Goddet.

En 1947, près de trente ans avant l’idée d’Yves Mourousi (1975), le fils de Victor Goddet avait imaginé une arrivée du Tour de France sur les Champs Elysées, superbe avenue qui symbolisait la grandeur de Paris et la Libération. Le Parc des Princes accueillit l’arrivée de la Grande Boucle jusqu’en 1967 avant sa démolition pour reconstruction, puis ce fut la Cipale, le vélodrome de Vincennes, qui assura l’intérim entre 1968 et 1974.

En 1982, après l’euphorie née de la Coupe du Monde espagnole et du drame de Séville pour l’équipe de France de football des Platini et autres Giresse contre la RFA, le fondateur de L’Equipe prenait la plume pour défendre l’idée d’un retour des équipes nationales une fois tous le quatre ans. Le projet resta une belle utopie, mais Goddet avait montré, une fois encore, sa vision d’avenir pour le Tour de France.

La même année, avec Félix Lévitan, Jacques Goddet présentait la formule Open en vue de l’édition 1983, afin de permettre la participation des meilleurs coureurs de pays non professionnalisés : Soviétiques et ressortissants de pays communistes du Pacte de Varsovie, Colombiens et autres Nord-Américains. La victoire de Greg LeMond en 1986, les chevauchées de Lucho Herrera dans les années 80 vinrent donner de l’eau au moulin de cette formule Open. Quinze ans après le tennis (1968) qui acceptait les professionnels (les Australiens Ken Rosewall et Rod Laver ayant boycotté le circuit amateur de 1963 à 1967 afin de monnayer leur talent entre Europe, Amérique du Nord et Océanie), le cyclisme devenait Open à son tour …

En 1997, pour le cinquantenaire de la renaissance du Tour de France, Jacques Goddet imaginait le parcours fictif du Tour de France de l’an 2000 : retour exceptionnel aux équipes nationales pour introduire un zeste de classicisme, avec des maillots faisant place aux sponsors traditionnels pour ne pas pénaliser les groupes investissant dans le peloton cycliste traditionnel. Départ de New York (prologue vers Central Park), étapes à Boston, à Montréal (arrivée jugée au sommet du Mont-Royal surplombant la grande ville québécoise). L’idée de Goddet est bien entendu d’introduire de la modernité mais aussi de rendre hommage aux coureurs nord-américains qui avaient brillé sur le Tour de France depuis le milieu des années 80 : le Canadien Steve Bauer mais surtout les Américains Greg LeMond et Andrew Hampsten. Embarquement via le Concorde pour l’Europe (ironie du destin, le sort porta l’estocade au mythique avion français le mardi 25 juillet 2000, deux jours après l’arrivée du Tour de France 2000 remporté par Lance Armstrong), de Montréal vers Londres. Départ d’étape depuis l’aéroport d’Heathrow et passage devant Buckingham Palace. Transfert en Eurostar vers Calais pour un CLM par équipes vers Lille. Le Concorde et l’Eurostar symbolisent la modernité et l’excellence française. Ce chrono par équipes devait être particulier, non pas couru en commun mais par relais à la façon de l’athlétisme, soit une dizaine de kilomètres environ par coureur. Le peloton rejoint ensuite Bruxelles, Maastricht, Bonn, Luxembourg et Strasbourg pour célébrer la construction européenne, fait majeur politique du XXe siècle qui s’achève alors, en profitant des Ardennes belges comme terrain de jeu. De Strasbourg via le Ballon d’Alsace le peloton descend ensuite vers Lausanne pour célébrer la renaissance des Jeux Olympiques, œuvre du baron Pierre de Coubertin en 1896. C’est sur les rives du Lac Léman qu’on dispute un contre-la-montre individuel. Les Alpes sont ensuite au menu via l’Italie avec le Mont Ventoux comme troisième étape de montagne. Un transfert aérien s’engage vers Barcelone pour enchaîner sur les Pyrénées juste après les Alpes, le chrono final ayant lieu au Futuroscope de Poitiers, avant une ultime étape parisienne entre le Stade de France et la Grande Arche de la Défense, via les Champs-Elysées en utilisant le traditionnel circuit passant par l’Orangerie, le quai du Louvre, la Rue de Rivoli et les Tuileries, l’arrivée finale à la Défense, autre symbole du modernisme français, devant marquer une arrivée différente à Paris. Jacques Goddet avait donné une version légèrement différente à Rouen pour le départ du Tour de France 1997 : chrono par équipes en relais vers Bruxelles et non Lille, aller-retour vers Copenhague puis retour à Mulhouse. Au final, devant cette feuille de route démesurée d’ambition, Jean-Marie Leblanc retiendra quelques lieux pour le parcours 2000 : le Futuroscope pour le départ, le Mont Ventoux, Lausanne ou encore Mulhouse.

Coiffé de son chapeau colonial qui rappelait Alec Guinness (alias le colonel Nicholson) dans le Pont de la Rivière Kwaï (1957), le fils spirituel d’Henri Desgrange possédait une autorité sans pareille sur la caravane du Tour.

L’amour de Jacques Goddet pour le Tour de France était viscéral, sa plume trahissait son émotion, qu’elle soit positive (enthousiasme) ou négative (colère, déception). Sorte de barycentre entre la verve romantique d’Antoine Blondin et la prose analytiquement parfaite de Pierre Chany, il n’avait pas son pareil pour écrire le cyclisme.

En 1952, la victoire édifiante de Coppi au Puy-de-Dôme le 17 juillet 1952 inspire au directeur du Tour de France La vérité sort aussi du Puy, titre d’un éditorial écrit à Clermont-Ferrand : Monsieur Bon Dieu ne pensait sûrement pas en éteignant ce vieux volcan que ses flammes finiraient par servir de vélodrome, vélodrome olympique avec virage unique et piste sans cesse montante. Sur cette montagne conique, au pourcentage continu de 12 % dans ses quatre derniers kilomètres […], fut livrée la bataille la plus limpide du Tour. Si Coppi gagne, évidemment de la manière qu'il l'entendit, avec une marge étroite, il fut durement gêné par deux éléments différents et contraires : d'une part la remarquable tenue du jeune hollandais Nolten […] ; d'autre part, l'obligation de jouer le rôle d'arbitre dans le combat quadrangulaire Ockers-Robic-Bartali-Ruiz, plus exactement de protecteur envers son très cher et très tendre ami Gino.

Ainsi en 1954 Fausto Coppi s’était attiré les foudres du directeur de la Grande Boucle après sa défaite au Giro face au Suisse Carlo Clerici. Si, Fausto, vous n’avez même pas pris la peine de chercher à ravir, sur cette altière Bernina, aux très modeste Assirelli, la place de premier Italien, si vous êtes entré dans ce jeu ragoûtant de la grève des mollets, si vous avez trompé le public installé à 2300 mètres pour vous voir achever votre revanche si nécessaire, c’est que, pauvre campionissimo, près de la déchéance, vous aviez peur. Peur de souffrir, peur de de ne pas dominer, sinon de défaillir, peur de décevoir […]. Vous n’êtes plus apte, mentalement et physiquement, à supporter l’effort, la répétition de l’effort, l’idée même de la bagarre. Vous êtes devenu un personnage hanté où les fantômes de vos exploits passés se bousculent affreusement.

En 1953, pour le cinquantenaire de l’épreuve dans un numéro spécial de L’Equipe, Jacques Goddet rendait hommage aux coureurs, des magiciens : Les géants de la route sont des magiciens qui, pour un mois, oui, un des douze mois du calendrier, apportent une bienheureuse trêve. Les présidents du Conseil l’attendent pour travailler dans le silence momentané qui leur est accordé. Les journaux non seulement sauvent un mois de mévente, mais encore poussent leurs tirages. Les fabricants de postes de télévision vont accomplir un nouveau bond en avant. Les grandes firmes basent leurs lancements publicitaires sur le plus gros évènement de contact avec le public qui soit au monde. Des municipalités ont été battues aux récentes élections pour n’avoir pas obtenu le passage du Tour. Les maîtres d’école préparent les leçons de choses que l’expédition routière suscite dans les domaines de l’enseignement : géographie, géologie, histoire, arithmétique (oh ! la complication des multiples classements) …. Les malades attendent de tourner les boutons de leur poste de radio pour entrer en communication avec la vie… Et tous les comptoirs sont astiqués pour que, coudes solidement posés, le bon peuple de France discute le coup sur son Tour, sur ce Tour que le monde entier suit avec passion, comme si seul notre pays possédait ces monts et ces vallons, ces mers et ces torrents, ces mœurs et ces accents, cette richesse du sol et de la pensée, d’où est surgie la Trêve de Juillet.

Le 12 juillet 1964, Jacques Goddet s’enthousiasme dans un éditorial La bataille du Tour des Tours : Ce fut grandiose, comme l'est la masse abrupte du vieux volcan des millénaires passés, comme l'était, à la dimension d'une population entière, la masse des spectateurs […] enserrant le parcours, comme le demeure, dans son intensité dramatique, dans son faste et son tumulte, le Tour de France. Grandiose, implacable, poignante, la lutte que se livrèrent, dans un coude à coude muet où se plaçaient défi, souffrance, ruse, les deux antagonistes à la taille gigantesque du Tour 1964, Anquetil et Poulidor. Jamais deux hommes qui se disputaient férocement le plus beau et le plus rare des trophées n'avaient été si rapprochés dans l'effort.

En 1973, la victoire de Luis Ocaña avait conduit Jacques Goddet à ne pas fuir ses responsabilités de journaliste quant au duel avorté par le forfait d’Eddy Merckx, auteur d’un inédit doublé Giro – Vuelta au printemps. Orphelin du Belge, l’Espagnol n’en faisait pas moins un superbe maillot jaune, dans la lignée de l’estocade portée sur la route d’Orcières Merlette en 1971 avant qu’un soleil noir ne s’abatte sur la course avec le drame du col de Menté (chute d’Ocaña et abandon de ce dernier en maillot jaune).

Dans un éditorial intitulé Quand la qualité du vainqueur dépasse celle de la course, Jacques Goddet ne se dérobe pas. Tel un gladiateur, il descend avec courage dans l’arène pour débattre de l’édition 1973, la 60e depuis 1903 …

Impossible, ce Tour achevé, de se dérober devant l’inévitable question : « Et si Merckx avait été là, Ocaña aurait-il gagné ? » Nous donnerons donc une réponse, mais en évitant la voie directe, oui ou non, parce qu’il est contraire aux fondements du sport de trancher catégoriquement en fonction seulement d’hypothèses, du moment que celles-ci concernent des êtres humains, dont les capacités et le comportement sont forcément fluctuants. Je prendrai une position formelle sur ce que je considère être le principal, c’est-à-dire sur ce qu’eût pu être la confrontation en montagne. Pour moi Ocaña y eût pris un net avantage.

En 1977, furieux de la passivité des rivaux de Dietrich Thurau, Goddet exprime son ressenti via les colonnes du quotidien L’Equipe, comme il avait fait en 1961 via le célèbre éditorial Les Nains de la Route pour un courroux digne de Jupiter, en 1969 via un papier intitulé Merckxissimo pour un enthousiasme sans bornes ou encore en 1971 après le camouflet du Belge à Orcières (Jamais plus les choses ne seront comme avant) :

Puisse la bataille des Alpes nous consoler de toutes ces journées moroses passées derrière un peloton composé de types qui me faisaient penser à des assurés sociaux, en congé de maladie, irresponsables et ayant légèrement tendance à tirer au flanc.

Face au surprenant rookie allemand Dietrich Thurau (maillot jaune du prologue de Fleurance à l’Alpe d’Huez où Bernard Thévenet prit la Toison d’Or), Eddy Merckx avait baissé pavillon sous le maillot de la FIAT. Loin de tutoyer la perfection comme entre 1968 et 1975 quand il réussissait la quadrature du cercle, le Cannibale avait perdu l’éclat et la forme stratosphérique qui lui avait valu tant de superlatifs par le passé. Nourri au nectar et à l’ambroisie par les fées du destin, l’ogre de Bruxelles avait vu l’émergence d’un nouveau prodige au fur et à mesure que l’usure du pouvoir le condamnait aux accessits, loin de l’hégémonie de ses grandes années, du climax de la période 1971-1973. Au printemps 1977, Bernard Hinault avait imposé par trois fois sa férule au reste du peloton, par des triomphes dans Gand – Wevelgem, Liège-Bastogne-Liège et le Critérium du Dauphin Libéré, avec cette fameuse chute dans le col de Porte avant de l’emporter à Grenoble sur les pentes de la forteresse de la Bastille. A 22 ans, le Blaireau sortait ses griffes. Mais malgré le crépuscule du dieu Merckx, l’ennui collait au Tour du France comme le sparadrap du capitaine Haddock. Il manquait des joutes d’anthologie, des montagnes russes d’adrénaline dignes des grandes étapes du passé, le Brive – Agen de 1951 pour Hugo Koblet, le massacre de la Chartreuse de 1958 pour Charly Gaul, l’ascension homérique du Puy-de-Dôme en 1964 pour Jacques Anquetil et Raymond Poulidor, la partition de soliste aux airs de requiem sur la route de Mourenx en 1969 signée Eddy Merckx, la formidable chevauchée de Luis Ocaña vers Orcières-Merlette en 1971

Dans cet éditorial de juillet 1977 baptisé Plaidoyer pour un New Tour, Jacques Goddet donne quelques pistes pour moderniser le Tour de France, de créer une Grande Boucle 2.0, d’en faire un antidote à l’ennui et à l’inertie, alors que la grand-messe de thermidor atteignait l’âge canonique de 74 ans, après 64 éditions … 1977 n’est pas une année anecdotique puisque le Tour de France appartient au groupe Amaury, et son fondateur Emilien Amaury était mort d’une chute de cheval el 2 janvier 1977 à Chantilly, provoquant des réactions au vitriol de la presse de gauche.

En 1946, Emilien Amaury avait aidé Jacques Goddet à relancer le journal sportif l'Auto en le renommant L'Équipe. L'année suivante, L'Équipe et le Parisien libéré sont autorisés par l'état français à organiser le Tour de France. Amaury détient alors 50 % de la course. En rachetant L'Équipe en 1965, son groupe devient unique propriétaire de la course. Bien que bon cavalier, Amaury est désarçonné par le cheval Chouan d'Ive le 2 janvier 1977 dans sa propriété de Verneuil-en-Halatte et meurt des suites de ses blessures. Charlie Hebdo se contentera d'un lapidaire : Un salaud est mort, tandis que le journal Libération titrera : Le cheval d'Amaury se sort indemne d'un accident, avec en écho la devise du patron de presse : L'information ne doit pas être exacte, elle doit être énorme.

Philippe Amaury, successeur de son père au Parisien, avait-il exercé une pression sur Jacques Goddet afin que la Grande Boucle soit plus sélective en troisième semaine ? Ce dernier avait-il pris l’initiative d’une idée novatrice pour monter qu’il ne s’endormait pas sur ses lauriers, à 72 ans (Goddet étant de deux ans le cadet du Tour de France) ? Nul ne le sait …

L’objectif de Jacques Goddet était de couronner un athlète complet sans trahir l’ADN du Tour de France, mais pour cela le directeur de l’épreuve était prêt à briser quelques totems sur l’autel du spectacle roi :

  • Contre-la-montre sur une vingtaine de kilomètres pavés
  • Etapes se courant derrière des Kawasaki à la façon de Bordeaux-Paris
  • Etapes tronçonnées en trois avec des classements intermédiaires

    Mais surtout, Goddet imaginait une étape digne du temps révolu des forçats de la route, un véritable supplice de Darwin. Il regrettait que les règlement interdisent tout en fin de Tour, pour vérification organique sur un test de haute endurance, la très longue étape de 400 kilomètres, 13 heures de selle, lever à 4 heures du matin, pas gaie, gaie sans doute, mais cruellement probante …

    Bref, Goddet voulait franchir le Rubicon et imposer un véritable châtiment de Sisyphe aux coureurs, et créer la sélection naturelle décrite par Charles Darwin au XIXe siècle. Face à un tel épouvantail, seuls des Goliaths auraient pu échapper à l’épée de Damoclès de la voiture balai ou d’un retard rédhibitoire dans la quête du Graal du maillot jaune ou du podium parisien …

    Le record de kilométrage pour une étape du Tour de France datait de 1919 avec 482 kilomètres de souffrance entre les Sables d’Olonne et Bayonne, soit de la Vendée aux Pyrénées Atlantiques, des Pays de Loire au Pays Basque !

    L’idée resta lettre morte même si l’on ne peut accuser Jacques Goddet d’être un ayatollah perché dans sa tour d’ivoire, lui qui vivait au contact des coureurs dans sa voiture de directeur de course. Sorte d’OVNI du cyclisme, ce concept d’étape diabolique resta au stade d’idée, de projet, loin du plébiscite espéré.

    Les raisons de cette jachère de l’étape effrayante en sont nombreuses :

  • Talisman de la lutte anti-dopage brandi par les opposants, ceux qui pensent à tort que le dopage est la conséquence directe de la difficulté du parcours proposé, et non du principe de compétition. Par deux fois, en 1968 lors du Tour de la Santé (en réaction au décès tragique de Tom Simpson le 13 juillet 1967 sur les pentes rocailleuses du Mont Ventoux) et en 1999 lors du Tour du Renouveau, Jacques Goddet et Jean-Marie Leblanc avaient fait avaler à tous des couleuvres d’une taille insoupçonnée. Ainsi pour inaugurer le septennat d’imposture que fut l’ère Lance Armstrong (1999-2005), Leblanc expliqua que l’introduction de la deuxième journée de repos et la réduction du kilométrage serait un frein redoutable à la tentation du dopage. Hélas, les avatars de Faust ont continué de céder aux avances de Méphistophélès, et les coéquipiers d’Ulysse sont tombés dans le piège des sirènes du détroit de Messine. Mais dès 1989 et sa prise de fonctions avec Jean-Pierre Carenso, l’ancien coureur et journaliste de L’Equipe expliquait son credo personnel du kilométrage des étapes : Nous tendons à réduire un peu le volume des tâches imposées au coureur et nous veillons à ce que le temps de récupération qui lui est accordé à l’étape soit en correspondance avec les normes physiologiques préconisées. Un coureur qui dort suffisamment est un plus dispo et la course sera plus nerveuse. Selon moi, c’est là l’une des meilleures armes pour combattre la tentation du dopage. Non seulement ce vœu pieux est resté lettre morte, mais le spectacle ne fut pas toujours au diapason entre 1989 et 2006, même si le prestige du Tour de France resta intact par comparaison avec le Giro ou la Vuelta, avant ou après l’affaire Festina de juillet 1998.
  • Opposition des coureurs et des groupes sportifs au niveau des conditions de course et de logistique : manque de récupération, lever avant l’aube, départ de nuit …
  • Veto certain du lobby des chaînes télévisées, qui ne pourraient pas couvrir l’intégralité d’une pareille étape sans hypothéquer leurs audiences
  • Interdiction règlementaire par l’UCI (maximum 225 kilomètres désormais)
  • Contraintes de sécurité pour les forces de l’ordre et la coordination entre plusieurs départements / préfectures / régions
  • Manque de rythme assuré, en partant du postulat que les coureurs étant ceux qui font la course sur l’asphalte. Les étapes les plus dynamiques sont souvent courtes, rare sont ceux dont le panache s’exprime à plus de 100 kilomètres de l’arrivée. Pourquoi dès lors prolonger le round d’observation par d’inutiles kilomètres en début d’étape ? Autant arriver à l’épilogue le plus vite possible et éviter de leur donner des raisons de courir en épiciers.
  • Concept antinomique avec le vieux rêve d’Henri Desgrange sorti des oubliettes par l’arrivée du TGV en 1981 et le zèle de Christian Prud’homme, le rapprochement de la montagne et de Paris dans un séquencement de money time : Mont Ventoux (2009), Annecy Semnoz (2013), Alpe d’Huez (2015) et enfin Morzine (2016) en ultime étape avant la procession vers les Champs-Elysées

    Regardons quand même, puisqu’il est gratuit de rêver, ce qu’aurait donné les étapes de 400 kilomètres avant l’étape parisienne entre 1977 et 2017, bien que la tendance soit à l’humanisation des efforts et du cyclisme, l’UCI ayant décidé en 2017 de faire passer les équipes à 8 coureurs au lieu de 9 sur les grandes courses de trois semaines.

    L’idée exprimé par Jacques Goddet en 1977 aurait de minimiser le transfert final vers la ville départ de l’étape finale menant à l’apothéose de Paris Champs-Elysées, tout en maximisant la récupération avant cet avant-dernière étape en forme de martyr, cette torture cycliste placée sous le signe de la guillotine et des fourches caudines du diable …

    Fils de Victor Goddet, associé privilégié d’Henri Desgrange au Vélodrome d’Hiver comme au journal L’Auto, Jacques Goddet est né deux ans après le Tour de France : 1er juillet 1903 contre le 21 juin 1905, soit à la fin de cette affaire Dreyfus qui a indirectement conduit à la création du Tour de France par Géo Lefèvre le 20 novembre 1902 à la brasserie du Zimmer, dans l’engrenage d’un triangle des Bermudes entre le comte de Dion, Henri Desgrange et Pierre Giffard …

    Sans doute les étapes dantesques des forçats de la route, les Philippe Thys, Ottavio Bottecchia, Nicolas Frantz, André Leducq et autres René Vietto étaient elles sa madeleine de Proust, pour imagier un tel juge de paix de 400 kilomètres, un Everest de bravoure en fin de marathon cycliste, une sorte de treizième travail d’Hercule après avoir vaincu le Lion de Némée, l’Hydre de Lerne et ramené Cerbère des Enfers, cueilli les pommes d’or du jardin des Hespérides et nettoyé les écuries d’Augias …

  • 1977 Dijon – Chartres (374 km) : Cyrille Guimard priva Bernard Hinault d’un baptême du feu pour lui éviter de se brûler les ailes trop jeune. Ce fut donc un autre Bernard, Thévenet, qui vécut une deuxième apothéose à Paris cette année là, puisque la figure de proue du peloton, Eddy Merckx, était rattrapé par l’érosion du temps et l’inexorable déclin. Le Bourguignon assura la victoire sur le circuit de Dijon Prenois devant son dauphin néerlandais Hennie Kuiper. Une étape de 373 kilomètres entre Dijon et Chartres aurait pu satisfaire l‘appétit de Jacques Goddet. Pour rendre hommage au bicentenaire de la naissance de l’homme qui eut l’idée du Tour de France en novembre 1902 auprès d’Henri Desgrange lors d’un déjeuner à la brasserie Le Zimmer place du Châtelet à Paris, soit Géo Lefèvre, le Tour de France 1977 aurait pu passer dans sa ville natale, Chartres.
  • 1978 Nancy – Vaux-le-Vicomte (402 km) : le nouveau Pantagruel du cyclisme, Bernard Hinault, débute sa razzia sur la Grande Boucle en 1978 face à Joop Zoetemelk, trop longtemps laminé par le Cannibale Eddy Merckx. C’est sur le chrono Metz – Nancy qu’Hinault renverse la vapeur face au Batave, maillot jaune au départ de cet effort solitaire. Le Breton aurait pu quitter la place Stanislas vers Vaux-le-Vicomte pour une étape de 402 kilomètres par la route de Reims.
  • 1979 Dijon – Versailles (415 km) : pour la deuxième année consécutive, le natif d’Yffiniac domine le Tour de France face aux mêmes dauphins, le Néerlandais Zoetemelk et le Portugais Agostinho. Après le chrono de Dijon, le peloton aurait pu rejoindre Versailles en passant par Chaumont, Saint-Dizier et Vitry-le-François.
  • 1980 Saint-Etienne – Troyes (414 km) : orphelin de Bernard Hinault après son abandon de Pau, le Tour de France 1980 s’offre à Joop Zoetemelk, un bâton de maréchal pour le Poulidor néerlandais, cinq fois dauphin entre 1970 et 1979. C’est à Saint-Etienne que le Batave parachève son succès par une victoire d’étape contre-la-montre. Le peloton aurait pu ensuite quitter la cité stéphanoise pour le chef-lieu de l’Aube, en l’occurrence Troyes, après 414 kilomètres d’une étape digne des travaux de Stakhanov.
  • 1981 Saint-Priest – Montargis (408 km) : en 1981, Hinault revient, tel un épouvantail, tuer dans l’œuf tout suspense. Impérial, le champion du monde troque vite son maillot irisé contre la seule tunique dont il est digne, le maillot jaune. La messe est dite depuis longtemps quand Hinault remporte l’ultime chrono à Saint-Priest dans le Lyonnais. Le peloton aurait ensuite pu rejoindre Montargis via une étape de 408 kilomètres propice à une terrible hécatombe.
  • 1982 Saint-Priest – Saint-Dizier (398 km) : en 1982, Bernard Hinault est de nouveau intouchable et pérennise un peu plus les exploits, lui qui s’inscrit derechef dans la droite lignée des géants du sport cycliste, les Coppi, Anquetil, Merckx présents au panthéon du vélo. La messe est dite depuis longtemps quand Hinault remporte l’ultime chrono à Saint-Priest dans le Lyonnais en s’offrant une cerise sur le gâteau, bouclant le dernier kilomètre en une minute pile, soit une moyenne effarante de 60 km/h ! Le peloton aurait ensuite pu rejoindre Montargis via une étape de 408 kilomètres propice à une terrible hécatombe.
  • 1983 Dijon – Rambouillet (373 km) : rookie lors de ce Tour de France, Laurent Fignon remporta le CLM autour du circuit automobile de Dijon-Prenois. Une étape entre Dijon et Rambouillet aurait pu servir de test d’endurance pour celui qui l’un des plus jeunes maillots jaunes de l’Histoire du Tour, à 22 ans et 11 mois.
  • 1984 Villefranche-en-Beaujolais – Provins (377 km) : l’édition 1984 est marquée au fer rouge par l’incroyable hégémonie de Laurent Fignon, clé de voûte d’une équipe Renault Elf menée avec maestria par le virtuose directeur sportif qu’est Cyrille Guimard. Insolent de supériorité face à un Bernard Hinault de retour de blessure, le coureur parisien effectue une razzia en troisième semaine, véritable humiliation pour le quadruple lauréat du vase de Sèvres. Maillot jaune implacable et intouchable, Fignon se délecte de cette ambiance de western-spaghetti où Hinault et lui se regardent en chiens de faïence. Le camouflet suprême a lieu à l’Alpe d’Huez où Hinault se fait piéger comme un junior par son ancien porteur d’eau … Climax de la carrière de Fignon, ce mois de juillet 1984 aurait pu se clore, avant l’étape de Paris, par 377 kilomètres entre Villefranche sur Saône et la cité médiévale de Provins.
  • 1985 Lac de Vassivière – Fontainebleau (405 km) : pour la cinquième fois, Bernard Hinault appose son sceau sur le Tour de France, et rejoint le gotha des quintuples vainqueurs, cénacle formé de Jacques Anquetil et Eddy Merckx. Pendant que Laurent Fignon tombe de Charybde en Scylla avec une blessure au genou nécessitant une opération et une longue indisponibilité, le Breton baigne dans l’euphorie, même si son dauphin et coéquipier Greg LeMond a des fourmis dans les jambes sur la route de Luz Ardiden. Vainqueur du chrono du Lac de Vassivière en Limousin près du Plateau de Millevaches, le Californien se contentera du premier accessit. Le peloton du Tour 1985 aurait pu rejoindre Fontainebleau en partant du Lac de Vassivière, soit 405 kilomètres.
  • 1986 Clermont-Ferrand – Orléans (411 km) : tirant la quintessence de ses dons intrinsèques, Greg LeMond domine son prestigieux coéquipier qui a commis le péché d’orgueil de briguer un sixième maillot jaune. Tombé du Capitole à la Roche Tarpéienne dans l’étape de Briançon, Hinault n’abdique pas vraiment car il gagne à l’Alpe d’Huez puis le chrono de Saint-Etienne, en dauphin orgueilleux !
  • 1987 Dijon – Château de Chambord (389 km) : marqué par l’exploit de Jean-François Bernard sur les pentes rocailleuses du Mont Ventoux, ce Tour de France 1987 s’offre finalement au champion irlandais Stephen Roche, qui profite du chrono de Dijon pour reprendre le maillot jaune à son rival espagnol Pedro Delgado. Battu en Bourgogne, le natif de Ségovie aurait pu traîner ses regrets le long d’une étape monumentale de 389 kilomètres entre Dijon et le Château de Chambord.
  • 1988 Clermont-Ferrand – Vincennes (411 km) : en 1988, Pedro Delgado voltige sur le Tour de France, avant qu’un contrôle positif révélé par Antenne 2 à la sortie des cols pyrénéens ne lui colle à la peau tel le sparadrap du capitaine Haddock. Pour l’ultime visite de la Grande Boucle au Puy-de-Dôme, la course aurait pu rejoindre Vincennes et le vélodrome de la Cipale, via un périple éreintant de 411 kilomètres.
  • 1989 Lyon – Montargis (392 km) : avant la décisive étape Versailles – Paris où le phénix Greg LeMond allait définitivement renaître de ses cendres, le Tour de France 1989 aurait pu rejoindre Montargis en partant de Lyon. A l’apogée de sa carrière, l’Américain était embarqué dans un duel au couteau avec le Français Laurent Fignon, son ancien coéquipier chez Renault et également ancien vainqueur du Tour (1983, 1984 pour Fignon, 1986 pour LeMond). Grièvement blessé dans un accident de chasse le 20 avril 1987 (lundi de Pâques) à Rancho Murieta, le Californien revenait au plus haut niveau dans cette édition 1989 marquée par un fabuleux chassé-croisé pour le maillot jaune. Mais l’effet underdog (LeMond) triomphera de l’effet bandwagon (Fignon) dans le plus cruel et plus intense épilogue de l’Histoire du Tour.
  • 1990 Lac de Vassivière – Tours (377 km) : plébiscité meilleur coureur du monde après son doublé Tour – Mondial de 1989, Greg LeMond avait eu fort à faire pour imposer sa férule en 1990, après l’échappée du Futuroscope dans laquelle Claudio Chiappucci avait pris 10’35’’ aux favoris médusés. Piégé tactiquement dans un guet-apens à Saint-Etienne, pris dans l’effet boomerang de son audace tactique à Luz Ardiden (attaque du maillot jaune italien dans le col d’Aspin), surclassé par Breukink et LeMond dans le chrono du Lac de Vassivière, le Toscan avait vu le money time sonner le glas de ses espoirs élyséens, 25 ans après Felice Gimondi, dernier coureur transalpin à avoir ramené la Toison d’Or à Paris en 1965. Mais Greg LeMond, qui avait troqué in extremis l’arc-en-ciel contre le maillot jaune au Lac de Vassivière, n’aurait pas pu baisser sa garde en cas d’étape commando entre le Plateau de Millevaches et Tours, soit un périple de 377 kilomètres.
  • 1991 Mâcon – Barbizon (393 km) : en 1991, malgré sa musicothérapie miracle, Gianni Bugno sera constamment derrière le sphinx Indurain, tandis que Claudio Chiappucci ne pourra faire mieux que prouver qu’il n’était pas un feu de paille après son surprenant podium de l’été 1990. Le cyclisme change deux fois d’ère, passant de l’ère LeMond à l’ère Indurain et de l’ère du dopage artisanal à celle de l’artillerie lourde, EPO comme élixir de puissance. Francesco Conconi en fera la démonstration en 1993 sur les pentes du mythique col du Stelvio, le juge de paix des Dolomites. A 55 ans, le médecin italien termine 5e d’une course de côte amateurs. L’ère de l’omerta, elle, dure depuis 1893 et que le sport cycliste est né par le premier record de l’heure d’Henri Desgrange au vélodrome Buffalo de Neuilly-sur-Seine, près de la Porte Maillot. Ayant enfoncé le clou sur la route de Mâcon par une victoire CLM, Miguel Indurain aurait pu parader entre l’Ain et Barbizon, pendant 393 kilomètres d’une épreuve d’endurance à la façon des fameux Audax créés par Desgrange.
  • 1992 Blois – Etretat (403 km) : en 1992, Miguel Indurain porte au pinacle l’art de l’effort solitaire, avec un Grand Chelem dans les CLM, avec le fameux massacre de Luxembourg qui ruine tout suspense au classement général, sonnant le glas des espoirs de la concurrence. L’exploit de Chiappucci à Sestrières restera un coup d’épée dans l’eau sur le plan comptable, tant le Navarrais possède un capital suffisant face à ses rivaux. Entre Tours et Blois, Indurain bat le record de vitesse dans un chrono de plus de 25 kilomètres de distance, alors que l’EPO commence à devenir un secret de polichinelle dans le peloton professionnel. Avant de remonter vers l’Ile-de-France, le peloton aurait pu visiter le littoral de l’Hexagone, la Bretagne et la Normandie ayant été complètement ignorées par cette Grande Boucle 1992 très européenne (San Sebastian, Valkenburg, Bruxelles, Luxembourg, Coblence et Sestrières) du fait d’un transfert en avion entre le Bordelais et le Pas-de-Calais. Le peloton aurait pu rejoindre Etretat et son Aiguille Creuse, soit 403 kilomètres au départ de Blois. 
  • 1993 Bordeaux – Tours (416 km) : au Lac de Madine puis dans le col du Galibier, Miguel Indurain dresse deux fois la guillotine. Tony Rominger remonte progressivement jusqu’à la deuxième marche du podium. Mais de Serre-Chevalier à Bordeaux, le Tour de France fait plutôt figure de longue procession, de grande transhumance pour ces moutons de Panurge, ces moutons noirs gavés d’EPO pour la plupart. Ayant sonné le tocsin pour la concurrence, Indurain semble moins invulnérable en montagne dans les cols des Pyrénées. Son talon d’Achille a pour nom fièvre … Son rival de Zoug en profite pour gagner l’ultime épreuve chronométrée, privant Indurain du puzzle parfait comme en 1992. Avant cette joute contre-la-montre dans l’Essonne, le Suisse et l’Espagnol auraient pu disputer une étape de 416 kilomètres entre Bordeaux et Tours.
  • 1994 Pontarlier – Reims (403 km) : en 1994, Miguel Indurain apporte un démenti cinglant à ceux qui ont parlé trop tôt de déclin après sa troisième place au Giro derrière Evgueni Berzin et Marco Pantani. Dans une forme étincelante sous la canicule, le colosse de Pampelune a éparpillé la concurrence sur 64 km d’un chrono entre Périgueux et Bergerac. Humilié pour la troisième fois en trois ans dès le premier grand CLM, le peloton subit la férule du champion de Banesto, intouchable sur les pentes du Lourdes Hautacam comme au Mont Ventoux ou à l’Alpe d’Huez. Dans les Alpes, Marco Pantani mais surtout Piotr Ugrumov reprennent des minutes entières au trio Indurain – Virenque – Leblanc. Les deux Français sont expulsés du podium après le chrono Morzine – Avoriaz. Ils auraient pu pleurer toutes leurs larmes de crocodile entre Pontarlier et Reims, après l’étape de transition menant les coureurs au Lac de Saint-Point dans le Doubs.
  • 1995 Lac de Vassivière – Chartres (397 km) : au zénith, Indurain rentre dans le gotha du Tour de France avec une cinquième victoire consécutive, parachevée par un dixième succès CLM sur la Grande Boucle autour du Lac de Vassivière. Banesto aurait pu préparer la grande fête parisienne en défendant le maillot jaune de son leader entre le Lac de Vassivière et Chartres, soit une étape de 397 kilomètres.
  • 1996 Saint-Emilion – Saumur (368 km) : véritable OVNI, Jan Ullrich monte directement sur la deuxième marche du podium pour son baptême du feu en 1996. Et encore, l’ogre de Rostock a du jouer au coéquipier de luxe pour le maillot jaune Bjarne Riis, leader de la Deutsche Telekom ! Entre Bordeaux et Saint-Emilion, le jeune Allemand et sa boucle d’oreille filent comme le vent. Seul Miguel Indurain finit dans la même minute qu’Ullrich, champion du monde des amateurs en 1993 à Oslo pendant que Lance Armstrong décrochait l’arc-en-ciel chez les professionnels. Après ce sacre acquis en Norvège, chacun restera dans sa catégorie, l’Allemand ne comprenant qu’en 2004 l’intérêt des reconnaissances d’étape utilisées par le Texan jusqu’à connaître par cœur la moindre parcelle d’asphalte. Mais en 1996, Armstrong se verra diagnostiqué un cancer des testicules généralisé aux poumons et au cerveau. Avec Indurain en déclin malgré un titre aux Jeux Olympiques d’Atlanta, Riis déjà âge de 32 ans et Rominger ayant soufflé ses 35 bougies, Virenque trop limité dans les chronos et Pantani en rééducation après son accident dans Superga en octobre 1994, Zülle très maladroit dans les descentes, Berzin ayant fait pschitt et Olano trop faible en haute montagne, l’avenir semble appartenir à ce jeune virtuose de l’ex RDA à qui l’on promet monts et merveilles, soit 7 voire 8 Tours de France. Mais loin de cannibaliser la Grande Boucle, Ullrich la cigale ne chantera qu’un seul été, en 1997, avant que la fourmi Armstrong n’écrase tout sur son passage lors d’un septennat d’imposture (1999-2005). Le fauve allemand aurait pu goûter son statut de nouveau Merckx entre Saint-Emilion et Saumur, soit 368 kilomètres.
  • 1997 Dijon – Eurodisney / Disneyland Paris à Marne-la-Vallée (373 km) : le Tour de France 1997 fut une véritable promenade de santé pour Jan Ullrich dans une édition orpheline du néo-retraité Miguel Indurain et du futur phénomène bionique Lance Armstrong, à peine sorti de sa chimiothérapie. L’enfant roi du cyclisme allemand déclinera légèrement en fin de Tour, d’abord dans les Vosges par la faute d’une intoxication alimentaire qui inspirera une escarmouche ratée à Richard Virenque (pas assez généreux en pourboire pour motiver Pantani, Olano et consorts de rouler avec Festina), ensuite à Eurodisney par un excès de cortisone qui permettra à Abraham Olano, sosie basque d’Indurain, d’oublier son échec au Critérium du Dauphiné Libéré. Entre Dijon et le royaume de Mickey, Donald et autres Pluto, le peloton aurait pu avoir droit à une étape élitiste de 373 kilomètres.
  • 1998 Le Creusot – Enghien-les-Bains (398 km) : en 1998 alors que le Tour de France se retrouve sous l’œil du cyclone après l’affaire Festina, Marco Pantani accomplit sa quête du Graal avec le prestigieux doublé Giro – Tour. Vainqueur au Plateau de Beille, l’Italien broyer Jan Ullrich sous la pluie des Deux Alpes, décidant de croiser le fer dès le col du Galibier. Quarante ans après son idole Charly Gaul, le Pirate a compris qu’il fallait partir de loin. Au Creusot, le leader de la Mercatone Uno défend son bien face à un ogre de Rostock qui a retrouvé des couleurs. Après cet ultime écueil évité, Pantani aurait pu remonter vers Paris via une étape menant le peloton à Enghien-les-Bains, soit 398 kilomètres de douleur.
  • 1999 Futuroscope de Poitiers (Jaunay-Clan) – Melun (402 km) : la chape de plomb qui s’est abattue sur le cyclisme n’empêche pas Jean-Marie Leblanc d’avoir le sens de l’humour et de parler de Tour du Renouveau. Ce sera un miroir aux alouettes tant Lance Armstrong, coureur 2.0 rendu invulnérable par l’EPO tel Siegfried par le sang du dragon Fafnir ou Achille par les eaux du Styx, va profiter du savoir-faire du docteur Ferrari et de la protection politique du Ponce Pilate de Lausanne, perché dans sa tour d’ivoire suisse : Hein Verbruggen, l’homme qui ne nettoiera jamais les écuries d’Augias durant ses quatorze années de mandat comme président de l’UCI (1999-2005). Auteur du Grand Chelem des CLM après sa victoire au Futuroscope devant Alex Zülle, Lance Armstrong aurait pu entamer sa remontée triomphale vers Paris, en parallèle de son pourvoyeur de potion magique, alias Motoman, qu’il irait récompenser au Musée d’Orsay. Une étape Futuroscope de Poitiers – Melun, longue de 402 kilomètres, serait venue détruire le beau paravent de Jean-Marie Leblanc : kilométrage réduit, deuxième journée de repos ...
  • 2000 Troyes – Deauville (396 km) : Lance Armstrong vient avec une double épée de Damoclès sur le Tour de France 2000. A gauche, ceux qui le prennent pour un charlot, un vainqueur de pacotille qui a profité de l’absence de Pantani et Ullrich en 1999. A droite, ceux qui en font un usurpateur sur la nature de son doublé Metz / Sestrières avec une insolente facilité devant Alex Zülle. La réponse du Texan est nette et sans bavure à Lourdes Hautacam où il ridicule ses rivaux en quelques kilomètres sous la pluie. Souverain au Mont Ventoux, Armstrong fait un cadeau empoisonné à Marco Pantani avant de craquer de façon crescendo à Briançon, Courchevel puis Morzine. Mais l’écart avec Jan Ullrich faisait figure de gouffre, et l’Allemand ne profitera de la relative faiblesse du champion de l’US Postal que dans le col du Joux-Plane. A une vitesse supersonique, l’Américain gagne le chrono de Mulhouse à presque 54 km/h de moyenne sur une distance de 58.5 km. Après la victoire d’Erik Zabel à Troyes, le Tour de France aurait pu rejoindre Deauville pour anticiper le festival du cinéma américain, vu les bluffants effets spéciaux utilisés par le champion du monde 1993 à Oslo … Pour cela, il aurait fallu parcourir 396 kilomètres. Mais rien ne semblait pouvoir arrêter le bulldozer américain, qui avait cannibalisé le Tour de France encore plus qu’en 1999.
  • 2001 Saint-Amand-Montrond – Soissons (408 km) : ayant franchi le Rubicon en avouant ses liens avec le docteur Ferrari, Lance Armstrong coupe l’herbe sous le pied de son seul vrai rival, le journaliste David Walsh, qui tenait là un scoop pour le Sunday Times. Le rival d’Armstrong sur l’asphalte, Jan Ullrich, subit un terrible affront dans les Pyrénées où il scelle sa reddition par une main tendue en forme de paix des braves. Mais l’Allemand touche le fond quelques jours plus tard en perdant 1’39’’ dans le chrono de Saint-Amand-Montrond. Ullrich aurait eu ensuite 408 kilomètres jusqu’à Soissons pour réfléchir à la suite de sa carrière vu l’hégémonie de Lance Armstrong au mois de juillet : Giro ? Vuelta ? record de l’heure ? Championnats du monde CLM et en ligne ?
  • 2002 Mâcon – Saint-Denis / Stade de France (428 km) : commencé en boulet de canon, le Tour de France 2002 de Lance Armstrong est un long fleuve tranquille malgré une défaite à Lorient contre Santiago Botero pour le premier chrono. Mais après une trilogie infernal en montagne (La Mongie / Plateau de Beille / Mont Ventoux), le dossard n°1 remet les pendules à l’heure : son chant du cygne n’est pas pour 2002, et Armstrong se paie le luxe de dominer l’ultime chrono, couru dans les vignobles du Beaujolais, malgré un problème de guidon. Et coup de chance, le sparadrap du capitaine Haddock passe sur le nez de Raimondas Rumsas, dont l’épouse Edita se fait contrôler par la maréchaussée à la sortie du tunnel du Mont-Blanc.
  • 2003 Nantes – Ville d’Avray (383 km) : s’il est bien une édition où l’idée de Jacques Goddet en 1977 aurait eu un intérêt à passer de la théorie à la pratique, c’est bien 2003 et pour deux raisons. Primo à la sortie de Nantes, lance Armstrong ne comptait que 74 secondes d’avance sur Jan Ullrich soit 1 minute et 14 secondes, soit à peine plus que l’épaisseur d’un papier à cigarette sur plus de 3000 kilomètres de course. Le bras de fer entre le Texan et l’Allemand avait été sublime, le succès d’Ullrich à Cap Découverte constituant une victoire à la Pyrrhus, tant le maillot cyan de la Bianchi réagira par excès de confiance dans les cols pyrénéens : attaque trop tardive au Plateau de Bonascre, zèle inutile derrière Vinokourov vers Loudenvielle, banderille prématurée dans le col du Tourmalet qui privera « Ulle » de l’explosivité nécessaire à Luz Ardiden … La chute du prodige de Rostock entre Pornic et Nantes sonnera l’hallali en faveur d’Armstrong, prêt à rejoindre l’aréopage des quintuples vainqueurs du Tour de France en cette édition du Centenaire qui passait par les villes étapes du Tour 1903, soit Lyon, Marseille, Toulouse, Bordeaux et Nantes. Secundo donc, en 1903, l’ultime étape reliait Nantes à Ville d’Avray, soit 471 kilomètres à l’époque, que l’on pourrait réduire à « seulement » 383 kilomètres via la départementale D323 et l’autoroute A11.
  • 2004 Besançon – Reims (414 km) : la sixième victoire n’est plus une utopie, Lance Armstrong vient de pénétrer dans une nouvelle dimension. L’envergure du Texan n’a plus de limites, l’aigle d’Austin déploie ses ailes sur chacune des étapes d’une troisième semaine en forme de Monopoly. Le Rockefeller du vélo termine son strike par une démonstration de puissance au pied de la citadelle de Besançon, au lendemain de sa vendetta personnelle contre Filippo Simeoni, coupable d’avoir brisé le bushido cycliste dans le cadre du procès Ferrari, comprenez l’omerta favorable au Boss. Après cela, le peloton aurait pu rejoindre Reims, ville du sacre des rois de France, statut qu’on aurait pu donner à l’imposteur Armstrong, avant l’ultime étape parisienne qui l’aurait consacré cycliste le plus titre de l‘Histoire de l’épreuve, sorte de chameau capable de pédaler pendant des heures sous le soleil du désert ... Avec une oasis en forme de mirage ?
  • 2005 Saint-Etienne – Auxerre (362 km) : à Saint-Etienne sous les yeux de John « Heinz » Kerry, Lance Armstrong parachève son septennat d’imposture par une nouvelle victoire contre-la-montre. Son dauphin n’est plus Jan Ullrich mais Ivan Basso, et The King parvient à tirer sa révérence avant d’avoir été rattrapé par la patrouille mais aussi par l’érosion du temps. Cependant, un mois après son discours cynique sur les Champs-Elysées, L.A. verra la boîte de Pandore exploser par un scoop de L’Equipe, vaisseau amiral du groupe Amaury : Le Mensonge Armstrong. En remontant vers Paris, Armstrong, la Discovery Channel et Johan Bruyneel auraient pu jubiler d’une telle razzia, une véritable quadrature du cercle mais trop belle pour être vraie : 7 Tours de France consécutifs, même le duo Coppi / Bartali aurait peut-être échoué à un tel Everest si la Seconde Guerre Mondiale n’avait pas eu lieu six décennies plus tôt. Ferdi Kubler et René Vietto auraient tenu la dragée haute, voire mieux, aux deux grimpeurs ailés venus du Piémont et de Toscane. Fort de son train bleu et du soutien d’Edgar Poe transfusé de main de maître, Armstrong y est parvenu. L’étape Saint-Etienne – Auxerre, longue de 362 kilomètres, aurait été celle de la haie d’honneur, tel un général remontant vers Rome pour y recevoir les lauriers de la gloire … Veni, Vidi, Vici
  • 2006 Le Creusot – Dourdan (393 km) : l’affaire Puerto vint jouer les trouble-fête dans ce premier Tour post Armstrong. Ullrich, Basso, Vinokourov et Mancebo exclus dès Strasbourg, le Tour de France 2006 réservera deux moments inattendus : une échappée au long cours d’Oscar Pereiro sur la route de Montélimar, et le sensationnel renversement de situation signé Floyd Landis vers Morzine, au lendemain de sa défaillance à la Toussuire … Après le chrono de Montceau-les-Mines, la course aurait pu remonter vers Dourdan pour 393 kilomètres de souffrance, le temps de se remettre de cette gueule de bois qui verra éclater l’implacable logique digne de Cluedo seulement quatre jours après que Landis ait soulevé le vase de Sèvres. Loin d’un manoir anglais avec colonel à moustache de retour des Indes et chandelier dans la véranda comme arme du crime, c’était le cyclisme tout entier que le leader de Phonak condamnait au purgatoire dans un navrant Armageddon bien kamikaze, avec l’auto-transfusion boostée de nectar EPO, sur la route de Morzine, celle des illusions perdues.
  • 2007 Angoulême – Chartres (426 km) : Rasmussen et Vinokourov aux oubliettes, c’est un autre tricheur de haute compétition qui émerge du chaos de cette édition 2007 partie de Londres : le Pistolero espagnol Alberto Contador devance Cadel Evans de 23 secondes, et Levi Leipheimer de seulement 31 secondes après le chrono d’Angoulême remporté par l’Américain de Discovery Channel. On voit mal comment le kangourou australien Evans, suceur de roue notoire en montagne, se serait débarrassé de son tempérament de chauve-souris vampire pour épouser le destin d’un virtuose guérilléro de l’asphalte capable de dynamiter la course à la nitroglycérine entre Angoulême et Chartres. 426 kilomètres pour reprendre 23 secondes, soit 54 millièmes de seconde au kilomètre. Beaucoup et peu à la fois dans ce cyclisme de robots capables de rouler à 70 km/h sur le plat en file indienne. N’est pas Hugo Koblet qui veut, et l’exploit de Brive – Agen du 15 juillet 1951 a de quoi prendre la poussière sur les pages jaunes de vieux ouvrages qui vieilliront année après année sur le Tour de France des années bomba, celui où se l’on dopait de façon artisanale, avant que la génération Katmandou des années 60-70 ne passe le flambeau à des cyborgs bien déterminés à faire exploser les records de watts façon Ivan Drago dans Rocky IV : quoi de mieux que l’EPO pour cela ?
  • 2008 Saint-Amand-Montrond – Compiègne (396 km) : Vainqueur de l’étape de l’Alpe d’Huez, Carlos Sastre déjoue tous les pronostics et gagne le Tour de France, son dauphin Cadel Evans ratant complètement le chrono final de Saint-Amand-Montrond. Le beau-frère de feu El Chaba (alias José Maria Jimenez) aurait pu avoir des sueurs froides sur 396 kilomètres vers Compiègne, avec seulement 58 secondes d’avance sur l’Australien.
  • 2009 Avignon – Beaune (386 km) : devenu en 2008 le nouveau mètre étalon du cyclisme par étapes via un doublé Giro – Vuelta inédit depuis que le Tour d’Espagne se court en septembre (soit 1995), Alberto Contador est le co-leader de la puissante formation kazakhe Astana, où Lance Armstrong effectue son retour, flanqué de son compatriote Levi Leipheimer. Mais le Pistolero va dresser la guillotine face au septuple maillot jaune texan dans l’étape suisse de Verbiers, où seul le jeune espoir luxembourgeois Andy Schleck échappe au massacre. Battant le Spartacus suisse Cancellara à Annecy dans l’exercice du CLM, Alberto Contador est au faîte de sa gloire en ce mois de juillet 2009. C’est seulement sur les pentes rocailleuses du Mont Ventoux qu’Armstrong assure sa place sur le podium derrière son coéquipier madrilène et le cadet des frères Schleck, au détriment de Bradley Wiggins et Frank Schleck. Au lendemain de cette étape sur le terrible Géant de Provence, une étape marathon reliant Avignon aux hospices de Beaune aurait pu faire très mal au peloton, avec 386 kilomètres via le Comtat Venaissin.
  • 2010 Pauillac – Angers (419 km) : après le chrono du Bordelais gagné par Spartacus alias Fabian Cancellara, le maillot jaune Alberto Contador aurait pu défendre sa tunique face à son dauphin luxembourgeois Andy Schleck, sur la route d’Angers. Qu’importe puisque de toute façon, le Pistolero aurait perdu la Toison d’Or sur tapis vert, que ces 419 kilomètres aient été programmés ou non dans le parcours de la 97e Grande Boucle en juillet 2010.
  • 2011 Grenoble – Belfort (416 km) : ayant pris le maillot jaune à Andy Schleck dans le CLM de Grenoble, l’Australien Cadel Evans aurait dû défendre sa place de leader sur la route de Belfort en cas d’étape marathon, soit 416 kilomètres en forme de piège à loup.
  • 2012 Chartres – Roubaix (389 km) : confortable maillot jaune de l’édition 2012 du Tour de France devant son coéquipier Chris Froome, Bradley Wiggins aurait pu parader jusqu’au vélodrome de Roubaix en partant de Chartres, soit 389 kilomètres d’une étape piégeuse avec bordures et pavés à la veille de la procession vers l’avenue des Champs-Elysées.
  • 2013 Annecy – Vézelay (366 km) : farouche dominateur en juillet 2013, Chris Froome aurait pu quitter Annecy devant Nairo Quintana pour 366 kilomètres jusqu’à la basilique de Vézelay, un des points de départ français des chemins de Saint-Jacques-de –Compostelle. C’eut été une étape en forme d’hommage aux forçats de la route pour la 100e édition du Tour de France cycliste, gagnée haut la main par le Kenyan Blanc.
  • 2014 La Rochelle – Lisieux (432 km) : après avoir fait le trajet entre Périgueux et La Rochelle en bus après le chrono du Périgord, les coureurs auraient pu rejoindre Lisieux, ville de Ste Thérèse, vénérée par Gino Bartali, né en 1914. 2014 marque donc le centenaire de la naissance de l’immense grimpeur toscan, deuxième Italien à gagner le Tour de France en 1938 (puis en 1948). Entre la Rochelle et Lisieux, les coureurs auraient accompli un pèlerinage de 432 kilomètres. Clin d’œil du destin, le maillot jaune de l’édition 2014 était un champion venu de la Botte, Vincenzo Nibali.
  • 2015 Bourg d’Oisans – Château-Chinon (415 km) : du Bourg d’Oisans à Château-Chinon, le peloton du Tour de France 2015 aurait parcouru 415 kilomètres pour une étape très sélective jusqu’au Morvan, où Nairo Quintana aurait encore pu menacer Chris Froome, au lendemain de l’étape de l’Alpe d’Huez où le scarabée de Colombie avait repris du temps au Kenyan Blanc, dont les grands mikados ne répondaient plus aussi bien que dans les cols pyrénéens.
  • 2016 Morzine – Langres (403 km) : si les idées de Jacques Goddet étaient devenues réalité depuis 1977, Christian Prud’homme aurait pu rajouter 403 kilomètres entre Morzine et Langres avant la remontée vers Paris, afin de clore l’édition 2016, dominée par Chris Froome devant Romain Bardet et Nairo Quintana.
  • 2017 Marseille – Annecy (386 km) : après le chrono de Marseille passant par Notre-Dame-de-la-Garde et se terminant au Stade Vélodrome (soutien du Tour de France à la candidature de Paris pour les Jeux Olympiques d’été de 2024, Marseille devant accueillir les épreuves de voile), Amaury Sport Organisation aurait pu rajouter 386 kilomètres entre la cité phocéenne et Annecy avant la remontée vers Paris, afin de clore l’édition 2017 : mais pas au sommet du Semnoz comme en 2013, seulement le long du lac d’Annecy bien entendu après 386 kilomètres entre la cité phocéenne et la Venise des Alpes.
  • 2018 Biarritz – Rocamadour (426 km) : après le chrono individuel d’Espelette, Christian Prud’homme aurait pu pimenter la course avec 426 kilomètres de pèlerinage de Biarritz vers Rocamadour, site du patrimoine touristique français si fréquenté en été au sud du Périgord, dans le Haut-Quercy.
  • 2019 Val Thorens – Dijon (373 km) : après le triptyque alpestre (Valloire, Tignes, Val Thorens), le peloton du Tour de France ira se décrasser les jambes en direction de l’ancienne capitale des ducs de Bourgogne ...

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2 réactions à cet article    


  • seken 13 novembre 12:10

    Si je trouve un euro de subvention, tout le monde en prison.


    • Axel_Borg Axel_Borg 13 novembre 12:12

      A noter que ce genre de terribles étapes sélectives de fin de Tour existaient encore à la fin des années 60 : Clermont-Ferrand / Fontainebleau en 1967 (soit 359 km) ou encore Clermont-Ferrand / Montargis en 1969 (soit 329.5 km), avec la victoire d’Herman Van Springel, spécialiste du fameux Bordeaux-Paris disparu en 1988 (6 victoires du Belge).

      Evidemment totalement utopique de nos jours meme si l’on ne répétera jamais assez que le dopage n’est pas corrélé au kilométrage ni à la difficulté des cols places en montagne, mais tout simplement à la notion de competition.

      On se dope d’abord car l’on ignore si l’adversaire ne se dope pas ...

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