ANONYME
Je te connais, je te sens, je te renifle, tu rôdes dans les couloirs les coulisses, tu regardes, furtif : tu ne t'appartiens pas. Voyeur.
Tu renifles la vie des autres, tu rigoles mais tu pleures.
Tu es le tagueur de zerb sur les piliers des ponts, bmx abarbeurk sur les dalles des maisons, tu pisses sur les paillassons.
Tu convoites, tu t'énerves, tu t'incrustes en retrait, tu jettes tes canettes dans les fossés, chies dans les bosquets, écris des lettres calomnieuses. Tu t'attaques aux plus faibles, tu violes les jeunes filles apeurées, arraches son sac à la mémé.
Au volant tu klaxonnes tu slalomes tu bifurques accélères ; tu es le roi de l'automobile ; c'est ton domaine. Tu ne ressembles à rien qu'on puisse identifier, d'un coup d'oeil ; tu voles les chiens. Tu détestes les impasses, les cours et n'aiment que les salles obscures.
Parfois tu ne t'en rends même pas compte, c'est une seconde nature ; tu élèves rarement la voix.
Mais tu aimes le risque, la jouissance est pour toi seul, impuissant pourquoi pas, masturbateur sûrement. Tes oreilles sont longues et fines, tes narines largement ouvertes et tes doigts cliquent bidouillent triturent avec habileté.
Tu es ton propre héros mais il te faut une cour ou tu es inconscient, et ta vie est normale. Ce sont des gestes, machinal tu agis, qui n'attendent rien, l'évidence de l'instant.
Mais toujours tu nuis.
Si ce n'est toi c'est donc ton frère, si semblable.
Mais même si tu signais tu resterais anonyme, urbain qui le vaut bien car soumis à la propagande tu te crois quelque chose alors que pour respirer tu t'autorises.
Aujourd'hui pour la centième fois tu as coupé mes clôtures ; hier tu as poussé les chevaux hors de leur parc ; je t'ai vu, je te vois, tu es misérable, pitoyable, tu ne ricanes pas, tu te venges : j'existe, je te gêne, tu m'écrases, tu es le plus fort, toujours. Moi, je répare, je cours après mes chevaux, j'y passe des heures ! Toi, tu ne voulais pas lever le pied ou te plier pour passer dessus ou dessous ma clôture ! Ça fait quinze ans que ça dure ! Courageux anonyme, qui sait tuer le lièvre, saccager le boulot de l'éleveur, dis moi : « es-tu aussi bravache avec ton patron ? ». Tu as volé mon fumier, tu as volé ma pelle, tu as tué mes vaches. Patron ? Comment te comportes-tu avec tes employés ? Pardon ? Tes subordonnés, ah bon !
L'anonymat est intolérable à l'homme ! Le pire des truands est un chef dans son groupe ; l'assassin solitaire, du genre maboule, rôde sur les lieux de son crime, histoire de capter quelques jouissances. Quant à l'assassin par intérêt ou par passion qui n'a pas été démasqué, je jurerais qu'il vit mal dans un environnement qui ne le « connaît » pas.
Notre société urbaine, surpeuplée, rend fou. Pour échapper à cette folie tous les humains sont prêts à toutes les folies de compensation ! Petit groupe de ci petit groupe de ça : n'être pas reconnu n'est pas vivable !
En revanche, l'étouffoir des contraintes obligent certains à agir dans l'anonymat qui autorise tout ! C'est assez spectaculaire que ce soit toujours dans le néfaste !
Au départ, on a « cherche-moi, maman, cherche moi ! Tu ne t'es pas rendue compte que j'avais disparu ? », ça peut aller très loin mal bouclée cette histoire-là !
Ou bien au contraire « regarde-moi ! Regarde-moi » et... personne.
Mais l'anonymat cherché comme espace de liberté-transgression est somme toute assez banal.
Mais plus banal encore est l'anonymat inconscient ; dans n'importe quelle situation sans témoin, on se lâche ! Que l'on jette ses papiers de papillotes par les fenêtres, que l'on ne laisse pas son numéro de téléphone à celui à qui l'on vient de cabosser la voiture, que l'on ne s'arrête pas pour voir si le chien que l'on vient d'écraser est encore vivant, si on l'achève, si on le pousse si on va le faire soigner, et je ne parle pas des enfants que l'on laisse dans le fossé après les avoir heurtés, l'anonymat c'est se défiler, ne pas assumer ses responsabilités !
La voiture est le lieu idéal : on est tout-puissant et, anonyme ! Merveille des merveilles !! Le plus étonnant est de voir des gens qui ne rentrerait pas chez eux sans mettre les patins, qui ne laisseraient pas traîner un mouchoir dans leur vide-poches, jeter par dessus les portières tout, de leurs vieilles cassettes débobinées à leur CD inconvenant pour l'heure à moins qu'il ne fût rayé, leurs bouteilles plastiques leurs sachets, bref ; leurs déchets. Sans le moindre état d'âme. Il faut dire que cela fait plusieurs décennies que l'on nous bassine avec les emplois de service et qu'il est loisible de se dire que si on pisse sur un mur on crée un emploi pour celui qui nettoiera ; il y a vingt ans déjà les enfants de sixième l'avaient bien compris : à la surveillante de cantine qui leur demandait de nettoyer la nourriture qu'ils avaient jetée par terre, ils répondaient : « il y a quelqu'un de payé pour ça ! ». On a la dignité qu'on peut ; cela fait plusieurs millénaires que l'on nous fait croire que l'on est important que si l'on nous sert ! La petite vengeance du Client Roi ! Je paye, donc je suis Roi ; certains en déduise qu'au fond, même s'ils ne payent pas ils n'en sont pas moins roi.
Il y a d'ailleurs tellement de parasites payés à rien foutre qu'on se demande bien pourquoi on se gênerait vu qu'alors il n'y aurait pas de plaisir.
Je suis la première à applaudir Mélenchon quand il dit « cessez de tordre votre béret dans vos mains en baissant les yeux quand vous vous adressez à votre patron » ; mais il n'a pas dû bien saisir que le même qui tord son béret, et plus certainement qui lèche le cul de son patron, est le même qui assaisonne la serveuse du bar pas assez alerte à son goût.
L'humble d'aujourd'hui n'a pas encore bien appréhendé la quote-part qui lui échoit dans le bien vivre ensemble, son anonymat, c'est-à-dire son insignifiance il la garde pour l'acte solitaire, sans importance.
Multiplier par quelques millions le geste que l'on vient de faire, et cela prend une toute autre dimension. Mais « je » n'est pas multipliable. « Je » se défoule, « je » importe parce que, partout ailleurs « je » n'est rien.
Alors prendre soin du bien commun comme de son bien propre, vous n'y pensez pas !
J'ai plein de choses à dire, mais laisser parler les autres, ce n'est pas envisageable.
Je viens de compter que j'ai une moyenne de six articles par mois ; c'est énorme ! Quoi ? Un quart temps ou quasi ! Pendant ce temps des articles ne passent pas, des gens neufs ; heureusement, je ne tiendrai pas la distance, je me dis parfois que cette addiction à la causerie risque de mal finir ! Et si soudain, je m'autorisais des articles sans travail ? Sans correction ? Aïe ! Quoique n'étant pas anonyme vis à vis de moi-même, scrupuleuse et ayant le souci de ne pas trop me décevoir, j'entendrai une petite voix !
Mais revenons à nos courageux anonymes. Je ne parle pas des alcooliques honteux, anonymes quoique bien connus chez eux.
J'ai encore un téléphone qui peut recevoir des appels anonymes si je décroche mais ce n'est plus guère le cas ; si on veut être anonyme, on masque et il n'y a plus guère de gogos qui acceptent ; en revanche la lettre que j'envoie est postée d'un lieu resté anonyme ! Les flammes me manquent mais je n'ai jamais entendu personne en parler.
Il leur manque une petite voix, à tous ces gens-là ; plus de feed-back, pas de surmoi, pas de papa caché dans le ventre ou un professeur dans la tête ; aujourd'hui, nous sommes libres, comme l'air d'aller où il veut.
Le problème c'est la déviance car enfin on peut se mettre d'accord qu'à priori et à preuve du contraire, tout individu mérite respect ! Seulement dans ce cas de figure, l'attitude animale de troupeau bat son plein : mon patron m'humilie, j'humilie ma femme ; mon mari m'humilie, j'humilie mon enfant ; ma mère m'humilie j'humilie le petit copain encore plus minable que moi , et lui se défoule sur son chien ; bien que souvent il s'y console.
Ou bien je sers et cire les bottes d'un gros con de patron, je me défoule sur le pompiste ou la vendeuse ! C'est bien normal, mon patron me paye, il est roi et fait ce qu'il veut ; quand moi je paye, eh bien, je fais pareil !! ce n'est pas une valse, c'est une gavotte !
Il y a trop de raz-le-bol dans tout ça au point que plus personne ne peut y retrouver son bonheur.
Nous vivons une époque où la conscience existe quoiqu'on dise ; parce qu'il est vrai qu'il fut un temps où les nobles ne se doutaient même pas qu'une servante était aussi importante qu'un meuble ! L'anonymat n'était pas nécessaire : pour ces gens-là tout était permis. Il n'y avait que les petites gens pour avoir une morale, mais celle-ci n'était qu'au service du seigneur : tu ne feras pas ci tu ne feras pas ça et, l'arrogance ou la rébellion face aux puissants était le pire des crimes. Aujourd'hui on tutoie son patron, mais on s'écrase comme avant ! L'hypocrisie a remplacé l'ignominie.
On finira bien par y arriver, un jour.
Maurice me disait l'autre jour : « ils se battraient pour aller lui faire une pipe gratos ! ». Vocabulaire d'ici, vérité éternelle.
« On » a demandé que je coupe mon eucalyptus qui balançait élégamment par temps de mistral, , haut, dépassant sur le domaine public. Ce « on » est bien gardé. Secret d'élus.
Mais quand « on » est découvert, malhabile ou malchanceux, « on » attaque : il n'y a rien de plus dangereux que les gens qui sont merdeux. Prêts à tout. L'anonyme découvert est prêt à tout.
Mais entendons-nous bien, il y a les anonymes gentils.
Ma maison est toujours ouverte, tout le monde le sait. Deux ou trois jeunes cons sont rentrés une nuit et m'ont volé mon sac ; ils ont laissé ma chienne dehors, elle avait dû les trouver à son goût et leur faire la fête. C'est quand elle a gratté à la porte que ça m'a réveillée !!
Pour le reste, c'est au moins trois fois par semaine que je trouve du pain pour mes chevaux, des fleurs, des légumes, un trésor de relief de repas pour mes chiennes, un os, ou un poulet rôti à peine rongé !un article, une revue... posés anonymement sur ma table. Je fais mon enquête, je retrouve presque toujours le coupable !
C'est étrange cependant, les gens ont moins honte quand ils donnent que quand ils cassent détruisent ou tuent.- si on leur pose la question, ils avouent.
J'ai fait des enquêtes pour mes clôtures, mon crottin, ma pelle... mes vaches. Je n'ai trouvé personne !
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