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Arnauld Mercadier, cinéaste fabuliste de la comédie humaine

 Trois films diffusés en moins d’un an viennent de révéler un nouveau cinéaste de talent, « Au bas de l’échelle  » (1) , « À dix minutes de nulle part  » (2) et « Le client  » (3) . Que ces œuvres de qualité aient été diffusées sur TF1, étonne. Mais, c’est vrai, les chaînes du service public en sont aujourd’hui à gaver leur public d’insipides et stupides séries américaines.

On brûlait donc de faire la connaissance de cet « extra-terrestre » capable d’inventer un cinéma populaire, au sens noble du terme qui, à chaque fois, a réuni une belle audience, entre 5 et 8 millions de téléspectateurs. On l’a rencontré, mercredi 5 octobre 2011, au « Train bleu  », ce restaurant qui domine les quais à la Gare de Lyon à Paris, deux heures avant qu’il ne prît le train.

Un quiproquo : une filiation fantaisiste

Son nom : Arnauld Mercadier. Forcément, on est tombé dans le panneau, à la façon d’un des quiproquos comiques qui pimentent ses films. « Mercadier », n’est-ce pas le nom d’une excellente comédienne ? On est à ce point habitué à voir dans l’industrie du spectacle et ailleurs les enfants suivre par passe-droits les pas de leurs parents qu’une rumeur persistante fait d’Arnauld le fils de Marthe alors qu’il n’en est rien.

Rouennais d’origine, en revanche, il s’intéresse au cinéma depuis son adolescence, a fait des études de cinéma, puis a travaillé pendant quinze ans comme assistant sur divers tournages avec des réalisateurs réputés comme Léos Carax, ou moins connus pour un film sur les gangs des rues d’Abidjan, par exemple. Ce n’est qu’en 2005 que TF1 lui met le pied à l’étrier, si étroit soit-il, avec sa série « Sous le soleil  ». Et puis un producteur, Benjamin Dupont-Jubien lui a donné sa chance avec « Au bas de l’échelle  » », un remarquable scénario de Fabienne Lesieur, entre février et septembre 2010. Le succès d’audience recueilli lui a alors ouvert les portes de TF1 qui a diffusé dans la foulée ses deux autres films.

Le style d’Arnauld Mercadier

Ces trois œuvres portent la marque d’un style reconnaissable à trois caractéristiques.

1- Des sujets graves traités de façon comique

La première est un type de comédie qu’a illustré si superbement d’illustres devanciers comme Molière. A. Mercadier traite de sujets graves, voire tragiques, mais de façon comique.

- « Au bas de l’échelle  » est l’histoire d’un père, chef d’entreprise, qui exige de son fils qu’il fasse incognito un stage de six mois comme simple ouvrier dans son usine avant d’en prendre la direction. On devine les quiproquos qu’engendre cette situation cocasse entre le fils du patron et les ouvriers qu’il intrigue. Est posé magistralement le problème de la relation entre patron et employés : « Diriger une entreprise (n’est pas qu’affaire de chiffres), c’est aussi une aventure humaine, » rappelle le père à son fils bardé de diplômes qui ne raisonne qu’en financier.

- « À dix minutes de nulle part  » provoque une joyeuse collision entre trois intégrismes destructeurs : l’intégrisme écolo avec ses lubies, l’intégrisme religieux catholique et ses interdits, et l’intégrisme de l’addiction au travail qui cause tant de ravages dans une vie familiale.

- « Le client  », enfin, montre à quelles extrémités absurdes peuvent en venir deux conjoints qui divorcent. Désireux d’en finir avec une procédure que sa femme s’ingénie à faire traîner pour « (l’) empêcher d’être heureux  » avec sa nouvelle compagne, Fred engage l’avocat le plus incapable pour tout perdre : or, c’est à une initiative hasardée par celui-ci qu’il devra de contrer la stratégie perverse de son ex.

« On ne rit que des souffrances humaines  », rappelle Arnauld Mercadier. C’est en effet le ressort de la grande comédie à la Molière.

2- Le goût de la fable

La deuxième caractéristique du style Arnauld Mercadier est le goût de la fable. Le danger est que les incultes confondent la stylisation inhérente à ce genre d’expression avec celle de la caricature qui, elle aussi, schématise mais pour déformer. Aurait-on idée de reprocher aux fables de La Fontaine une quelconque caricature ? La fable, certes, simplifie les lieux, les personnages et l’action, mais c’est pour aller à l’essentiel sans l’altérer.

On reconnaît dans les trois films d’Arnauld Mercadier la même technique de la fable. Scènes, échanges, personnages, lieux ne sont retenus que pour leur richesse symbolique et l’ellipse écarte tout ce qui égarerait ou ralentirait le rythme du récit.

3- La justesse de la représentation

On a voulu savoir comment A. Mercadier s’y prenait pour faire en sorte que ces scènes, paroles, jeu des acteurs, ellipses soient si « justes ». Car la stylisation de la fable vise « la justesse dans la représentation » à la différence de la caricature qui sombre dans l’invraisemblance et l’exagération. Et cette justesse est la troisième caractéristique du style d’Arnauld Mercadier.

Le réalisateur, un chef d’orchestre à la recherche de l’harmonie

On a ainsi appris que c’est le résultat d’une méthode originale de travail, avant, pendant et après le tournage.

1- Avant le tournage

En amont, Arnauld Mercadier retravaille le scénario avec le ou la scénariste. Il procède ensuite à deux types de lectures successives : l’une avec la production et l’autre avec les comédiens qu’il a recrutés lui-même chaque fois qu’il le peut : c’est lui qui, par exemple, a choisi Vincent Elbaz pour jouer le fils du patron dans « Au bas de l’échelle  », ou encore Héléna Noguerra qui incarne Mariette, la déléguée syndicale combative. De même, les figurants dans l’usine étaient des ouvriers au chômage rencontrés sur le lieu du tournage.

2- Pendant le tournage

Cette lecture du scénario avec les comédiens, A. Mercadier l’appelle « l’heure des trahisons » : car chacun est invité à définir l’idée qu’il se fait de son rôle, quitte à en modifier l’interprétation originelle pressentie. Toute suggestion ou critique est bienvenue et susceptible d’être intégrée pour parvenir à cette justesse qui rend la fable si crédible. Forcément, il s’instaure entre réalisateur et comédiens une relation de confiance : ceux-ci se sentent « accompagnés, aimés  ». Pareille complicité leur permet de donner le meilleur d’eux-mêmes, y compris quand des scènes sont filmées jusqu’à 10 fois.

A. Mercadier conçoit son rôle comme celui d’ « un chef d’orchestre  » dont scénariste, producteurs, comédiens et techniciens seraient les instrumentistes. Un seul souci l’anime : « tendre vers l’harmonie  », dit-il en filant la métaphore musicale. C’est alors que « les mots sonnent justes quand les humeurs sont justes  ». « J’écoute d’abord les émotions, dit-il encore, et non les mots  » qui les expriment alors naturellement. « C’est en regardant et en écoutant les acteurs que (le réalisateur fait naître) la mise en scène  ».

3- Après le tournage

Après le tournage, l’essentiel reste à faire. C’est le temps du montage et de ses choix ultimes décisifs. A. Mercadier entretient avec son monteur ou sa monteuse le même type de relations étroites. Il est présent à toutes les étapes du montage pour écouter leurs suggestions. Par définition, le montage est l’art de l’ellipse, ce procédé qui écarte tout ce qui n’est pas nécessaire à la compréhension. Et dans le cadre d’une fable, l’ellipse est reine pour parvenir à cette stylisation qui conduit à l’universalité du symbole ou de l’allégorie.

Un exemple tiré d’« Au bas de l’échelle  » en donne une idée. En revenant du travail, Thibaut, le fils du patron, surprend deux voyous en train d’essayer de voler sa mobylette. Certains n’auraient-ils pas sauté sur l’occasion pour offrir quelques secondes de la bagarre inévitable ? A. Mercadier, non ! Par une ellipse étonnante, le coup de poing asséné au visage de Thibaut résonne comme un coup de gong et éclate comme le flash du scialytique à ses yeux quand il les rouvre sur son lit d’hôpital. La scène dramatique mais anecdotique d’une bagarre violente qui pouvait être exploitée stérilement pour stimuler un réflexe de voyeurisme, devient comique dans cette rapide succession de plans par ellipses qui transporte en un clin d’œil Thibaut de la rue de son agression sous le scialytique de l’hôpital où il a été conduit inconscient. Surgit alors dans le halo aveuglant en gros plan le visage cauchemardesque de sa mère accourue à son chevet au risque de compromettre son stage clandestin quand fait irruption à son tour dans la chambre Mariette, la déléguée syndicale, venue, affolée, prendre de ses nouvelles.

On songe à Ettore Scola qui au tout début de « Nous nous sommes tant aimés  » (1974), remplace par image la déflagration de la bombe que les Résistants font éclater au passage d’un convoi de l’occupant, par la clameur d’un peuple en liesse explosant de joie à la Libération en 1945.

 

La qualité peut parfois se trouver là où l’on ne l’attend pas. Raison de plus pour la guetter où qu’elle se cache. On se réjouit que TF1 ait découvert ce cinéaste et lui ait donné déjà par trois fois l’occasion de faire la preuve de son excellence. La comédie selon Arnauld Mercadier, comme celle de ses grands devanciers, fait rire ou sourire des souffrances humaines, selon son mot, et invite ainsi le spectateur à réfléchir après s’en être amusé. Savoir associer rire et réflexion n’est pas donné à tout le monde. Combien d’exemples de comédies au rire abêtissant sinon avilissant ? L’événement est assez rare pour qu’on garde désormais en mémoire cette nouvelle signature, Arnaud Mercadier, cinéaste fabuliste de la comédie humaine. Malgré son patronyme et la rumeur, il n’est pas né d’une comédienne, une petite cuiller d’argent dans la bouche. Il ne doit qu’à son travail et à son talent de s’être hissé déjà parmi les grands réalisateurs. On n’attend plus impatiemment que ses films soient disponibles en DVD. Paul Villach

(1) Paul Villach, « L’anti-Jean Sarkozy : « Au bas de l’échelle », une comédie haut de gamme sur TF1 », AgoraVox, 11 novembre 2010

(2) Paul Villach, « Une joyeuse collision d’intégrismes : « À dix minutes de nulle part », un nouveau film d’A. Mercadier sur TF1  », 15 juin 2011

(3) Paul Villach,

- « À ne pas rater, « Le Client », une comédie d’Arnauld Mercadier sur TF1, le 26 septembre !  », AgoraVox, 21 septembre 2011

- « La guerre du divorce : un sujet d’actualité et de fiction dans le film « Le client » d’A. Mercadier  », AgoraVox, 27 septembre 2011


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1 réactions à cet article    


  • LADY75 LADY75 18 octobre 2011 16:41

    Lady Panam relève :

    Le plaidoyer pour TF1 diffuseur d’oeuvres de qualité et le service public, qui passe d’insipides séries américaines..

    Des séries américaines, c’est bien connu, TF1 n’en diffuse pas..

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