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Accueil du site > Tribune Libre > 2012 : la Russie à un tournant

2012 : la Russie à un tournant

Pouvoir, "opposition", manifestations, adhésion à l'OMC...

" Un régime autoritaire, des élections truquées, une corruption généralisée, un régime qui soutient la dictature en Syrie, contesté par une opposition démocratique qui descend dans la rue" 

Telle est la version des grands médias concernant la situation en Russie. A les en croire toute la vie politique du pays se réduit à un "bras de fer" entre le pouvoir autoritaire de Poutine et l'"opposition". Un enfumage pour masquer la réalité de ce que sont les uns et les autres.

L'adhésion de la Russie à l'OMC...

Le 10 juillet 2012, la Douma d'Etat (le parlement de la Fédération de Russie) a voté l'adhésion de la Russie à l'Organisation mondiale du commerce (OMC), après dix-huit années de négociations. Poutine, (ré)élu président le 4 mars,avait pourtant " mis plusieurs fois en garde contre le prix à payer pour en faire partie. Mais la crise économique mondiale,qui a mis la Russie à genoux en 2008-2009, a fini de persuader les autorités du bien fondé de cet accès" (AFP)

Rappelons que l'OMC est l'organisme international qui impose dans les échanges commerciaux la loi du plus fort, en l'occurence celle des capitalistes des pays les plus puissants, en particulier des Etats-Unis.

Quelques jours plus tôt, le nouveau gouvernement dirigé par Medvedev annonçait un plan de privatisations d'entreprises d'Etat, plan plusieurs fois différé. Le ministère du Travail, de son côté, présentait une réforme des retraites visant à augmenter les cotisation à 45 ans pour les hommes et à 40 ans pour les femmes.

Qualifié par la Nezavissimaïa gazeta "d'extraordinairement brutal et draconien" , ce plan vise à contraindre les salariés à travailler jusqu'à 68 ou 69 ans pour toucher une maigre retraite à taux plein dans un pays où l'espérence de vie a chuté depuis la disparition de l'URSS.

Avec la crise du capitalisme mondial et la baisse des prix du pétrole qui affecte particulièrement la Russie, ce pays est à un tournant.Il y a plus d'un an, un milliardaire russe, classé au top du magazine américain Forbes , indicait :: "Après 2012,on doit s'attendre à une importante épuration des dépenses sociales. Jusqu'à présent, notre élite n'avait jamais pris consciencede la nécéssité d'une réduction considérable de ce chapitre du budget (...) ; si on regarde les budgets à tous les niveaux, 70% de toutes les dépenses budgétaires sont consacrées aux prestations sociales. En grèce la proportion était de 75%."

Si les négociations ont duré dix-huit ans, c'est que des résistances à une adhésion à l'OMC se sont exprimées à tous les niveaux de l'appareil d'Etat, des gouverneurs régionaux aux directeurs de combinats industriels, jusqu'à la Douma et au gouvernement. " En rejoignant l'OMC, la Russie perdra d'abord sa souveraineté économique" , déclarait, il y a quelques semaines, l'ancien vice-président de la Cour des comptes, Youri Boldyrev, expert à la Douma d'Etat, Vladimir Babkine estimait de son côté que l'adhésion signifiera l' "accomplissement de l'exigence des multinationales pour liquider la souveraineté de la Russie sur sa politique et son sous-sol".

Une menace pour la Russie d'être " divisée en enclaves subordonnées aux nouveaux maîtres de la planète".

Les personnalités qui s'expriment ainsi n'ont rien à voir avec ce que les médias apellent "l'opposition démocratique". Ils font partie de l'appareil d'Etat constitué par Poutine, et en grande partie issu de l'appareil de la bureaucratie soviétique effondrée en 1991, qui a largement profité des privatisations maffieuses des vingt dernières années.

...fait resurgir le spectre de "l'explosion sociale"

Pourquoi alors de telles critiques ? L'adhésion à l'OMC risque d'avoir des conséquences brutales immédiates. Nombre d'économistes " craignent que cela signifie tout simplement l'arrêt de mort de certaines industries et entreprises héritées de l'époque soviétique-d'autant plus que la Russie devra réduire le montant de ses subventions destinées à soutenir ses producteurs nationaux. Certains secteurs seront nettement plus affectés que d'autres, et en particulier l'industrie agro-alimentaire, la construction et le génie mécanique, soulignent les analystes de Renaissance Capital dans une étude. Des faillites et des plans sociaux sont à prévoir (...) ; ce sont près de 1.9 million d'emplois qui devraient être supprimés."

Comment vont réagir les millions de travailleurs russes à ce plan de destruction ?

D'autant que l'adhésion à l'OMC menace également la Russie d'une perte de contrôle de ses immenses ressources naturelles, notamment gaz et pétrole.

Si les vingt annéequi ont suivi l'effondrement de l'URSS ont vu de nombreux secteurs de l'économie être pillés et détruits, entraînant un effondrement social, l'Etat a néanmoins gardé le contrôle de grandes entreprises minières, pétrolières et gazières, gérées par des "oligarques". A la tête d'immenses fortunes, ils n'en restent pas moins étroitement contrôlés par le pouvoir central, même affaibli.

Ces grandes sociétés (Gazprom, Rosneft,etc.) en vendant les hydrocarbures sur le marché mondial, fournissent à l'Etat des revenus qui permettent tout autant l'enrichissement des "oligarques", la corruption à tous les niveaux de l'Etat, mais aussi le financement de services publics -même délabrés- des salaires et des retraites de millions de travailleurs.

L'adhésion à l'OMC menace ces monopoles sur l'extraction, le transport et la vente des hydrocarbures, comme les subventions aux prix du gaz et de l'essence sur le marché intérieur. D'où les déclarations alarmistes : perdre ce contrôle menace les revenus de l'Etat russe lui même, donc les prébendes des "oligarques" et des tchinovniki à tous les niveaux, sans parler des services publics, des retraites et des salaires...

En avril 2011, Medvedev (alors président) déclarait à une délégation de son parti Russie Unie :

"Nous risquons l'explosion sociale." Pendant des années ,cette crainte a amené à différer les contre-réformes les plus brutales. Mais la crise mondiale met aujourd'hui le locataire du Kremlin au pied du mur.

"L'opposition démocratique" et son programme

Qu'en est-il de ce que les médias appellent "l'opposition démocratique" ? 

A l'occasion des élections législatives du 4 décembre 2011, puis de l'élection présidentielle du 4 mars 2012, s'est constitué une large coalition de forces qui s'opposent à Poutine et à Russie unie. Cette coalition a convoqué des manifestations, suivies essentiellement à Moscou et Saint Petesbourg "La Russie sans Poutine", "des élections honnêtes", "non à la fraude électorale", "contre la corruption" en ont été les principaux slogans.

On y a vu les drapeaux du Parti communiste (KPRF) cotoyer les drapeaux tsaristes, noir-jaune-blanc, brandis par divers groupes chauvins et facistes, et ceux des ONG financées par les "fondations" européennes et américaines. Les dirigeants de ce mouvement, il est vrai largement autoproclamés, affichent un pedigree bien particulier. Parmi eux une "people", Ksenia Sobtchak, égérie de la télévision et fille du maire de Saint Pétesbourg ; l'oligarque Boris Nemtsov, affairiste de l'ère Eltsine, dont la posture "anticorruption" est un sujet de plaisanterie pour tout le pays... On y trouve également l'ex-ministre des finances, Koudrine, démissionnaire en septembre 2011 après avoir affirmé lors d'une réunion du FMI qu'il contestait "l'augmentation des dépenses sociales et militaires" promise par Poutine. Le multi-milliardaire (et ancien protégé de Poutine) Mikhaïl Prokhorov, qui avait proposé d'instaurer la semaine de soixante heures de travail, a également fait son apparition sur les tribunes.

A l'image du processus en cours en Europe, de grands affrontements de classe pourraient bientôt s'accélérer en Russie. Comme l'écrivait dans le bulletin Rabochie Izvestia un militant, tirant les leçons d'une grève dans une usine automobile : "prolétaires... Lutte des classes.... Tout cela réapparaît lentement mais sûrement dans la réalité quotidienne de la Russie."


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4 réactions à cet article    


  • Pierre-Marie Baty Pierre-Marie Baty 19 septembre 2012 10:32

    Bonjour buenor,

    L’adhésion ou la non-adhésion à l’OMC a bel et bien été ce qu’on appelle un choix cornélien pour Vladimir Poutine.

    Il savait que ce choix allait faire baisser le niveau de vie et le faire haïr par bon nombre de ses concitoyens. Pourtant il l’a fait.

    On est en droit de se demander pourquoi ? Voici, à mon sens, quelques éléments de réponse.

    Le projet de Vladimir Poutine pour la Russie est de lui faire retrouver sa primauté géopolitique dans le monde. Car Vladimir Poutine est un patriote, il ne s’en cache pas, et croit à la grandeur de la Russie. D’aucuns diront que cela venait de son éducation soviétique, quand bon nombre de soviétiques transféraient inconsciemment leur amour de la Mère Patrie vers l’U.R.S.S. au lieu de la simple Russie.

    Quoi qu’il en soit, le président Russe sait que la restauration de la grandeur de la Russie passe par un recouvrement de sa puissance militaire. Il n’est absolument pas dupe de la situation géopolitique actuelle, et des projets à long terme de l’OTAN : les radar anti-missiles déployés en Ukraine et au Japon, l’installation et le renouvellement de la constellation de bases militaires américaines dans les anciens pays satellites, l’espionnage et le sabotage récents de ses lanceurs spatiaux à visée militaire, le blocage et l’accaparement des réservoirs de ressources énergétiques, tout se met effectivement en place pour que le théâtre de la prochaine grande guerre planétaire voie s’opposer l’entité américaine et ses vassaux au peuple Russe.

    Pour contrer cette menace rampante, mais grandissante et de plus en plus réelle, Vladimir Poutine se démène comme un beau diable : il signe à tout va des accords de partenariat économique et militaire avec tous les pays qui ne sont pas favorables à l’hégémonie américaine : Iran, Venezuela, Cuba, jusqu’à se raccomoder avec le frère ennemi chinois ; il tente de réinsuffler dans le coeur des masses l’élan patriotique en promouvant l’histoire de la résistance héroïque de la Russie au cours de la seconde guerre mondiale, il exhorte son peuple à un nouveau sacrifice dans un avenir proche : le message est clair. « Je vais armer la Russie comme jamais elle ne l’a été ! » aurait-il dit il y a quelques années.

    Mais Vladimir Poutine a un problème. Le peuple Russe, exemplaire dans le courage et le sacrifice au moment suprême, en temps de paix se comporte comme une grosse feignasse. Des décennies de travail soviétique ont vu fleurir un tire-au-flanc et un laxisme généralisé dans les classes laborieuses. L’ouvrier soviétique se méfie comme la peste de la bureaucratie. Dans l’industrie, des contrôles qualités sont inexistants, et quand on en instaure, les contrôleurs sont aussitôt corrompus avec des caisses de vodka. L’absentéisme est de rigueur et le travail bâclé est la règle. L’ouvrier soviétique ne pouvant pas être viré (et quand bien même il le serait pour faute grave, il lui suffisait de déposer une demande pour se voir alloué un nouveau poste), la qualité des pièces livrées était largement catastrophique : ah, ça, les quotas de rendement fixés par le Parti étaient toujours remplis ! Mais avec de la qualité de merde, surtout dans les derniers jours du mois.

    Ce gros problème faisait d’ailleurs la joie du marché noir : les magasins d’Etat recevant les livraisons en profitaient aussitôt pour déclarer les trois quarts des articles « defizitni », soit « déficients », et disparaissaient aussitôt des listes, passant par pertes et profits. Mais cette perte n’était pas pour tout le monde, car ce mot a pris depuis un autre sens en Russie, le sens de « vendu au marché noir ».

    Une plaisanterie des années 80, que les soviétiques se faisaient entre camarades, disait d’ailleurs : « comment sait-on que notre système politique est meilleur ? Parce que ça fait 70 ans qu’on vole l’Etat, et qu’il reste encore des choses à voler ! »

    Or comment voulez-vous concevoir, fabriquer et déployer des systèmes d’armements performants, si les trois quarts de vos ouvriers ont un poil dans la main, chourent la moitié des pièces, quand ils ne dérobent pas carrément le produit fini, et revendent le fruit de leurs larcins, même et surtout quand il est frappé du sceau du secret défense, sur le marché noir et même à l’exportation ?

    Il fallait impérativement changer l’état d’esprit de l’ouvrier Russe. C’est pour cela que Poutine a choisi de prendre cette mesure radicale. Lui, l’ancien cadre soviétique, a volontairement choisi d’introduire de force les préceptes du libéralisme dans le quotidien de la nation ouvrière russe. En ouvrant le marché intérieur russe à la libre concurrence, Vladimir Poutine sait qu’il va affronter dans les cinq à dix ans les récriminations, peut-être même la révolte, d’une grande partie du corps ouvrier russe qui va se retrouver obligé de travailler sérieusement s’il ne veut pas être viré et faire l’expérience du chômage. Fini le tire-au-flanc, le travail bâclé et le vol de la propriété de l’Etat : les ambitions de développement de l’armée Russe, et la sécurité de la Russie, exigent dorénavant des critères de productivité et de qualité drastiques, que seules les contraintes libérales sont en mesure d’enforcer.

    Je pense que c’est là tout le sens de l’adhésion de la Russie à l’OMC.


    • volpa volpa 19 septembre 2012 11:14

      On emmerde la russie pour pouvoir profiter de sa richesse.

      Devinez qui. ?


      • ykpaiha ykpaiha 19 septembre 2012 16:55

        N’en déplaise aux fainéants du bulbe, il y a du Gaulisme chez ce mec.

        Ou plutot il a mis des couilles la ou d’autres préferent le lubrifiant, seule l’histoire jugera mais je pense qu’elle a déja choisi son champion .

        Les Russes ne sont pas aussi dupes que nous, la derniere « marche des millions » fut un retentissant....« rien du tout » poutant sponsorisé par nos medias couchetoila...


        • bruenor bruenor 20 septembre 2012 10:53

          La Russie a déjà des armes performantes-elle en vend d’ailleurs pas mal même si elle arrive loin derrière les USA au complexe militaro-industriel sans rival. Elle en vend surtout aux pays visés par les USA ce qui est logique vu que les pays alliés et vassaux des Etats-Unis achètent surtout-comme de juste-des armes américaines.Dans Les dernières années de l’URSS le régime était confronté à l’équivalent d’une gigantesque « grève à l’italienne » et culturellement les russes n’ont jamais passé pour des fanatiques du boulot (les français non plus d’ailleurs) mais il faut se méfier des clichés et des généralisations hâtives c’est peut être du même ordre que l’image du travailleur chinois docile se contentant d’un bol de riz-complètement erronée. les travailleurs russes n’ont aucune raison d’apprécier davantage-au contraire- les oligarques d’aujourd’hui (qu’ils soient pro ou anti-Poutine) que les nomenklaturistes d’hier.L’enjeu en Russie -comme dans beaucoup de pays voire la plupart -c’est la construction de syndicats indépendants du pouvoir (et des patrons) pour faire face aux attaques d’un capitalisme en crise qui veut toujours plus écraser « le coût du travail ». Or monter un syndicat en Russie est encore bien plus risqué que de se trémousser dans une Eglise (et il ne faut pas compter sur un « buzz » médiatique) Valentin Ouroussov a pris 5 ans de camp -sous de fausses accusations-pour en avoir monté un. La répression sanglante des ouvriers du pétrole au Kazakhstan voisin en 2011 a été encore moins médiatisé que le récent massacre en Afrique du Sud. Poutine compterait sur le fouet libéral pour motiver les travailleurs russes ? Drôle d’idée.Stakhanov n’est plus disponible ? Quant à se lancer dans une nouvelle course aux armements....c’est un piège dans lequel feu l’URSS s’était épuisée. Rebelote ? ça ne rendra pas la Russie plus prospère. Si l’adhésion à l’OMC se traduit par un nouvel effondrement social la Russie n’en sera ni plus unie ni plus forte seulement plus misérable.Mais les travailleurs russes auront leur mot à dire -si la classe ouvrière russe s’embrase ce n’est pas la réthorique nationaliste ni les prières du patriarche qui sauveront les oligarques.

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