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#32 des Tendances

14 avril 2001 : le putsch télévisuel qui a enterré la démocratie russe

En ce début d’année 2000, la Russie sort à peine de la décennie Eltsine. Chaos économique, guerre en Tchétchénie, corruption généralisée : le pays aspire à l’ordre. Vladimir Poutine, ancien lieutenant-colonel du KGB devenu Premier ministre puis président par intérim, s’installe au Kremlin avec la promesse d’une "verticale du pouvoir". Derrière cette formule se cache déjà le projet d’un contrôle total. Au nord de Moscou, dans la tour Ostankino, une voix refuse encore de se taire. NTV, la chaîne fondée en 1993 par l’oligarque Vladimir Goussinski, reste le dernier grand média national indépendant. Reportages sans filtre sur Grozny, enquêtes sur la corruption, émission satirique Koukli : l’antenne ne ménage personne. Pour Poutine, cette insolence est intolérable.

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Le théâtre de latex

Un dimanche soir de début février 2000. Dans les régies d’Ostankino, l’atmosphère est électrique. Des dizaines de millions de Russes regardent Koukli. L’épisode s’inspire du conte d’E.T.A. Hoffmann, Le Petit Zaches surnommé Cinabre. La marionnette de Poutine apparaît sous les traits d’un gnome hideux auquel une fée confère le pouvoir magique d’attirer tous les succès et de rejeter toutes les fautes sur les autres. Ministres et oligarques se prosternent. Les rires fusent.

Selon plusieurs témoignages de l’époque, le président par intérim n’a pas éclaté de colère. Il a regardé en silence. Pour un homme formé dans la culture du secret et de la hiérarchie absolue, ridiculiser le pouvoir n’était pas une plaisanterie. C’était un crime de lèse-majesté. La guerre contre NTV venait d’être déclarée.

 

Петросян vs. Крюгер: Хоррор-скетчи в КВН, « Куклах » и « Ералаше »

 

Août 2000 : le Koursk

Le 12 août 2000, le sous-marin nucléaire Koursk explose et coule en mer de Barents. Cent dix-huit marins sont piégés. Pendant plusieurs jours, l’état-major multiplie les mensonges et refuse l’aide étrangère. Poutine reste en vacances à Sotchi, indifférent au sort des marins. À Vidyayevo, les équipes de NTV sont parmi les premières sur place. Dans une salle des fêtes, Nadejda Tylik, mère d’un lieutenant, se lève face aux officiels et hurle sa douleur. Une infirmière s’approche par derrière et lui injecte un sédatif à travers le manteau. Elle s’effondre.

 

KURSK - Inyectan tranquilizante a madre de soldado fallecido

 

NTV diffuse la séquence sans censure. Evgueni Kisseliov ouvre le journal du soir avec des mots d’une sévérité rare. Les sondages de Poutine baissent. Lors d’une rencontre avec les familles, le président lâche cette phrase révélatrice : les télévisions qui "hurlent aujourd’hui à la mort" sont dirigées par des gens qui ont "pillé l’armée et le pays". Pour lui, la critique médiatique n’est plus du journalisme. C’est de la trahison. Et les traîtres devront payer.

 

The Kursk Catastrophe, A Lesson For Putin, Is Fading From Russia's  Attention 20 Years Later

 

Cellule 362 à Boutyrka

Le 13 juin 2000, en fin d’après-midi, Vladimir Goussinski se présente au parquet général de Moscou pour ce qu’il croit être une simple audition. On l’arrête sur-le-champ. On lui retire ceinture, lacets et montre. On le conduit à la prison de Boutyrka, célèbre pour ses conditions sordides. Il passe trois jours dans une cellule surpeuplée, interrogé la nuit sous des néons cruels, sans accès immédiat à ses avocats.

 

 

Au quatrième jour, on lui présente un document. Les termes sont simples : céder Media-Most à Gazprom, et les poursuites s’arrêtent. Goussinski signe. Quelques heures plus tard, il est libre et s’envole pour l’Espagne. Mais le piège est déjà refermé. Gazprom revendique des centaines de millions de dollars de dettes. Les comptes sont gelés. Les perquisitions se multiplient.

Plus tard, Media-Most publiera l’annexe n°6 de l’accord du 20 juillet 2000. Signée par Alfred Kokh (Gazprom-Media) et le ministre de la Presse Mikhaïl Lessine, elle liait explicitement la cession des médias à l’arrêt des poursuites pénales et à des garanties de sécurité pour Goussinski. La Cour européenne des droits de l’homme jugera par la suite que l’arrestation avait servi de moyen de pression. Ce n’était pas une affaire de dettes. C’était du chantage d’État.

 

Le siège et la nuit du 14 avril

Au printemps 2001, la rédaction refuse la prise de contrôle. Pendant des semaines, les journalistes transforment le huitième étage d’Ostankino en bastion. Ils dorment sur des matelas de fortune, mangent des sandwiches apportés par des sympathisants, et diffusent en direct leur propre résistance. Dehors, des milliers de personnes manifestent. Le 31 mars, entre dix et vingt mille personnes se rassemblent place Pouchkine. Le 7 avril, plusieurs milliers encore devant la tour Ostankino. À Saint-Pétersbourg aussi, on défile. "NTV, c’est notre liberté", clament les pancartes.

 

NTV Takeover Not Celebrated - The Moscow Times

 

Le 3 avril, Gazprom organise une assemblée d’actionnaires contestée et impose une nouvelle direction : Boris Jordan comme directeur général, Alfred Kokh à la présidence du conseil. La rédaction refuse de reconnaître ces nominations.

Dans la nuit du 13 au 14 avril 2001, vers 3 h 30 du matin, des hommes en uniforme noir sans insignes font irruption, accompagnés de la nouvelle direction. Les serrures sont changées en quelques minutes. Le signal de NTV saute. Quand l’image revient, une présentatrice lit d’une voix monocorde le communiqué de la "nouvelle direction". Des dizaines de journalistes et techniciens signent leur démission et quittent le bâtiment. Une partie d’entre eux, menés par Kisseliov, rejoindra TV-6, la chaîne de Boris Berezovski.

 

L’héritage

Gazprom et le Kremlin ont toujours présenté l’affaire comme purement commerciale : récupération de créances. Les dettes existaient, c’est vrai. Mais la méthode – harcèlement judiciaire, chantage financier, reprise par une entreprise d’État – était déjà celle de Poutine. Elle allait devenir un modèle. TV-6 sera fermée l’année suivante. Les autres médias indépendants suivront, un par un. Ce n’était pas un accident. C’était le premier acte d’un système conçu pour étouffer toute voix critique.

Vingt-cinq ans plus tard, alors que la Russie s’est verrouillée dans une guerre d’agression et un isolement presque total, cette nuit d’avril 2001 résonne encore. Ce soir-là, dans les couloirs d’Ostankino, on n’a pas seulement éteint une chaîne de télévision. On a soufflé, pour très longtemps, la flamme de la liberté d’information en Russie. Et Poutine en était le principal artisan.


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11 réactions à cet article    


  • juluch juluch 2 octobre 12:12

    La Okhrana, la Tchéka, le Guepeou, le NKVD, NKGB, KGB et finalement le FBS...

    Il y en a eu des services de répression en Russie : Tsariste, communiste et fédérale...

    Vladimir Goussinski a été poursuivi à l’époque soviétique et ça n’a pas du s’améliorer après...

    Damoclès etait au dessus de sa tete...il est encore en vie....il est chanceux.

    J’avais oublié cette histoire


    • Bonjour @juluch,

      Merci beaucoup pour votre commentaire !

      Oui, vous avez raison : la chaîne est longue… Okhrana, Tchéka, Guépéou, NKVD, KGB, et aujourd’hui le FSB. Les noms changent, la logique de contrôle et de répression, elle, traverse les régimes.

      Pour Goussinski, c’est vrai que l’épée de Damoclès a longtemps été suspendue au-dessus de sa tête. Le fait qu’il soit encore en vie aujourd’hui, après tout ce qu’il a traversé, a quelque chose d’assez rare dans ce milieu-là.

      Je suis content que l’article vous ait rappelé cette histoire qui montre à quel point Poutine a toujours été allergique à la démocratie. Rien de surprenant de la part d’un ancien officier du KGB...


    • pasglop 2 octobre 13:26

      Je n’avais pas eu conscience que l’ère Eltsine ait eu quoi que ce soit à voir avec la démocratie, si ce n’est dans les apparences.

      Je devais dormir.

      Mais c’était aussi le début de la fête pour les oligarques.


      • @pasglop

        Ah, bien sûr… l’ère Eltsine, ce magnifique mirage démocratique où l’on pouvait encore critiquer le pouvoir à la télévision nationale sans se retrouver immédiatement en cellule. Vous avez dû effectivement dormir pendant toute cette période.

        Heureusement que les oligarques, eux, étaient bien réveillés. Ils ont profité du buffet ouvert pendant que le pays s’effondrait. Dommage que certains d’entre eux aient ensuite oublié de ranger leur assiette quand le nouveau maître des lieux a décidé de remettre de l’ordre… à sa manière.


      • pasglop 2 octobre 18:44

        @Giuseppe di Bella di Santa Sofia
        Pardon, mais j’attribue plus l’illusion de « démocratie » eltsinienne au bordel généralisé et à la disparition des structures de l’état qu’à une volonté structurée de sortir le pays de 70 ans de black-out.
        Même si cette volonté a existé, elle a vite été submergée par la loi de la jungle et l’appropriation des secteurs rentables par les amis du pouvoir.
        Le fait d’avoir une presse libre en apparence n’est pas l’indicateur absolu d’une démocratie, qui est un processus.
        J’imagine que Poutine a sur-réagi à l’éventualité d’une dislocation de la Russie plus ou moins perceptible sous Eltsine.
        Avec bien sûr un autoritarisme hors de contrôle.
        Reste quand même à comparer l’état de la Russie disons dans les années 2000 et celui dans les années 2015, avant l’imbécile et néanmoins inévitable guerre contre l’Ukraine.


      • Gégène Gégène 2 octobre 13:42

        « Vingt-cinq ans plus tard, alors que la Russie s’est verrouillée dans une guerre d’agression et un isolement presque total »

        Maître, vos désirs sont déréalités . . .


        • Bonjoure @Gégène,

          Pardon… J’avais oublié que la guerre en Ukraine n’était qu’une simple opération spéciale de maintien de la paix, et que l’isolement de la Russie n’existait que dans l’imagination fiévreuse de quelques rêveurs.

          Merci de me rappeler que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Je vais immédiatement corriger mon texte pour parler de « rayonnement international » et de « partenariats stratégiques fructueux ».


        • sylvain sylvain 2 octobre 13:52

          La democratie russe ? sous eltsine ? 

          Si un president alcoolique et vendu aux forces du capital occidental peut etre un representant de la democratie poutine peut bien representer la liberte du peuple russe.

          Ce qui a chute avec poutine, c’est la souverainete du capital puisqu’elle fut donnee a l’etat. 


          • @sylvain

            Donc, un président alcoolique et corrompu = démocratie (imparfaite, certes).
            Un président qui liquide les médias indépendants, emprisonne ses opposants et transforme le pays en forteresse paranoïaque = liberté du peuple.

            Logique imparable. On comprend mieux pourquoi, dans cette version de l’histoire, la « souveraineté du capital » était le vrai problème, et non le fait qu’on ait remplacé des oligarques un peu voyous par un seul oligarque en chef, avec un service de sécurité en plus.


          • sylvain sylvain 2 octobre 16:50

            @Giuseppe di Bella di Santa Sofia
            Presque d’accord, on a remplace des oligarques completement voyous ( dont poutine faisait d’ailleurs parti) par un seul oligarque en chef, avec un plus gros service de securite. 

            Mais du coup ou voyez vous qu’on a enterre la democratie russe ? c’etaijt juste ce petit journal la democratie russe ? Dans ce cas c’est bien possible, mais c’est un ours qui ecrase une fourmi comme ca en passant. 


          • @sylvain

            Donc on est d’accord sur le fond : on a remplacé une bande d’oligarques voyous par un seul oligarque en chef, mieux armé et plus organisé. Très bien.

            Mais ensuite, vous trouvez que parler d’« enterrement de la démocratie » est exagéré, parce que NTV n’était finalement « qu’un petit journal »… Une fourmi écrasée en passant par un ours.

            Le problème, c’est que cette « fourmi » n’était pas isolée. Sous Eltsine, aussi alcoolique et corrompu fût-il, il existait encore plusieurs chaînes nationales concurrentes, des journaux qui pouvaient attaquer frontalement le Kremlin, des radios indépendantes, des élections où l’opposition n’était pas purement décorative, et surtout la possibilité, pour un journaliste ou un citoyen, de critiquer le président à la télévision aux heures de grande écoute sans se retrouver immédiatement poursuivi, ruiné, exilé ou « suicidé ».

            Ce qui a été méthodiquement détruit ensuite, ce n’est pas « un petit journal ». C’est tout l’espace où il était encore possible de contester le pouvoir sans risquer sa liberté ou sa peau. L’ours n’a pas écrasé une fourmi en passant. Il a fermé, une à une, toutes les portes.

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