Accident
Il y avait comme une hébétude, ces moments où l'on accomplit la tâche pour laquelle on s'était engagée, tout ouatés d'étonnement, de lenteur inaccoutumée. Une chaleur que nous n'avions pas prévue, encore sous nos pulls, un silence et les dérobades de la Gazelle, de celles qui plongent toujours dans une paix attentive et soumise. Cette sensation d'impuissance des deux autres et de devoir encore m'y mettre ; au bout de quelques instants, je détachai Tintaja avec laquelle j'attendais et m'approchai de la belle jument pleine, l'objet de notre rencontre, je lui passai la corde autour du cou, soufflai sur les mouches soudaines autour de ses yeux et la remis à sa conductrice. Tinta est une jeune arabe très pétulante, le petit trajet fut donc ponctué d'injonctions calmantes ! Phiphi, la belle anglo ne manquait pas d'allant ni d'élégance tandis que la Gazelle, Mademoiselle, qui avait tourné au galop doux pendant un bon moment avant de céder, éprouvait toute l'inquiétude pardonnée en son état.
Le sang bat dans mes tempes et une drôle de sirène tend mes tympans
C'est que nous étions rentrées trois dans son domaine dont la quiétude n'était jamais interrompue que par le foin qui rentre ou les douceurs de la brosse sur son poil, l'exigence d'une inspection des pieds ou du peigne dans les crins. C'est la chèfe qui décide des accointances, mais ces trois-là étaient mal assemblées ; la dominance qui, comme chez nous, s'apparente à la surveillance ou l'appropriation, quand les groupes sont sans nécessité. Tinta me tirait en avant en me poussant de côté sans que j'eusse le nerf de la précéder, mais c'était sans violence, nous n'étions ensemble que pour une courte cordée. Il faut dire que j'étais acteur dans une scène que je regardais ; je paye toujours très cher mes approximations, je n'étais pas très attentive ni très présente ; et pourtant, non, j'étais attentive d'une attention embrumée.
Il faut dire que le lien à un cheval ne se tisse pas sur la dynamique virile mais plutôt sur l'attention vigilante, sans tension ni retenue. Les chevaux nous entendent bien, au fond de nous, mais ont aussi, à leur heure, quelques dissipation ou inadvertance. C'est cela, peut-être juste cela, qui en fait le charme à mes yeux. Beaucoup aiment les dominer, même à la mode actuelle qui se veut plus douce – être le dominant aux yeux d'un cheval c'est savoir le sécuriser et c'est juste mon cas- ; je partage, offre et ne soumets pas. Tinta s'en fout, je ne suis rien pour elle qu'une ombre de passage, de temps à autre. À la porte du paddock où elles devaient entrer, comme un embouteillage, un raté dans le cours des choses ; la belle anglo dont la puissance sourde à votre insignifiance est impressionnante, s'en retourne après avoir marché sur sa longe et l'avoir déclipée.
L'ambiance était pénétrante sans qu'il soit loisible de la détailler, mais, évoquée par la mémoire, personne ne sait si elle est teintée des événements qui ont suivi ; le cinéma tente de rendre ces ambiances par des scènes au ralenti, en noir et blanc. Des anomalies qui d'ordinaire n'ont aucune importance, là se distinguent quand on les resitue : Gazelle, paniquée par l'autre rentrant seule au triple galop, fuit et fait s'ouvrir la main qui la tient mais ne la retient plus ; Tinta attend que je la libère et rejoint ses copines au même train ; quand elles reviennent sur nous, je me surprends à crier « mais fermer donc la porte ! ». D'où vient cette nonchalance, cette inadéquation ? Tous les chevaux font ça, ils tournent plusieurs fois à fond autour de leur territoire ; c'est sans inquiétude ni surprise et au bout de quatre ou cinq tours, s'arrêtant enfin, goûtant l'herbe nouvelle, masquées à notre regard par un taillis de cades, je m'assure en les approchant de leur calme retrouvé. Personne ne bouge et je vais d'un pas calme, ramasser la longe elle aussi détachée à l'endroit que j'ai repéré.
Et me voilà...
La mort serait venue qu'elle aurait été douce, sans appréhension ni crainte, sans l'ombre d'un soupçon. La dernière image reconstituée est ma proximité avec Phiphi, comme une embellie, un cadeau, une grande sécurité... mais n'est-ce qu'un souvenir arrangé ou bien la vérité ? Car à cet instant précis, passant par dessus moi penchée, sans anticipation du mouvement qui me fit me relever, Tinta me heurta à la tête, à l'épaule, à la hanche, avec son épaule et sa hanche ; j'ai évité le sang d'un heurt plus violent contre un sabot. « Tu as tourné la tête » me dirent-elles et j'ai pensé à ma chienne qui, tournant la tête au frôlement de la voiture qui la serrait, fut projetée dans la mort, ne laissant en ce monde qu'un infini chagrin.
Projetée au sol, bouche ouverte dans la terre, les yeux ouverts, j'ai fait peur...
Le camion me semble très inconfortable et je me raisonne, il ne faut pas avoir peur, avoir confiance au conducteur, c'est la seule chose qui me soit offerte ; un homme dont la présence m'est rassurante, m'empêche de m'endormir, me parle et me fait me souvenir ; peu à peu la conscience revient et je me livre à un exercice avec toute la concentration d'une enfant qui cherche à bien faire ; le temps n'a plus de présence, « moi » m'englobe alors totalement, de ma naissance à ce jour, dans une évidence extrêmement puissante, je touche du doigt la quintessence de la perception dans une acuité sans tension ni dessein, alors même que la perception se cherche, se recrée, dans une approximation satisfaisante, interrompue, dans un rythme imposé et consenti, par l'envie irrépressible de dormir. Rien n'est situé autre que la vie, à cet instant, en ce lieu.
L'arrivée, les examens ont dû se faire en mon absence, il ne m'en reste rien, mais mon réveil et les heures qui ont suivi n'ont capté aucune attention, aucun humain qui m'aurait pris la main ; réduite si l'on peut dire à l'état de corps, sans que cela ne m'affole ou ne m'interroge, sans que cela crée le moindre sentiment d'injustice alors que ce manque de chaleur est flagrant et perçu. Le mental s'est tu et je dors ; je dors d'un sommeil léger, dans mon pantalon crade, sur une table oblongue sur laquelle je me souviens, on a glissé sous moi un drap ; j'ai demandé de l'eau je crois.
J'ai l'éternité devant moi pour dormir, aussi puis-je ouvrir l'oeil dès qu'on ouvre la porte ; je suis attachée à une machine qui compte je ne sais quoi dans mon corps flagada, et au doigt une pince ; je me demande si, en dormant, je ne vais pas le détacher, mais non, on n'a mis aucune barrière aux côtés de mon lit de fortune, pourtant à peine plus large que moi sur le dos. On m'a parlé, comme si j'étais en mesure de capter quelque information ; on me garde, ai-je compris, que parce que j'ai un caillot de sang quelque part, au cerveau. Une vieille réminiscence qui cependant ne crée aucune question ni aucune peur, me fait penser : ça craint ça, non ?
Je pressens le matin bien avant le matin, je me réveille à chaque instant et, les yeux sur la pendule, je m'étonne que le temps soit si lent. Je n'ai aucune impatience, celle-ci n'est réservée qu'à ceux qui en ont les moyens.
À l'infirmière de garde qui rentre dans cette salle de soins chercher quelque remède pour un autre, je demande : « c'est où les toilettes ? » « Au fond du couloir à gauche » me répond-elle avant de ressortir. Voilà une aventure, comment faire, je suis liée ; je dégrafe le scratch qui m'attache à la machine qui donne des chiffres et des courbes que je ne comprends pas, enlève la pince de mon doigt ; un siècle au moins pour faire tout ça ; je m'assois et tourne, mes pieds ne touchent pas le sol ; la peur n'existe que dans notre mental, notre besoin d'aide que si l'aide peut venir ; je n'ai aucune conscience de faire un exploit, les choses sont, c'est comme ça. J'ai des vertiges mais réussis, malgré les méandres de mon parcours, à ouvrir la porte et me trouve en terrain inconnu ; la sensation, sans appréhension, me paraît pourtant toute nouvelle et je ne sais le temps que j'ai mis à trouver la bonne porte, revenir, m'attacher à nouveau et dormir !
Je sais, mais n'en ai cure, que les hospitaliers sans hospitalité, savent que les malades vivent les choses comme une évidence et ne sauront jamais râler. J'y pense maintenant, mais pas sur le coup, à mes heures passées dans un couloir, sur une table identique je suppose, à deux doigts de la mort mais sous perfusion, sans avoir la moindre conscience de mon abandon. C'est une aise pour eux, ce savoir là.
Le matin avancé- et le souvenir est flou-, une femme s'approche et me dit que le médecin a regardé mes « images », et que je peux sortir ; « On va vous appeler une VSL » dit-elle ; elle m'aide un peu à me relever et comme je ressens les injonctions sans qu'il soit besoin d'insister, je me retrouve dans une salle d'attente, en attente, de je ne sais pas quoi au juste. J'y reste plus de deux heures, avec un tel mal-être, malaise, et peut-être parce que je vais mieux, un brin d'angoisse et d'impatience. Un brin seulement.
J'ai mal partout mais sans excès, je me sens, et ne me sens pas en danger. Au bout d'un temps long que l'observation des autres autour de moi n'a pas raccourci, je me fais héler par un homme qui me guide jusqu'à sa voiture. Je rentre et n'en éprouve ni joie ni appréhension ; quelque chose est peut-être perdu définitivement.
Je reconnais la route, je me laisse faire et je suis sûre d'avoir pu donner le change, sans que je puisse à l'instant, m'en saisir et le rendre.
Je reconnais ma maison, j'ouvre la porte, et comme une princesse accompagnée sans souci du pourquoi ni du comment, je dis au revoir et je rentre chez moi. Je n'éprouve ni soulagement ni joie, seul mon chat vient me voir ; les chiennes ne sont pas là, restées chez l'amie aux juments, et je sais qu'il me faudra bien aller les chercher mais, sans voiture, je ne sais pas comment.
À l'heure actuelle, dix jours après, je n'ai aucune idée du déroulement des événements, mais je suis là avec elles et il me faudra bien prendre la voiture pour acheter à manger ! !!
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