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Accueil du site > Tribune Libre > Ainsi soient-ils !

Ainsi soient-ils !

Se poser la question de savoir comment en est-on arrivé là - de ce que maintenant on peut enfin nommer la crise - revient à se pencher un moment sur les valeurs et croyances que notre société véhicule...
Cela relève d’abord de la simple compréhension de nos modes de fonctionnement.
Cela peut tenir en second lieu d’autodéfense intellectuelle lorsque les énoncés nous paraissent des plus fumeux ou au contraire des plus simplistes (1).
Enfin, avoir conscience de ces « utopies » et de leur traduction au quotidien me paraît indispensable pour permettre la formalisation d’autre chose...
En effet, par souci de cohérence de l’interprétation qu’il propose, tout paradigme offre par essence une vision réductrice de notre monde en ce qu’il exclu plus ou moins d’autres manières de voir.
 
Même si je ne fais qu’enfoncer des portes ouvertes en le disant, les paradigmes fondamentaux de notre société me paraissent être :
- avant toute chose l’anthropocentrisme et ce que beaucoup appelle « la nature humaine »,
- le culte de la liberté,
- celui de l’individu,
- la fascination de l’Argent.
 
Ils façonnent notre manière de voir et d’appréhender le monde bien au-delà de la crise financière tout en y étant nécessairement lié.
Beaucoup de littérature de valeur a déjà été écrite sur ces sujets.
 
Ce qui m’importe ici c’est d’observer concrètement comment ces modèles se mettent en jeu dans le quotidien au point de nous interdire tout autre manière d’appréhender notre environnement.
 
Du monde du travail (que certains vivent encore) aux médias de masse en passant par les réflexions de nos contemporains, que ce soit au bistrot du commerce ou dans les conversations en ville (à croire que l’on ne parle guère dans nos campagnes !), nous valorisons nécessairement certains comportements au détriment d’autres... on fini par définir notre modèle d’humanité et c’est ce qui fini par faire une « culture ambiante ». (2)
 
Parfois cette culture ambiante nous dépasse un peu et nous « oblige » à nous y conformer au risque de nous marginaliser en cas d’opposition.
 
Mais avez-vous constaté que parfois on s’étonnerait presque d’être d’accord avec des discours qui nous semblent par ailleurs très éloignés de nous ? Du moins dans leur conclusion...
On sent juste un léger malaise. On se dit raisonnablement qu’il est étrange de considérer les propos qui nous sont déroulés comme « logiques ». On se laisserait aller à penser finalement que notre désaccord relève plus de nos a priori que de notre rationalité... avec en plus une interrogation concernant notre ouverture d’esprit...
 
Ainsi en est-il parfois des sectes ?
Elles se présentent à nous avec des affirmations qui ressemblent à des constats indubitables du genre « vous n’êtes pas toujours bien dans votre peau » « vous êtes en recherche d’un équilibre ou d’un soutien apaisant » Et hop, on vous déroule la suite...
Si vous paraissez déterminé à penser autrement, alors un seul mot d’ordre : semer le doute !
 
En réalité, les choses apparaissent comme logiques si l’on ne prête pas garde aux hypothèses de départ, aux postulats qui eux ne sont jamais clairement explicités... Et pour cause. Ces postulats relèvent toujours de la profession de foi - dans le meilleur des cas plus ou moins consciemment ; dans le pire plus ou moins avoué –
Pour faire adhérer, il vaut mieux taire les présupposés de départ pour mieux insister sur les conclusions qui découlent d’un brillant discours. CQFD somme toute !
 
Ainsi en est-il du bon sens (ou de l’évidence) ! Vous savez celui que tout le monde partage sans pour autant partager les mêmes points de vues !
En réalité, cette évidence qui s’impose avec tellement de bon sens ne sert de fait qu’à faire taire toute discussion, toute analyse, toute opportunité de compréhension. C’est l’évidence... c’est tout, elle s’impose naturellement.
En un mot le bon sens c’est la pensée confisquée !
 
Pour ma part, j’aurai tendance à demander d’abord où l’on va ou dans quel sens on veut aller avant de savoir si c’est vraiment le bon ! Un réflexe de randonneuse sans doute...
 
Ainsi en est-il de notre « économie politique » !
 
Ainsi en est-il de la liberté du marché chère à nos Physiocrates du XVIII siècle et de la haute protection qui l’accompagne « la main invisible » chère à Adam Smith. Voilà les hypothèses de départ de notre capitalisme moderne !
 
C’est 100% naturel car cette main fait sans intervention aucune avec les égoïsmes particuliers.
Le marché assure automatiquement - telle une pièce d’horlogerie bien huilée - une allocation optimale des ressources de la société. Il suffit et donc il convientde « laisser faire » LE marché (désincarné des hommes et des intérêts qui le composent ?) pour laisser agir efficacement des mécanismes économiques.
En fait d’intérêts individuels, ils ne sont pas niés, au contraire, ils sont largement valorisés mais sans un mot ni sur les enjeux qu’ils sous-tendent ni sur les conséquences qu’ils peuvent engendrer. La « main invisible » s’en arrange pour les harmoniser.
 
C’est là une évidence... l’homme est égoïste par nature n’est-ce pas ?
Vous pensez bien à vous vous aussi non ?
Conclusion : la recherche de nos stricts intérêts individuels est la seule garante d’une harmonie de l’Economie et donc de tout le reste par la même occasion puisque l’économie fini par déterminer à elle seule l’organisation politique et sociale ! (4)
En poussant un peu, ne pourrait-on pas l’apparenter à une certaine forme d’anarchisme (sans autorité...de marché...) ?! (3)
 
Ce qui fait peur sur le fonds, c’est que ce libéralisme avec sa façade de modernité, n’est pas plus élaboré que cela !
Le reste est des plus sophistiqués mais ne concerne que les techniques de mises en œuvre.
 
Plus besoin de réfléchir, il suffit de s’en remettre à la main invisible qui gère et distribue au mieux les richesses économiques.
C’est une puissance plus grande que tout ce que nous pouvons construire avec nos intelligences humaines !
Tu ne comprends pas bien ? C’est tout à fait normal !
C’est un pouvoir infini difficile à concevoir pour des humains.
 
En fait, c’est un système unique. La preuve, c’est le seul qui existe sur la planète, il n’y a pas d’autre alternative.
C’est un système éternel. Si si, on a même dit qu’avec lui, c’était la fin de l’Histoire ! (4)
C’est un système tout-puissant puisqu’il s’impose à tous.
Alors, vois-tu, il n’y a plus qu’à s’y soumettre.
 
Ainsi soit-il.
 
Unique, éternel et tout-puissant, çà ne vous rappelle rien ?
Il s’agit bel et bien de croyance non ?
 
Mais alors, l’économie qui avait gagné son statut de discipline scientifique (Ne nous a-t-on pas « bassiné » avec LA Science économique) ne reposerait que sur une croyance ?!
Bon me direz-vous, la croyance c’est ce à quoi on accorde crédit. Ouf, on s’y retrouve !
Tout comme les jeux d’enfants. Plouf, plouf, on aurait dit que...
 
L’individu : voilà le fin mot de l’histoire, de notre Histoire, avec un H majuscule s’il vous plait. C’est notre unité de mesure, notre étalon, notre unique unité de pensée, notre échelle de valeur ! (5)
Au diable l’univers, l’Humanité, les Nations, les civilisations, les sociétés, les clans, les tribus, les familles nucléaires ou restreintes, les couples... tout ceci n’est que l’agrégation d’individus et rien d’autre ! (6)
 
Ainsi soit-il.
 
Quel est l’idiot qui a osé dire que le tout était toujours plus que l’agrégation de chacune de ses parties ?
Qui a osé penser que chaque approche pouvait utiliser des outils conceptuels appropriés ? Baliverne que tout cela.
Le seul outil conceptuel qui vaille c’est l’individu !
Il est l’alpha et l’oméga ! Mais du coup il devient aussi notre seul horizon... notre seul horizon dans un univers mondialisé... quel énormité !
 
On l’a décliné (Oh combien !) avec ces (devenus « ses ») produits dérivés : le narcissisme, la névrose, son hyper responsabilité, l’indispensable et omniprésent coaching, son quotient émotionnel...
 
Héro de notre temps, il est le seul responsable simultanément de son destin (de sa bonne fortune pourrait-on dire), de son épanouissement, de son image, de son travail, de l’organisation dans le travail (Ah çà existe encore çà ? bien sûr non) non, plutôt de sa petite entreprise au sein de l’entreprise... et tout se joue dans sa présence ou sa confrontation avec le RDM. Le Reste Du Monde : tout ce qui n’est pas lui.
Ouahou ! Quel pouvoir ! Quelle liberté ! Mme Roland nous avait déjà prévenue en son temps ! (7)
 
Alors avec autant d’injonctions qui pèsent sur lui, l’individu s’affaire (souvent sur son nombril).
Quand il ne s’admire pas, l’individu s’observe, se scrute, se surveille (avec une farouche volonté de contrôle), se culpabilise (de ne pas être à la hauteur de SES responsabilités, de ne pas être comme il faut).
Il travaille donc plus (de névrosé il devient maniaco-dépressif) pour gagner... ce qu’il peut... de quoi satisfaire son compte en banque ou de quoi satisfaire son « estime de soi »...
Il stresse, se fait coacher avant de se faire scotcher, s’émeut de ne pas être reconnu à sa juste valeur (mais prend-il le temps de reconnaître celle des autres ?).
 
De plus, il lui faut être jeune mais pas trop, diplômé mais pas trop, se prendre en charge mais pas au point d’être autonome, bien présenter mais pas trop, manger mais pas trop, savoir résister mais pas trop (seulement aux sucreries), faire du sport mais sans excès, savoir s’amuser ou même pire parfois savoir faire semblant de s’amuser... (8)
Il doit avoir la voix assez grave, trop haut placée cela le fait passer pour hystérique... Il doit savoir se nourrir correctement, des fruits et des légumes... qu’il doit se débrouiller pour ne pas payer trop cher.
Il doit remplir les bordereaux des guichets de banque, trier ses déchets, ranger les caddies, souffler au garagiste ce qu’il doit réparer, suggérer à son assureur ce qu’il pourrait lui proposer...
Bref, il doit être diététicien, mannequin, entrepreneur, financier, diplomate, administrateur, informaticien, coach...
Ah, si en plus il pouvait être chanteur ! L’honnête homme du XXI ème siècle !
 
En réalité, beaucoup de formel dans tout cela mais avec un vrai et beau sentiment de liberté !
Toujours est-il qu’il en ressort lessivé de cette liberté là.
Alors si rentré chez lui, on lui dit que LA liberté (du marché cette fois) lui a fait perdre ses économies et même dans certains cas sa retraite ou son domicile... il va falloir être très très pédagogue hein ?!!
 
On appelle çà la Communication !
 
Avez-vous remarqué d’ailleurs que quand quelqu’un ou quelques uns n’ont pas admis une chose c’est que l’on a pêché par manque de communication... tellement c’était du bon sens !
Il y en a bien un qui n’a pas assez communiqué et sur qui on pourrait se retourner non ?
 
A ce stade, la fascination de l’argent et l’anthropocentrisme me paraissent être des sujets suffisamment copieux pour faire l’objet d’une autre chronique...
A bientôt peut-être ?!
 
 
(1) Accessoirement, cela permettra au présent lecteur de savoir situer mes propres interprétations et valeurs que je rends ainsi explicites.
 
(2) Pour exemple, sur notre planète, l’image du héro tendance ce siècle est un modèle blanc, la trentaine, mâle teinté androgyne, de belle présentation et qui le sait, le teint hâlé, qui s’attache à séduire pour flatter son ego ou tout simplement « survivre », féru de nouvelles technologies. Il sait gagner de l’argent (et le dépenser) à défaut d’exercer un métier, socialement transparent, sans remous, qui se conforme aux dernières modes du moment auxquels d’autres ont pensé pour lui...
 
(3) En réalité, nombreuses sont les règles, mais elles sont à l’image de notre législation française : beaucoup de lois et peu de décrets et de moyens d’application !
 
(4) « La fin de l’histoire ne signifie pas la fin des événements mondiaux, mais la fin de l’évolution de la pensée humaine » en ce qui a trait aux grands principes fondamentaux comme « ceux qui gouvernent l’organisation politique et sociale ». F. Fukuyama Influent professeur d’économie politique internationale à la SAIS (Université Johns-Hopkins) à Washington DC
 
(5) Que l’on ne se méprenne pas, je ne nie pas la nécessité impérieuse de la valeur individuelle et du droit qui l’accompagne, je suis aussi militante des droits de l’homme... mais ce ne doit pas être notre seule perspective sinon l’on nie le droit « objectif », celui qui organise les rapports entre les hommes, pour se livrer à un sport fort connu : « diviser pour régner »
 
(6) Et encore... depuis la psychanalyse, on sait bien que l’individu est parfois à recomposer... entre son çà, son moi, son surmoi...
 
(7) Madame Roland, l’égérie des Girondins condamnée par le tribunal révolutionnaire le 8 novembre 1793 se serait exclamée, en gravissant les marches de l’échafaud et avec le regard fixé sur la statue de la Liberté : « Liberté, que de crimes ne commet-on pas en ton nom ! »
 
(8) Notamment aux réunions de travail convenues dès 18h30...
 

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5 réactions à cet article    


  • NWN NWN 18 octobre 2008 16:09
    Bravo !!!

    "Toujours est-il qu’il en ressort lessivé de cette liberté là."

    on appelle ça aussi : Perdre sa vie à vouloir la gagner .

    • Caramelle 18 octobre 2008 21:37

      Bien malheureusement !!! Merci


    • Gül, le Retour II 18 octobre 2008 16:37

      Superbe !!!


      • Caramelle 18 octobre 2008 21:37

        C’est trop d’honneur.. Merci


      • vincent p 18 octobre 2008 18:12

        Tout à fait la liberté marchande n’a jamais éclairé personne, à part bien sur pour quelqu’uns sur le mode pantouflard et automatique, des lumières pour toujours paraîent-ils...

         

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