André Pironneau et la dissipation progressive de l’illusion du « corps cuirassé » qui ne serait pas qu’une médication à usage interne (116)
Lors de la séance de la Chambre des députés du 28 janvier 1937, consacrée, elle aussi, à l’analyse de la situation de l’armée française en face de la menace allemande, le député André Beauguitte sera venu souligner avec force un aspect pourtant déterminant de la mise en œuvre du « corps cuirassé », qui n’a pas été abordé par le lieutenant-colonel Charles de Gaulle dans son livre Vers l’armée de métier (1934), alors qu’il s’agit de l’une des conditions essentielles qui auront permis, en mai-juin 1940, à l’Allemagne, d’enfoncer les lignes françaises en si peu de temps…
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L’armée mécanisée et motorisée réclame des routes capables d’assurer un débit suffisant. Ces routes spéciales qui nous font totalement défaut sont les autostrades. Sans elles, avec notre armée actuelle, on ne conçoit pas de concentration rapide sur le point exact de notre frontière où un chef d’État étranger tout-puissant, dans le secret de sa méditation solitaire, déciderait un jour de porter le combat. Si nous avions, demain, à subir une guerre, elle débuterait par une agression subite, foudroyante. La rapidité de riposte deviendrait alors un des facteurs de la victoire. » (page 190)
Avec André Beauguitte, entrons dans quelques détails…
« L’autostrade allemande comporte une largeur de 20 à 30 mètres, en deux courants doubles et séparés, sans croisement ni passage à niveau. » (page 190)
« C’est une somme de 25 à 30 milliards qui a été prévue en Allemagne pour cette œuvre de géants. » (page 190)
« Il s’agit, tout d’abord, d’une rocade impressionnante, épousant le tracé de la frontière suisse et de la vallée du Rhin, passant par Munich, Ulm, Stuttgart, Heidelberg, Francfort, Düsseldorf, Dortmund, pour remonter vers Hanovre et Brême. Sur cette rocade sont greffées des antennes non moins puissantes, qui, toutes, sont en direction des frontières et menacent notre pays ou les pays voisins du nôtre. Ces antennes partent ; d’Ulm et de Karlsruhe en direction de la Suisse ; de Karlsruhe et de Sarrebrück vers la Belgique ; de Mayence et Sarrebrück vers le Luxembourg ; de Mayence et de Trèves ; de Cologne et d’Aix-la-Chapelle vers la France ; de Düsseldorf, de Hanovre et de Brême vers la Hollande, respectivement par Nimègue, Hengelo et Groningue. » (page 190)
« En Rhénanie, trois grands faisceaux convergent vers la région de la Sarre, de Trèves et d’Aix-la-Chapelle. » (page 190)
« Il n’est pas nécessaire d’insister sur la valeur d’un tel réseau le jour où une concentration allemande serait orientée vers les frontières hollandaise, belge, française ou suisse. » (page 190)
En face de quoi, la réponse française semble très limitée…
« Je sais bien qu’il existe chez nous un programme au ministère des travaux publics et un autre au ministère de la guerre. » (page 191)
« […] il se limite à l’amélioration de certaines routes nationales, en portant leur largeur à 12 mètres (routes à quatre voies) et en supprimant les passages à niveau. » (page 191)
« L’Allemagne, avec des voies de 25 à 30 mètres de large, avec un double courant montant et descendant qui ne servira que pour la concentration, pourra diviser en quatre parties la colonne qui viendra sur notre frontière et qui représente environ 80 kilomètres de long. » (page 191)
Vient le tour de Léon Archimbaud qui va conclure sur un appel du pied qui aurait pu conduire ses collègues à revenir sur la question de l’allié de revers… Mais, non, ce n’était pas encore pour cette fois-ci…
« Un fait domine tous les autres : nous avons actuellement 430.000 hommes sous les armes. L’Allemagne en a 800.000, bientôt un million. Nous avons 1.300 avions modernes, c’est entendu. L’Angleterre en a un nombre égal. L’Italie en a 1.900. L’Allemagne en a 2.000, dit-on. Le Gouvernement veut bien me faire savoir que ce nombre se réduirait à 1.400. » (page 213)
« Je pense que les chiffres que je viens de produire ne peuvent être contestés. Raison de plus, mes chers amis, puisque nous voulons avant tout que la France soit forte, pour nous réjouir de l’existence des 4.200 avions de la Russie, avec qui nous avons signé le pacte que vous connaissez tous, dans l’intérêt de notre pays. » (page 213)
…mais qui s’arrête au seuil de la mise en place d’une alliance de nature militaire.
Nous pouvons constater que, même Édouard Daladier, qui est, non seulement, ministre de la Défense nationale et de la Guerre, mais également vice-président du Conseil, ne peut s’empêcher, dans la séance de la Chambre des députés du 2 février 1937…
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…de s’extasier devant ceci… sans en tirer aucune conséquence…
« En Russie, nous voyons une armée permanente de 1.300.000 hommes qui, suivant leur spécialité, sont enrôlés pour deux ou pour quatre ans. Il faut ajouter les 150.000 hommes des divisions du territoire, qui ne font qu’un service d’un an, et les 150.000 hommes du Guépéou. Ce matin même, mon ami M. Pierre Cot, ministre de l’Air, vous décrivait la puissance de son aviation. Il faut aussi tenir compte de la puissance de plusieurs milliers de chars rapides et, enfin, d’une marine en voie de développement et qui, d’ailleurs – notez bien ce détail -, n’est assujettie à aucune des limitations contractuelles qui ont été acceptées par les principales puissances du monde. » (page 290)
Un ange passe, donc, et puis… voilà ce que le ministre préféré de la droite au sein du gouvernement de Front populaire ose avancer devant la représentation nationale…
« Je dis, messieurs, que plus notre volonté de paix est ardente, plus nous devons faire en sorte que, jamais, notre patrie ne soit une proie facile pour d’autres invasions. » (page 290)
Faudra-t-il s’en remettre au « corps cuirassé » du lieutenant-colonel de Gaulle ? Malheureusement, même André Pironneau finit par douter beaucoup de son caractère miraculeux… C’est que la guerre d’Espagne a mis à mal le crédit que, par avance, on pensait pouvoir faire à cette vitesse et à cette force-là… Il ne consent à l’avouer qu’à mi-voix dans cet article de L’Écho de Paris du 13 avril 1937 dont le titre ne tarde pas à être démenti par un contenu qui le ruine : Les enseignements militaires à tirer de la guerre d’Espagne - Importance essentielle des troupes de qualité - Rôle capital des chars moyens et lourds
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Une surprise tout de même : les troupes de qualité sont soigneusement séparées des chars… En effet…
« Le premier fait qui s’impose à l’esprit, c’est le rôle prépondérant qu’ont joué, dès le début, et que paraissent jouer toujours, dans l’un et l’autre camp, les troupes de qualité. Dès que le général Franco eut réussi à faire passer le détroit aux éléments d’élite stationnés dans la zone espagnole du Maroc, tercio et troupes marocaines, il prit ipso facto l’avantage sur les forces du gouvernement de Madrid. Pourtant l’effectif des légionnaires et des « regulares » était des plus limités, et leur armement tout à fait ordinaire : à peine 30.000 combattants normalement dotés en fusils et en mitrailleuses, mais entièrement dépourvus de chars et appuyés tout au plus par une trentaine de batteries. »
Impossible de s’y tromper : les chars n’y sont pas…
Ce qui n’empêche nullement André Pironneau d’ajouter une petite touche de nostalgie qui paraît n’engager que lui, à moins que la suite, etc…
« On imagine sans peine que, dans cette période de la guerre, où tout dépendait de la manœuvre et de la vitesse, les chefs de chaque parti ont dû rêver souvent aux grandes unités mécaniques modernes, grâce auxquelles celui qui en eût disposé aurait tranché le nœud gordien d’un coup. »
Pas de chars et par conséquent…
« On peut donc dire que, jusqu’à maintenant, si les miliciens du Frente Popular, comme aussi les phalangistes et requetes nationalistes, se montrent capables de tenir les fronts, ce sont les troupes d’élite, constituées dans les deux camps, qui mènent le jeu actif. »
« L’équilibre étant ainsi rétabli quant aux forces de qualité, on a vu, suivant le processus classique, se stabiliser le front de Madrid. »
Retenons maintenant notre souffle, puisque…
« C’est alors qu’a commencé l’ère du tank. »
Et plutôt mal…
« D’abord il est apparu, comme on l’avait d’ailleurs constaté pendant la Grande Guerre, que, pour être efficaces, les chars devaient être employés en masse. »
« De là ces actions locales de dix, vingt ou trente chars, ne quittant pas les abords des routes, et qui, pris immédiatement à partie par les engins spéciaux et l’artillerie du secteur adverse, étaient bientôt arrêtés. Il en est résulté des jugements sommaires et faux portés sur le compte de l’engin blindé. »
De la qualité extrême du matériel (sans doute), il fallut donc en venir à la quantité… Voici venir un très bon exemple :
« C’est ainsi que la grande attaque entreprise le mois dernier par les nationalistes pour déborder la capitale en direction de Guadalajara fut menée avec le concours de tous les chars disponibles, soit environ deux centaines. Le résultat fut un bond en avant de près de 50 kilomètres dans un secteur du front où, jusqu’alors, les plus coûteux efforts n’avaient abouti qu’à des gains insignifiants. Avance provisoire, d’ailleurs, les républicains ayant à leur tour engagé, en contre-attaque, une force blindée relativement imposante qui brisa toutes les résistances. »
C’est bien pourquoi, dans Vers l’armée de métier, le très prévoyant De Gaulle n’a toujours mis que des foules ou des masses inexpérimentées en face de son terrible « corps cuirassé »…
Mais Pironneau, lui, insiste. Ce ne peut être qu’une question de quantité supérieure, d’un côté ou de l’autre :
« En tout cas, la masse de chars, pourtant modeste, mise en œuvre de part et d’autre, avait dominé toute l’opération. »
Il n’en demeure pas moins qu’il éprouve un certain malaise (c’est lui qui souligne) :
« On peut se demander pourquoi l’avance profonde réalisée par les chars, successivement dans les deux partis, n’aboutit pas en définitive à de plus vastes résultats. La raison en est que les chars ne peuvent combattre seuls. Il faut qu’ils soient soutenus de près par une fraction d’infanterie nettoyant et occupant le terrain immédiatement après leur passage, et par une artillerie marchant à leur vitesse et susceptible de les appuyer constamment. »
Une nounou assez marchante, quoi !... Mais, voici autre chose, encore :
« Outre ces observations d’ordre tactique, les témoins les plus qualifiés des opérations récentes ont fait la constatation technique que, parmi les caractères des chars, c’est le blindage et l’armement qui avaient la prépondérance par rapport à la vitesse et au rayon d’action. »
Et là, André Pironneau atteint le creux de la vague …
« Au contraire, les engins russes du type T 26 de 9 tonnes, blindés à 13 millimètres et surtout ceux du type T 28 de 20 tonnes, avec canons de 47 et blindage de 20 millimètres, ont paru beaucoup plus redoutables. Il semble bien, comme on pouvait d’ailleurs le prévoir, que pour agir contre un ennemi organisé, ayant mis en position ses engins antichars et son artillerie, le char moyen et lourd s’impose. »
Alors, la part militaire du traité franco-soviétique ?....
Pour en savoir plus sur le présent travail, veuillez suivre ce lien...
https://dejeanmoulinavladimirpoutin.wordpress.com/
Michel J. et Christine CUNY
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