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Barcelone 1973, Eddy Merckx piégé par Freddy Maertens ...

Sur le circuit catalan, qui accueille le championnat du monde de cyclisme sur route en 1973, Eddy Merckx s’échappe dans la côte de Montjuich. Mais son jeune coéquipier belge, Freddy Maertens, ramène Luis Ocaña et Felice Gimondi, qui s’imposera finalement au sprint, au détriment du Cannibale, abattu par ce terrible épilogue ...

Juillet 1973, Merckx a fait l’impasse sur le Tour de France, laissant à Luis Ocaña la victoire que l’Espagnol avait manqué en 1971 sur un coup du destin.
Mais le Cannibale a imposé sa férule sur presque toutes les autres courses de l’année ! Vainqueur de Gand-Wevelgem, Paris-Roubaix, de Liège-Bastogne-Liège, de l’Amstel Gold Race, de la Vuelta, du Giro, Eddy Merckx est au zénith de sa somptueuse carrière, à son acmé personnelle, au faîte de sa gloire.

Né en 1945, il a désormais 28 ans et a soumis le cyclisme tout entier à son implacable hégémonie. Luis Ocaña, Felice Gimondi, Raymond Poulidor, Joop Zoetemelk, Lucien Van Impe, Joaquim Agostinho, Cyrille Guimard, Bernard Thévenet, Roger de Vlaeminck, Jose Maria Fuente et consorts cherchent toujours l’antidote à ce véritable poison des routes qu’est Eddy Merckx, champion exceptionnel, ce coureur 2.0 capable de tout, surtout du meilleur ...

Quand Eddy Merckx est au climax de sa forme physique et mentale, il évolue à un niveau stellaire, pérennisant les exploits majuscules et autres fulgurances. Quand le Bruxellois est moins fort, il n’est que stratosphérique, mais souvent encore trop fort pour la plupart des loups composant la meute de ses rivaux ... L’homme dont on parle n’est pas comme le commun des mortels, il a été nourri au nectar et à l’ambroisie par les fées du destin, qui se sont penchées sur son berceau le 17 juin 1945.

Son ADN est celui d’un coureur offensif, d‘un Pantagruel jamais rassasié, d’un champion hors normes qui s’attire tous les superlatifs, qui tutoye la perfection et qui s’attire les yeux de Chimène du public. Ses rivaux, ainsi que les sponsors des équipes concurrentes, eux, se consument d’impatience, lassé de courir pour la deuxième place de février à octobre ...

Alpha et oméga du cyclisme professionnel des années 70, Merckx est donc incontournable partout il court, qu’il pleuve ou qu’il vente, qu’un soleil de plomb darde ses rayons de feu ou que la neige tombe sur l’asphalte …

Comme chez Darwin, le processus de sélection naturelle fait son œuvre, et le plus fort émerge immanquablement du chaos : c’est presque toujours Merckx, ce Goliath presque invincible, comme s’il avait épousé le destin d’Achille baigné dans le Styx ou de Siegfried protégé par le sang du dragon Fafnir …

Boulimique du succès, Merckx ne fait l’impasse sur aucun évènement majeur du calendrier … 1973 est une nouveauté, Merckx zappe le Tour de France. Après un printemps fructueux en forme de razzia sur les classiques, l’astre roi du peloton s’offre donc un doublé Giro – Vuelta qui lui permet, après son succès sur le Tour de France 1972, de détenir les trois maillots majeurs du cyclisme en même temps. Mais Hercule déclare ensuite forfait sur la Grande Boucle 1973, laissant un boulevard à Luis Ocaña, son contradicteur sur la grand-messe de thermidor en 1971 … Depuis l’abandon de l’Espagnol au col de Menté, les deux clans se regardent en chiens de faïence, dans une ambiance de western-spaghetti ... 

Quoi de mieux que le Championnat du Monde 1973, à Barcelone, sur les terres d’Ocaña, pour régler leurs comptes une fois pour toutes ? A Angers au départ du Tour de France 1972, Merckx s’était agacé de l’arrogance du clan Ocaña, qui passait le plus clair de son temps à expliquer que jamais le Castillan n’aurait rendu son maillot jaune avant Paris sans sa chute dans les Pyrénées. Aux yeux du Belge, les proches de l’Espagnol avaient franchi le Rubicon, en forme de crime de lèse-majesté : Ocaña parle trop ! J’ai gagné le Tour trois fois. Il n’a jamais ramené le Tour à Paris. Moi, j’ai fait le compte : sur un total de participations, il a abandonné deux fois. Ce bilan ne l’autorise pas à parler si fort !

Au concours Lépine de la mauvaise foi, Merckx aurait été bien placé en ce mois de juillet 1972 en Anjou. Il avait la mémoire courte, oubliant qu’il avait plus de sept minutes à combler entre le col de Menté et Paris quand Ocaña. Sa réaction à chaud, celle de jeter l’éponge, avait été contrecarrée par son entourage. La Molteni, ainsi que Jacques Goddet, l’avait persuadé de ne pas quitter la course, qui aurait été alors défigurée, laissant deux prétendants illégitimes au trône : Zoetemelk et Van Impe. En signe de respect envers son rival, le Belge avait alors refusé de porter un maillot jaune qui ne lui appartenait pas dans le chrono en altitude entre Luchon et Superbagnères.

A froid, un an après le drame de Menté, la réaction d’Eddy Merckx est bien divergente face au clan Ocaña qui crache son venin … Le code d’honneur des samouraïs, leur bushido, possède son équivalent dans le peloton cycliste : trop parler, de dopage ou de sa force, est souvent mal vécue. L’omerta est une loi d’airain, et le courroux de Merckx n’a d’égal que sa motivation à clouer le bec à cet impertinent rival espagnol … Mais le duel tant attendu va faire pschitt, et la montagne va accoucher d’une souris !

Privé d’une vraie revanche en juillet 1972 par la méforme de Luis Ocaña, le sphinx Merckx veut faire payer le feu follet ibérique par la loi du talion, et compléter son beau puzzle de l’année 1973 par une des pièces maîtresses : le maillot irisé qu’il avait perdu douze mois plus tôt à Gap …

L’Espagnol, lui, veut corriger le bémol de son beau maillot jaune sur lequel pèse l’ombre de Merckx. Ironie du destin, en 1971 Ocaña avait fait pencher la flèche du balancier de son côté mais sans boucler sa symphonie fantastique jusqu’à Paris. En 1973, c’est l’inverse, il lui manque ce petit supplément d‘âme comparable à sa chevauchée fantastique d’Orcières-Merlette, en ce jour où il avait marqué Merckx au fer rouge par une banderille en forme d’estocade.

Ayant investi d’une puissance de feu sous le bleu de chauffe, l’as espagnol avait repoussé le Belge à huit minutes, cannibalisant la course face au Cannibale ! Avec un peloton résolu à sa perte dans sa roue, Merckx avait mené la poursuite seul derrière Lucien Van Impe intercalé, limitant l’hémorragie du temps. Le champion sortant évitait ainsi de tomber aux oubliettes de cette Grande Boucle 1971 où tout semblait se liguer contre lui, loin de la baraka de 1970 (8 victoires d’étape dont une sur les pentes rocailleuses du Mont Ventoux, 18 jours en jaune) sans même parler de l’apogée vécue en juillet 1969 pour son baptême du feu sur le Tour, avec une promenade de santé digne de Coppi ou Koblet jadis.

Seul coureur à pouvoir vraiment regarder Merckx dans le blanc des yeux, puisque le reste du monde en est réduit à se faire toiser par l’ogre de Bruxelles, Luis Ocaña veut déboulonner l’idole. Lui chercher les poux dans la tête par porte-paroles interposés ne lui suffit pas. Viscéralement nourri à l’orgueil, courrant la rage chevillée au corps, Ocaña veut sa revanche, son Graal, deux mois après l’état de grâce du Tour 1973 : le scalp de Merckx aux yeux de tous, sur une épreuve au rayonnement incontestable. Quoi de mieux qu’un Mondial sur route pour cela ? Certes, une course d’un jour mais où la difficulté va crescendo jusqu’à l’explosion finale, du fait de la récurrence de difficultés sur un circuit pour grimpeurs …

Coureur grandiose par étapes, Ocaña est moins fort dans un format court, sur une seule journée. Sans le relief de Montjuich comme espoir d’installer le duel, s’attaquer à Merckx ressemblerait à une mission kamikaze, tant le Belge est souverain au sprint, pour ne pas dire despotique. Comme le contre-la-montre, le sprint est une autre citadelle du roi du vélo, une sorte de bastion inattaquable façon bunker nucléaire ou Fort Knox, de forteresse imprenable qu’il serait chimérique de vouloir conquérir. En ce dimanche 2 septembre 1973, le duel peut avoir lieu du fait du caractère montagneux de la course en Catalogne ...

Luis Ocaña ouvre malgré tout une boîte de Pandore, mais le fier hidalgo au regard sombre sait qu’il peut s’offrir le bâton de maréchal de sa carrière : à domicile, sur le sol espagnol, battre Merckx de façon probante, et mettre fin au débat sempiternel qui agite le landerneau cycliste et l’aréopage des observateurs depuis ce 8 juillet 1971 à Orcières-Merlette : qui, de Merckx ou d’Ocaña, est réellement le plus fort des deux ? Qui a les meilleures jambes et les meilleurs poumons du peloton ?

Orphelin de Merckx absent du Tour de France après son doublé Vuelta / Giro, l’Espagnol vivait son soleil d’Austerlitz durant le mois de juillet 1973. Pour soldes les comptes entre Merckx et sa Némésis Ocaña, il faut un autre champ de bataille, pour une autre apothéose ... Ce Mondial 1973, en septembre, est idéalement placé : pas de grandes courses avant la fin octobre et la saison des feuilles mortes, avec Paris-Tours et le Tour de Lombardie.

On peut donc se livrer à fond, quitte à conquérir une victoire à la Pyrrhus, où les pertes seraient terribles en terme d’impact à la récupération. Le duel au couteau sera terrible, sans espoir de reddition de l’adversaire, et chacun sait qu’il ne cédera qu’à l’ultime moment, dans le money time, juste avant l’épilogue des tout derniers hectomètres, après la cloche du dernier tour et même après la flamme rouge. Pour Merckx comme pour Ocaña, le parfum de la défaite est nauséabond au possible. Ils la haïssent profondément, même s’ils en servent souvent pour revenir plus fort la fois suivant, tels des phénix renaissant de leurs cendres.

Secret de polichinelle, l’un comme l’autre veulent croiser le fer à Barcelone, tels deux grands fauves dans l’arène des gladiateurs, avec pour arbitre le dauphin de Merckx sur ce Tour de France 1972 qui aurait donc dû servir de juge de paix : Felice Gimondi, l’Italien, faire-valoir du roi Eddy deux ans plus tôt à Mendrisio, dans une course où Merckx avait dressé la guillotine dans les pourcentages terribles du circuit tessinois.

Mué en diable le temps de ce Mondial 1971, le Belge avait passé tous les coureurs sous ses fourches caudines. La côte de Novazzano s’était transformée en Golgotha de ses rivaux, sonnant le tocsin puis le glas de leurs espoirs de maillot irisé : comme dans tout circuit qui se respecte pour désigner le champion du monde, Novazzano avait cette qualité suprême de séparer le bon grain de l’ivraie. Tirant la substantifique moelle de ses dons intrinsèques, Merckx avait fait régner la loi du plus fort, sans courir en épicier. Tel un shérif plein d’autorité, il avait outrageusement dominé ce Mondial suisse, atteignant la quadrature du cercle.

C’est donc un défi monumental qui attend le premier challenger Ocaña, et l’outsider Gimondi, sur le circuit catalan … L’un comme l’autre savent combien une attaque inefficace sur le Belge peut avoir un effet boomerang dévastateur, en réveillant l’animal qui dort … Figure de proue du cyclisme mondial, Merckx est prêt à réduire en charpie leurs ambitions du côté de Montjuich … La clé de voûte du succès, la martingale gagnante pour mériter de ceindre l’un des plus prestigieux maillots du cyclisme, sera la capacité à répéter les efforts sur les pentes de la colline surplombant Barcelone, face à la Mer Méditerranée.

La notion de « jour sans » n’existe quasiment jamais chez Eddy Merckx, et il faudra attendre le mois de juillet 1975, quelques jours après un coup de poing reçu au Puy-de-Dôme pour voir le roi abdiquer à Pra-Loup, après un septennat d’une implacable hégémonie sur le cyclisme européen (1968-1974). En quelques kilomètres sur le goudron surchauffé de cette station des Alpes du Sud, Merckx allait passer du Capitole à la Roche Tarpéienne en moins de temps qu’il ne faut pour le dire. Bernard Thévenet a pris le maillot jaune, et parachève son œuvre le lendemain dans l’Izoard, passant en tête dans la Casse Déserte, et portant l’estocade à son dauphin belge.

L’usure du pouvoir aura donc mis sept ans à frapper à la porte. Comme Anquetil et Coppi avant lui, Merckx commettra le péché d’orgueil et ne saura pas s’arrêter à temps : le Belge empruntera le toboggan du déclin, donnant à tous entre 1976 et 1977 l’image d’un coureur plus humain en fin de carrière, avec pour chant du cygne une septième fois la récolte des lauriers via Roma sur Milan San Remo en 1976, la Primavera étant l’une de ses chasses gardées. L’inexorable érosion du temps avait fait son œuvre.

Virtuose du contre-la-montre, investi de la célérité au sprint, capable de pédaler en souplesse dans les cols, le Bruxellois avait déjà surpassé Anquetil, Van Looy ou Coppi aux yeux des observateurs les plus objectifs du peloton, qui le plébiscitent meilleur coureur de sa génération voire même de tous les temps ...

En 1973, la liste des prouesses du Cannibale fait déjà office d’almanach. Recordman de l’heure en 1972, double champion du monde sur route (1967 et 1971), vainqueur des trois grands Tours nationaux avec deux doublés Giro Tour (1970 et 1972), Eddy Merckx a aussi fait main basse sur les classiques de printemps. Seule Paris-Tours, au début de l’automne, se refusera encore et toujours à lui.

L’appétit de victoires de l’Ogre de Tervueren, autre surnom de l’OVNI Merckx, n’est donc jamais rassasié ! Le champion belge était sans cesse à la recherche d’un nouvel exploit, lui qui était diminué par sa chute au vélodrome de Blois en septembre 1969. Son coup de pédale avait été moins aérien, et jamais Merckx ne retrouverait les jambes de Mourenx en juillet 1969, victoire en forme madeleine de Proust de sa carrière aux yeux de beaucoup. Avant le terrible coup d’arrêt de Pra-Loup en juillet 1975, le Championnat du Monde 1973 de Barcelone marque un échec cuisant pour Merckx, habitué aux partitions de soliste sans la moindre fausse note, aux airs de requiem pour ses rivaux, la plupart réduits au rôle de figurants face à son panache.

En effet, une terrible désillusion, la plus cruelle peut-être de toute sa carrière, attendait Eddy Merckx au championnat du monde sur route organisé à Barcelone, sur les hauteurs de Montjuich, alors qu’il survolait les débats et maîtrisait totalement son sujet. Double champion du monde après ses victoires à Heerlen (1967) et Mendrisio (1971), le Cannibale était à la recherche d’un troisième maillot arc-en-ciel. Mais l’irisé ne se donne pas aussi facilement, il faut conjuguer le talent et la chance.

Merckx doit effacer l’échec de 1972 à Gap, quand il avait été piégé par Marino Basso. Après que le quadruple vainqueur du Tour eut provoqué la sélection dans la côte de Château-Vieuse, l’Italien se mit dans la roue d’Eddy Merckx, avant de l’emporter au sprint. Deux ans après la splendide victoire de Mendrisio, 1973 devait sonner l’heure du troisième titre mondial de Merckx, qui égalerait alors le record détenu par Alfredo Binda (1927, 1930 et 1932) et Rik Van Steenbergen (1949, 1956 et 1957). A Montjuich en 1973, Eddy Merckx a donc rendez-vous avec l’Histoire avec un grand H, pour un nouveau récital, un nouveau festival de pyrotechnie ...

Le sacre tant attendu va donc rester utopique pour lui, remettant à plus tard ses rêves d’un troisième maillot arc-en-ciel, fin 1974 à Montréal dans la Belle-Province de Québec : beau symbole, l’épouvantail Merckx allait évangéliser le Nouveau Monde par un succès magnifique, accomplissant le Grand Chelem du vélo en 1974 (Giro, Tour de France, Championnat du Monde), recevant l’hommage de la plume virtuose de L’Equipe, Pierre Chany, pour qui le Belge était le plus beau champion du monde depuis la guerre, malgré Coppi (Lugano 1953), Bobet (Solingen 1954) ou encore Van Looy (1960 et 1961) parmi les grands vainqueurs de l’arc-en-ciel cycliste.

Montjuich est une colline qui surplombe Barcelone. En catalan médiéval, Montjuïc signifie Colline des Juifs. Mais le nom viendrait aussi du latin Mons Jovicus, Colline de Jupiter. Ce nom convient parfaitement à Eddy Merckx, astre roi du cyclisme, divinité suprême de la bicyclette, Jupiter du peloton, omnipotent leader d’un sport soumis à sa férule, Merckx étant comme Zeus, l’équivalent grec du Jupiter romain, le maître incontesté du panthéon ... Merckx usera-t-il de la foudre de Jupiter dans ce championnat du monde 1973 ? Fera-t-il de la colline de Montjuich sa nouvelle Olympe ? 

C’est à Montjuich, près de vingt ans plus tard, que seront lancés les Jeux Olympiques voulus par Juan Antonio Samaranch. Située au sud-ouest de la ville, la colline de Montjuich domine le port et la vieille ville de Barcelone. Elle a même accueilli le Grand Prix d’Espagne de Formule 1, en 1969, 1971, 1973 et 1975, en alternance avec le circuit madrilène de Jarama. Et désormais, le stade olympique est l’antre de l’Espanyol Barcelone, club voisin du Barça. Merckx connaît très bien cette colline, puisqu’il a remporté à quatre reprises (1966, 1970, 1971, 1972) l’escalade de Montjuich, course de côte créée en 1965 et disputée au mois d’octobre ...

Ce jour là, en Catalogne, le travail de sape de Merckx avait été fatal à Battaglin dans un premier temps. C’est ensuite au tour de Zoetemelk et Perurena de ne plus pouvoir suivre l’infernale cadence du Belge. Lorsque, à leur tour, Felice Gimondi, Luis Ocaña et Freddy Maertens lâchèrent prise, la course parut pliée, la messe était dite.

Il fallut une initiative malheureuse de Freddy Maertens, jeune loup ambitieux de la délégation belge, pour ruiner les effets du coup de force de Merckx. Dans sa contre-attaque mal venue, le Flandrien offrit un point de mire inespéré au tandem Gimondi-Ocaña qui n’en demandait pas tant ! Conscient de la bévue qu’il venait de commettre en ramenant l’Italien et l’Ibérique dans le sillage de son leader, Maertens se justifia dans l’instant, sans convaincre !

A 21 ans, Maertens cherchait seulement à se montrer digne de sa première sélection pour les Championnats du Monde et ne concevait d’honorer le maillot national qu’en tête de la course ! Il en hypothéqua ses propres chances et réalisa subitement que la violence de la poursuite lui vaudrait de sombrer dans les profondeurs du classement. Alors, contre la promesse de lui emmener le sprint, il obtint de son glorieux aîné qu’il le ménageât désormais en s’abstenant de tout nouveau démarrage. Bizarrement, Merckx, qui aurait pu menacer son cadet d’un courroux éternel, céda aux désirs de son jeune compatriote !

Dans les roues des deux Belges, Luis Ocaña (vainqueur du Tour 1973) et Felice Gimondi jouaient aux sangsues ... Abrités du vent, l’Italien et l’Espagnol attendaient le moment propice pour attaquer, et porter un coup fatal à domicile. Ocaña, à domicile, voulait devenir le premier Ibérique à revêtir le maillot irisé.

La pointe de vitesse de Maertens, que même Eddy Merckx redoutait comme la peste, n’était donc plus une menace, mais une alliée, dans un final où la route se cabrait doucement mais sûrement sur ses deux ultimes kilomètres ! Tout semblait écrit et déjà promis au Cannibale jusqu’à la flamme rouge où le rêve vira au cauchemar ! Le jeune lion des Flandres, fidèle à sa promesse, s’était installé résolument en tête du quatuor. Il accéléra progressivement l’allure, mais n’oubliait pas de se retourner souvent, afin de s’assurer de la présence de son leader dans son sillage immédiat !

A 250 mètres de l’arrivée, un coup de Jarnac vint dérégler la belle mécanique et anéantir les espoirs des Belges ... Merckx venait de caler au pire moment, trahi par ses jambes ! Le trou noir, l’acide lactique, le chaos ! La défaillance brutale, irréversible ! Maertens avait beau jeter derrière lui des regards désespérés, Merckx restait collé au bitume sans explication et voyait filer vers le podium, sans pouvoir réagir, deux adversaires éberlués qu’il avait semés sur la colline de Montjuich une heure auparavant ... Gimondi et Ocaña tiraient ainsi les marrons du feu, eux qui n’avaient pu s’opposer au panache de Merckx quelques tours plus tôt ! 

Freddy Maertens, aux forces déclinantes, n’avait pu surmonter l’effet de surprise, ni s’opposer au rush de Felice Gimondi, lequel, à l’inverse, finissait en boulet de canon, sublimé par l’attraction irrésistible des cinq couleurs de l’arc-en-ciel cycliste. Rouge comme le sang de Merckx. Vert comme un nouvel espoir. Bleu comme le maillot azzurro de l’Italie. Noir comme les années que Gimondi avait du traverser. Et jaune comme le maillot dont il a été privé par Merckx, sa bête noire depuis 1968 !

Champion du Monde en cette saison 1973, le Bergamasque effaçait en quelques secondes jouissives une ardoise vieille de huit ans ! Victorieux du Tour de France en 1965, dans la naïveté de ses vingt-trois ans, Gimondi vivait depuis lors dans une sorte de purgatoire, une dimension parallèle où Merckx, espoir du cyclisme devenu roi par une violente fulgurance, l’avait condamné à errer sans fin (3e du Giro en 1968, 4e du Tour en 1969, 2e du Mondial en 1971, 2e du Tour en 1972) ... Dans l’euphorie de cette douce victoire synonyme de revanche, de rédemption, de renaissance, Gimondi se muait en phénix.

Les cendres de l’Italien, semées vers Barcelone au gré des vents, donnaient naissance à un nouvel oiseau de feu, qui allait coup sur coup gagner les deux monuments du cyclisme transalpin, le Tour de Lombardie, la classique des feuilles mortes, et sa fausse jumelle au jeu des équinoxes, Milan - San Remo, l’irrésistible Primavera. Prince de Catalogne, roi de Lombardie, souverain de Ligurie, Gimondi ne ferait pas abdiquer Merckx, qui allait récupérer sa couronne au Tour de France, quelques mois plus tard, face à un inoxydable vassal, Raymond Poulidor.

Quatrième de cette course dantesque derrière Gimondi, Ocaña et Maertens, Eddy Merckx vengera le terrible affront de Montjuich en 1974, remportant un troisième championnat du monde au Québec, sur le difficile circuit de Montréal, devançant Raymond Poulidor, son dauphin du Tour de France 1974.

Mais la polémique éclate chez les Belges après ce fiasco au Championnat du monde 1973. L’épisode de Montjuich ne sera pas oublié de sitôt entre Merckx et Maertens, deux fortes personnalités appelées à cohabiter pour la première fois ce jour là sur le circuit de Barcelone ... En 1969, Rik Van Looy et Eddy Merckx avaient enterré la hache de guerre. Ennemis depuis 1965, Van Looy et Merckx avaient fait la paix quand le Cannibale avait accepté de laisser gagner son illustre aîné à Nancy sur le Tour 1969. 

L’idole déchue avait cependant joué aux langues de vipère en Lorraine … Il est probable que Merckx va gagner ce Tour de France, car il est le meilleur. Cependant, vous me permettrez de juger un peu abusives les parallèles qui le jugent comme étant supérieur aux grands coureurs du passé. Je suis persuadé que le Van Looy des années 1962-63-64 lui aurait donné du fil à retordre dans ces étapes. Et je suis également certain que si Anquetil était encore présent, ou Bahamontes, ou même Gaul et Adriaenssens, la victoire ne serait pas acquise à mon compatriote. A mon époque, les coureurs de qualité étaient quand même plus nombreux ...

La part de l’amertume étant un peu trop radicale dans cette analyse de Van Looy, il fallait admettre que l’effectif du millésime 1969 n’était pas au diapason de celui du passé, sans même remonter aux cuvées exceptionnelles de l’âge d’or du cyclisme (1947-1953) entre Coppi, Bartali, Van Steenbergen, Koblet, Kubler, Bobet, Geminani, Robic, Magni et autres Ockers. 

En 1973, Eddy Merckx, le leader de l’équipe belge demande donc à Maertens de lui emmener le sprint. Ce que le jeune espoir belge fait. Maertens se plie à son rôle de lièvre, et, lorsqu’il s’écarte pour laisser passer son leader, il constate avec effroi que Merckx est loin derrière, victime d’une panne de jambes, conséquence de son panache sur le circuit de Montjuich pendant les tours précédents. Felice Gimondi, qui avait tout compris en se mettant dans la roue de Maertens, passe le jeune Belge sans problème pour conquérir le titre devant Ocaña.

À l’arrivée, Maertens est fou de rage, convaincu que si Merckx lui avait dit qu’il n’était pas au mieux, il aurait pu sprinter pour lui-même et gagner le titre, se sentant encore très fort. Merckx, quant à lui, accuse Maertens d’avoir ramené Gimondi et Ocaña à l’avant, puis d’avoir mal emmené le sprint, démarrant trop fort, trop brutalement. La polémique est telle que les deux hommes deviennent ennemis jurés dès cet instant, n’acceptant de se reparler qu’en 2004, plus de trente ans après cette course ! Qu’est-il réellement arrivé ?

En fait, il existe une autre explication au sujet du fiasco des Belges dans ce fameux sprint de Montjuich en 1973, une sorte de théorie du complot ... L’échappée royale composée de Merckx, Gimondi, Ocaña et Maertens comptait trois vélos équipés par Campagnolo et un seul équipé par Shimano (Maertens). En 1973, la marque américaine Shimano effectuait son baptême du feu dans le cyclisme professionnel, ce qui était mal vécu par Campagnolo, jusqu’alors en situation de quasi-monopole. Il est évident que la marque italienne (fondée en 1933 à Vicenza) ne voyait pas d’un bon oeil la perspective d’un maillot arc-en-ciel pour un coureur équipé par son rival américain, Shimano.

Merckx, cuit pour avoir fait la sélection jusque là, n’aurait pas dit à Maertens son état pour favoriser la victoire d’un autre coureur utilisant un vélo Campagnolo, en l’occurrence l’ami de son ami Tullio Campagnolo, en d’autres termes ... Felice Gimondi, pourtant un de ses plus coriaces rivaux dans le peloton ! En agissant ainsi, bien qu’il sabordât les chances de l’équipe belge, Eddy Merckx préservait les intérêts de Campagnolo, privant Shimano de sa première grande victoire dans le milieu professionnel. Bien évidemment, le Cannibale refusa toujours de confirmer cette version des faits, omerta du milieu oblige, tout comme avec le dopage...

Freddy Maertens, lui, aura l’occasion de se racheter de cette erreur de jeunesse (si l’on oublie la théorie du complot Campagnolo / Shimano) qui aurait pu lui coller à la peau tel le sparadrap du capitaine Haddock, après avoir fait perdre l’intouchable Merckx en Catalogne. Véritable goinfre du sprint (13 victoires d’étape en 1977 sur une Vuelta qu’il domine complètement), le coureur flandrien gagnera deux fois le championnat du monde sur route dans sa somptueuse carrière : la première fois à Ostuni en 1976, devant Francesco Moser, la seconde à Prague en 1981, devant Giuseppe Saronni et Bernard Hinault.

Ironie du sort, la Belgique vengera le souvenir de Montjuich 1973, par une victoire du wallon Claude Criquielion au championnat du monde 1984, organisé à Barcelone. En 1988 à Renaix, ce même Criquielion rouvrira bien involontairement, par sa défaite malheureuse sur le sol belge, une véritable scoumoune (poussé par Steve Bauer dans les balustrades), un autre terrible épisode du cyclisme belge rappelant le camouflet de 1973 infligé par Maertens à Merckx : la trahison de Benoni Beheyt en 1963 à Renaix face au grand Rik Van Looy, lui aussi privé d’un troisième sacre mondial Mais contrairement au Cannibale qui prendra sa revanche en 1974 au Canada, l’Empereur d’Herentals n’aura pas le dernier mot face au destin pour un troisième maillot irisé ...


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1 réactions à cet article    


  • Axel_Borg Axel_Borg 23 octobre 07:44

    Sans doute la plus terrible disillusion sportive du grand Eddy Merckx, pas comparable à Savonne 1969 (coup monté sur le Giro), Orcières 1971 (défaite contre Ocana mais Tour gagné à Paris par la suite), ou Pra-Loup 1975 (le vrai déclin) ...

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