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Accueil du site > Tribune Libre > 13 novembre 2015

13 novembre 2015

     Ce devait être une nuit comme les autres, de celles dont Paris est la si libre capitale, riche de cette jeunesse que l’horreur du monde épargne, et où demeure ici-bas encore quelque légèreté de se savoir en vie. Une nuit d’amour et de joie, au bout de quoi rien n’est jamais grave, au bout de quoi les lendemains paraissent toujours chantants. Certes, probablement que cette nuit a, comme toute chose, ses travers, qu’on y croise beaucoup d’égoïsmes, de vaines facondes, de capricieux désirs ; pourtant, quelles qu’en fussent les natives imperfections, peu auraient envisagé qu’elle pût à ce point se couvrir de haine. Non, il fallait pour cela le geste terrible d’un ennemi lointain, visant par-delà nos cœurs à nous en imposer l’assassine et violente expérience. Car, ce vendredi 13 novembre, sous ses hautes et pittoresques lumières du soir, la ville tout d’un coup s’est assombrie, ses insouciances soudain obscurcies par de meurtrières intentions, la vérité devenue subitement bien trop réelle, surgissant en guerre au détour de ces rues qui, d’ordinaire, ne sont celles que de nos ivresses. Et des balles maintenant en déchirent le souvenir. Des corps, en terrasse, se sont écroulés. Inattendue, la Mort s’est invitée là où auparavant seuls nos verres trinquaient, nos amitiés alors célébrées sans crainte ni peur, tous pouvant s’y joindre en paisible et fraternelle compagnie.

 Or cela, cher ennemi, sans doute as-tu préféré ne pas le voir, ne pas y penser même, poursuivant ton chemin le long de ces cadavres jonchés derrière toi, sûr d’atteindre de l’autre côté de ta kalachnikov un paradis qui te serait réservé, à toi et tes semblables. Quel genre de paradis cependant accueille dans son au-delà celui dont les mains sont pleines de sang ? Puisque tes premières victimes ne t’ont pas suffi, tu voulais en plus un carnage ; un carnage justifié au nom de ton dieu. Toutefois, a-t-il jamais existé dans l’univers un être réclamant un tel tribut, hormis le Diable ? N’était-ce pas, au reste, sa puissante malfaisance que tu sentais grandir en toi à mesure que ton doigt pressait la détente et que des femmes et des hommes sans arme ni défense succombaient sous tes salves aveugles, au Bataclan ?

 Oui, tu nous as fait beaucoup de mal cette nuit-là, et nous prions désormais pour ceux à qui tu as dérobé, de sanglantes raisons, l’avenir, meurtris nous aussi d’imaginer simplement avoir pu être à leur place. Néanmoins, sache-le, malgré nos larmes et nos peines, nous continuerons d’espérer devant la vie, de sourire pour de petits riens, d’attendrir de beauté nos moindres regards, d’aimer partout l’Humanité. De compatir au deuil de ses innocents.

 Mais toi, martyr d’aucune sainteté, cent vingt-neuf fois coupable, qui pleurera ta mort ? Qui s’inquiétera du sort de ton âme ? Qui te suivra dans les ténèbres ? 


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