• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Signaler un abus

averoes 5 juillet 2016 20:45

Bonjour Popov.

Désolé pour mon absence de réponse à votre intervention. Noyé dans la myriade de commentaires suscités par ce billet, il ne m’a pas été donné de le voir. Quant à ma réponse, non seulement je ne vais pas réfuter votre opinion sur l’attitude d’Al Ghazzali, mais je la soutiens.

En effet, dans sa tentative de disqualification du rationalisme, en général, et de la philosophie, en particulier, ce penseur éclectique, adepte de palinodies saisissantes (allant de l’athéisme au soufisme, en passant par le rationalisme « par défaut » de la théologie ash’arite), s’était évertué à tailler en pièce la théorie de l’émanation (al fayd) développée d’abord par Al farabi, ensuite par Ibn Sina (l’Alpharabius et l’Avicenne des Latins), doctrine qui proposait un système de pensée assez platonisant in fine pour résoudre la sempiternelle problématique du rapport entre l’Un et le Multiple.

Dans cette entreprise, Al Ghazzali avait bel et bien réussi, à travers son célèbre ouvrage « l’incohérence des philosophes » (Tahafut al falasifa) à montrer les différentes apories où s’enferrait la théorie de l’émanation, ce qui lui avait permis de mettre au jour ses incohérences philosophiques, avant de proclamer son incompatibilité avec la foi et les préceptes de l’Islam. Son attaque porte sur vingt questions (ou arguments) défendues par Al Farabi et Avicenne, parmi lesquelles trois vont constituer le principal sujet de discorde entre lui et les philosophes de l’émanation et, partant, l’argument ad-hoc, à ses yeux, pour sous-tendre sa proclamation de leur hérésie à l’égard de la foi.

Il s’agit (1) de la question de l’impossibilité de voir, au sens charnel, le divin le jour de la résurrection, (2) de l’impossible connaissance divine des contingences du monde ci-bas (Dieu ne saurait connaître les contingences de notre monde, ça lui ôterait tout caractère transcendal) et (3) et de l’éternité du monde (l’univers a toujours été là, croire en sa création introduirait un changement dans la nature du divin et, par conséquent, une diminution de sa perfection et de sa transcendance).

Or, ces questions étant antinomiques vis-à-vis du Coran, selon Al Gazzali, inutile de dire que sa condamnation des deux philosophes de la théorie de l’émanation, qui s’efforçaient de donner une lecture interprétative du texte coranique pour se sortir de l’impasse, incitant à y voir une rhétorique allégorique, n’était pas pour déplaire aux thuriféraires des dogmes religieux. Ainsi, l’offensive d’Al Ghazzali acheva de redorer le blason de l’école Ash’arite qui se trouvait dans une position inconfortable au milieu d’une culture rationaliste qu’incarnait, non seulement l’autre école théologique, les Mu’tazilites, mais aussi la culture philosophique hellénisante défendue par Al Kindi, Al Farabi et Avicenne ; à telle enseigne que Al Ghazzali va être affublé du qualificatif « Hujjat al Islam » (Preuve de l’Islam. Comprendre : le grand défenseur de l’Islam).

Dans ce contexte, sachant que la légitimation du pouvoir politique reposait essentiellement sur un référentiel religieux, la doctrine de Al Ghazzali finira par l’emporter en ayant fatalement obtenu l’oreille du souverain, naturellement soucieux de sa légitimité. Mais l’on oublie souvent de souligner un grand paradoxe dans la démarche de Al Ghazzali pour disqualifier la pensée rationnelle et philosophique : c’est en philosophe qu’il a essayé de récuser la pensée philosophique. C’est en rationaliste qu’il s’est attaqué au rationalisme. Il faudra attendre l’avènement d’un Ibn Rushd (l’Averroès des Latins) qui mettra en exergue les incohérences de la doctrine de Al Ghazzali, d’où l’intitulé de son célèbre ouvrage "Incohérence de l’incohérence".

Par conséquent, dire que la pensée de ce dernier a joué un rôle déterminant dans la décadence de la qualité de la production intellectuelle, en général, et du rationalisme, en particulier, chez les Musulmans depuis lors, cela est sans doute vrai. D’ailleurs, sa profonde influence est encore observable de nos jours : c’est à la doctrine de Al Ghazzali que le croyant bigot se réfère pour donner une assise intellectuelle à son opinion. Mais, il est une réalité à laquelle l’on ne prête pas suffisamment attention : une situation est rarement tributaire d’une seule cause, mais souvent d’une combinaison d’une multitude de facteurs.

Bien à vous.



Palmarès