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Accueil du site > Tribune Libre > Aux origines de la surveillance de masse : Observation de Masse et salles (...)

Aux origines de la surveillance de masse : Observation de Masse et salles de danse

Traduction de la huitième partie de la série Occult Yorkshire : Fabian Family Secrets and Cultural Engineering in the UK, par Jasun Horsley.

Partant de son histoire familiale (son grand-père, Alec Horsley, était le fondateur de Northern Dairies, devenue la multinationale Northern Foods, et son frère Sebastian était un artiste de renom), Jasun (de son véritable nom Jason) Horsley évoque, entre autres, les sujets de la société fabienne, de l'éducation, de la pédophilie, et du progressisme.

Le Yorkshire occulte : secrets de famille fabiens et ingénierie culturelle au Royaume-Uni

Il ne serait pas exagéré de qualifier le vingtième siècle de siècle fabien. Une chose est certaine : l’orientation de l’éducation moderne imposée aux 90 % composant les couches inférieures de notre société a été modelée selon une conception en grande partie fabienne – et le prestige et la sécurité déconcertants dont bénéficient actuellement ceux qui parlent de « globalisme » et de « multiculturalisme » sont un résultat direct de l’intérêt porté par le passé aux prophéties fabiennes selon lesquelles la mise en place d’un état-providence, suivie par une attention soutenue portée à l’internationalisme, serait le mécanisme permettant d’élever les grandes entreprises au-dessus de la société politique, et un précurseur nécessaire à l’utopie. La théorie fabienne est le Das Kapital du capitalisme financier.
 John Taylor Gatto, Underground History of American Education

Le 2 janvier 1937 (l’année de naissance de Northern Dairies, une fois encore), un poète surréaliste britannique du nom de Charles Madge publia une lettre dans le magazine fabien New Stateman and Nation. Intitulée Anthropology at Home, la lettre annonçait la formation d’un groupe d’écrivains, de peintres et de cinéastes qui avaient décidé de se consacrer à la documentation sociale. Peu après, Madge (qui était l’époux du poète Kathleen Raine) unit ses forces avec celles de Tom Harrisson, dont le poème fut publié « par hasard » sur la même page que la lettre de Madge.1 Harrisson était un ornithologue doublé d’un anthropologue qui écrivit pour The Observer et travailla pour les services de renseignement durant la Seconde Guerre Mondiale.2 Ils furent ensuite rejoints par le cinéaste Humphrey Jennings, qui avait fondé en 1928 Experiment, le magazine littéraire de Cambridge, avec deux acolytes de mon grand-père, Jacob Bronowski et William Empson (ce dernier, originaire du Yorkshire, rejoignit par la suite Observation de Masse – O-M). Jennings travailla pour Crown Film Unit, une des branches de la propagande cinématographique du ministère de l’information durant la Seconde Guerre Mondiale. Ensemble, ces « artistes et poètes » créèrent une organisation dédiée au développement de ce qu’ils appelaient « une science de nous-mêmes ». Tiré de Mass-Observation and Britain in the 1930s : A Brief History :

Dans sa forme originelle, Observation de Masse (O-M) était une organisation dédiée à la documentation de la vie quotidienne au sein des classes laborieuses britanniques. [...] O-M collectait donc des faits et des données chiffrées, grâce à des entretiens ou à une surveillance clandestine qui permettaient de mettre en lumière la nature de l’existence quotidienne de leurs compatriotes britanniques. L’étendue des centres d’intérêt des Observateurs de Masse – allant du « comportement des gens aux monuments aux morts, le culte de l’aspidistra, et l’anthropologie des paris sportifs » au « comportement dans les salles de bains : barbes, aisselles et sourcils ; et la diffusion et la signification des blagues cochonnes » – avait pour objectif la création d’une topographie complète de la vie des travailleurs, et ce faisant, de fournir une base nouvelle à la démocratie sociale.

➤ Le Yorkshire occulte : secrets de famille fabiens et ingénierie culturelle au Royaume-Uni (2)
Charles Madge et Tom Harrisson

Tout ceci pourrait sembler bien innocent, mais le contexte entourant la création de ce programme de recherche nationale sur les mœurs de l’homme du commun était bien plus chargé que ne le laisse entendre le ton calme, rationnel et légèrement empathique du manifeste, qui suggérait qu’un bienfaiteur attentionné mènerait des recherches impartiales pour « fournir une base nouvelle à la démocratie sociale ». L’une des principales causes de la lourdeur du contexte social tient au fait qu’O-M accéda à l’existence durant les années suivant la grève générale de 1926, une grève qui « fit vaciller le trône sur lequel siégeait la classe dirigeante britannique et montra brillamment comment une action collective de la classe ouvrière pouvait changer la société ». Au plus fort de la grève, les transports londoniens furent paralysés :

Le 4 mai, 15 rames de métro sur 315 étaient en service, 300 bus sur 4400 (à la fin de cette semaine-là, ce chiffre tomba à 40), et 9 tramways sur 2000 étaient en circulation. À la fin du premier jour, les ouvriers du bâtiment, des imprimeries, des docks, de la sidérurgie, de la métallurgie, de l’industrie lourde, des transports et des chemins de fer étaient en grève. Tout ceci sous le regard éberlué de la TUC.[Ndt : Trade Union Congress, le syndicat des transports] La classe ouvrière était réellement aux commandes. [...] La classe dirigeante avait dépensé des centaines de millions de livres [en propagande], mais elle aurait perdu sans la campagne de sabotage menée par la TUC en concertation avec elle. Si les ouvriers s’étaient organisés en organisations indépendantes composées d’hommes issus de la base, et s’ils avaient été dotés de la même vision révolutionnaire dont firent preuve leurs homologues espagnols dix ans plus tard, alors le résultat aurait pu être tout à fait différent. » (Source)

Cette lutte des travailleurs représentait une réelle menace pour les intérêts capitalistes, pour des raisons évidentes. La classe dirigeante a besoin de « travailleurs » (en réalité, d’esclaves) pour conserver son pouvoir et permettre à son industrie de continuer à fonctionner. L’idée « d’éduquer » les masses populaires – le but avoué de l’O-M – était, tout du moins selon l’opinion de John Taylor Gatto, un terme de novlangue orwellienne pour désigner l’action par laquelle on s’assurerait qu’elles ne s’éduqueraient jamais ni n’accéderaient à l’autonomie. Comme l’écrit Gatto dans The Underground History of American Education  :

L’école obligatoire fut le traitement qui permit de forcer la population à entrer en conformité avec ces plans, de sorte qu’elle puisse être considérée comme une « ressource humaine » et gérée comme une « force de travail ». Les Benjamin Franklin et les Thomas Edison ne seraient plus tolérés ; ils donnaient un mauvais exemple. Une des façons d’y parvenir fut de s’assurer que les individus soient empêchés d’entrer dans le monde du travail avant un âge avancé, lorsque l’ardeur de la jeunesse et son insupportable confiance en soi se sont atténuées.

La classe laborieuse ne s’élevait pas seulement contre ses conditions de travail, elle protestait également contre l’école obligatoire – qui fut imposée pour la première fois en Prusse, au 18e siècle, dans le but avoué de contrôler le comportement humain et de limiter la pensée indépendante, et introduite au Royaume-Uni et aux États-Unis à la fin du 19e et au début du 20e siècle. Néanmoins, l’objectif déclaré de l’O-M (et il n’est pas douteux que nombre de ses créateurs le croyaient) était :

de fournir aux britanniques des informations sur eux-mêmes et sur leur pays, de sorte qu’ils puissent faire des choix politiques éclairés, qu’ils agissent politiquement lorsque nécessaire, ou qu’ils choisissent une représentation politique appropriée ; qu’ils interprètent correctement les événements de l’actualité ; et qu’ainsi ils ne deviennent pas les victimes de rumeurs sans fondement ou de la suggestion (en particulier en ce qui concerne la situation en Europe) diffusées par les médias et le gouvernement. Cependant, il n’était pas seulement prévu que ces publications soient diffusées horizontalement, mais aussi verticalement, de sorte que le Premier Ministre, le cabinet, et les membres du Parlement puissent être informés des « véritables » inquiétudes agitant la nation. [...] La surveillance fut un moyen efficace pour collecter des informations, pour la simple raison que les individus placés sous surveillance étaient ignorants de ce fait, et qu’ils apparaissaient ainsi sous un jour relativement naturel. Pourtant, lorsque cette méthode de recherche fut publiée, elle suscita une forme de paranoïa populaire. (source)

Parmi les principales figures du milieu culturel qui rejoignirent le mouvement de l’Observation de Masse, on trouvait le peintre Julian Trevelyan, Tom Driberg, et rôdant toujours en coulisses, Sir Richard Acland. Dans un livre intitulé The Mass Observers : A History, 1937-1949, James Hinto décrit comment Tom Harrisson présenta les objectifs de l’O-M à Acland et comment celui-ci s’y déclara favorable, tout en établissant « une distinction très nette – et très exagérée dans ce cas précis – entre le WSS [Wartime Social Survey], dont les découvertes avaient fourni à l’état une arme secrète lui permettant de manipuler l’opinion, et l’O-M, qui rendit ses résultats publics. »3

➤ Le Yorkshire occulte : secrets de famille fabiens et ingénierie culturelle au Royaume-Uni (2)

 

L’un des objectifs de l’O-M était la vulgarisation scientifique et l’introduction de plus de rationalisme dans le débat public. Harrisson élabora un plan permettant de fournir aux principaux journaux des rapports sur les dernières recherches scientifiques. En 1940, il présenta un « Mémorandum sur la propagande en faveur de la science » au club de Solly Zuckerman, Tots and Quots, qui comptait Julian Huxley parmi ses membres. La vulgarisation scientifique avait pour but de combattre

« l’influence de la superstition sur la science. » Une autre façon d’envisager le problème était de travailler directement avec ces « groupes importants de semi-intellectuels et de personnes à demi créatives » employés dans le divertissement commercial, dont le travail joua un rôle pour encourager la diffusion de la superstition au sein des masses, ainsi que les modes de pensée favorisant la fuite de la réalité. [Ceci incluait la musique pop et les clubs de danse :] Richard Acland fut enthousiaste devant la suggestion d’Harrisson de rencontrer « des gens appartenant au monde de la dance music. [...] Je me demande si cela vaudrait la peine de tenter de convertir certains d’entre eux à nos idées et de tenter de les amener à les exprimer dans des chansons de dance music. J’imagine que quelque chose ayant pour refrain ‘‘Quand nous laisseront-ils construire un monde meilleur ?’’ serait immensément populaire. »

L’intérêt de l’Observation de Masse pour les clubs de danse fut tel qu’une étude sur la culture de la danse, intitulée On with the Dance : Nation, Culture, and Popular Dancing in Britain, 1918-1945, cite les découvertes de l’O-M à 85 reprises. Une lecture rapide de ce document révèle clairement que les clubs de danse intéressaient fortement l’O-M, en ce qu’ils permettaient d’observer les citoyens britanniques et de collecter des informations sur leur comportement et leurs centres d’intérêt, mais aussi que la dance music, et par extension les salles de danse, représentaient un élément central d’un plan visant à modeler le comportement de la population et à contrôler ses centres d’intérêt. L’étude cite en particulier la pléthore de danses qui furent créées artificiellement comme autant de moyens visant à instiller des sentiments patriotiques à la population durant la guerre ! Tout comme l’O-M lui-même, il s’agit d’un aspect de l’histoire moderne qui semble avoir été largement ignoré, mais qui montre très clairement comment la culture populaire peut être orientée – ou même créée de toutes pièces – pour servir des visées sociopolitiques. Dans le même esprit, on se rappellera du cas de Mick Jagger et de la LSE.

La population britannique intégra également l’idée selon laquelle le Lambeth Walk, et la danse en général, symbolisaient la démocratie et l’esprit de la nation. Tom Harrisson et Charles Madge, membres de l’Observation de Masse, justifièrent l’inclusion d’un chapitre entier consacré à la danse dans un livre sur la réponse de la nation à la crise de Munich en notant que « nous pourrions apprendre quelque chose sur le futur de la démocratie en examinant de plus près le Lambeth Walk. » [...] C’était une période cruciale, durant laquelle la Grande-Bretagne s’apprêtait à entrer en guerre, et où les idées sur l’identité nationale évoluaient en conséquence. [...] Certaines personnes semblèrent avoir compris la dimension commerciale de cette représentation de la nation par la danse, et ont considéré ce contenu comme étant opportuniste. Alec Hughes spécula dans son rapport sur l’Observation de Masse que le moment pour la création de la danse avait été choisi pour coïncider avec la mise en place de la conscription à l’été 1939. [...]

Jimmy Savile aurait lui aussi commencé à jouer des disques dans des salles de danse au début des années quarante (à un moment où il était également censé travailler dans une mine de charbon). Ceci est difficile à confirmer, mais d’après son autobiographie, il fut le premier à utiliser deux platines et un micro au Grand Records Ball du Guardbridge Hotel, en 1947. Si c’est le cas, il n’est pas inimaginable qu’il aurait pu, alors qu’il était encore adolescent, se faire les dents dans les clubs de danse locaux exactement au même moment où Acland, Harrisson et tous les autres cherchaient la meilleure façon d’intégrer le monde de la danse dans la recherche sociale et les mouvements « progressistes ».

➤ Le Yorkshire occulte : secrets de famille fabiens et ingénierie culturelle au Royaume-Uni (2)
Oscar (Jimmy) Savile, à une date inconnue

Les éléments tirés des documents concernant l’Observation de Masse indiquent que le monde de la musique pop et des salles de danse était d’une importance cruciale pour la classe dirigeante, et qu’il était en fait utilisé pour mener à bien leurs objectifs sociaux à long terme. Avant d’accéder à la célébrité et de devenir le chef de file de la musique pop dans les années soixante, Savile dirigea ses propres clubs de danse dans les années cinquante (tout comme les jumeaux Kray), à une période où les salles de danse de l’après-guerre avaient muté pour devenir des hauts-lieux du trafic de drogue et de la prostitution contrôlés par la pègre. La culture naissante de la danse ne se confondait pas seulement avec le milieu du crime, composé des jumeaux Kray et de Jimmy Boyle (et peut-être aussi de Ian Brady, Myra Hindley et du copain de Jimmy Savile, l’éventreur du Yorkshire Peter Sutcliff), mais elle recoupait également les intérêts de membres du Parlement, depuis les réformateurs sociaux tels que Acland aux occultistes tels que Driberg, en passant par des pédophiles avérés comme Lord Boothby. Irions-nous trop loin en supposant que l’implication de Savile dans le monde de la dance music trouvait son origine dans ses liens avec des agences gouvernementales ?

Bien que ce dernier point soit purement spéculatif (une théorie qui se contente de suggérer la possibilité d’une conspiration), il fournit malgré tout un contexte cohérent à des faits à la fois étranges et irréfutables. Il pourrait aussi expliquer pourquoi les mêmes noms apparaissent encore et encore au cours de cette enquête sur l’arrière-plan ténébreux de mon histoire familiale.

Notes :

1. « Harrisson trouva la lettre de Madge parce qu’elle était imprimée sur la même page du premier et unique poème publié par Harrisson (intitulé Coconut Moon : A Philosophy of Cannibalism in the New Hebrides) dans le New Statesman and Nation. » (Source)

2. Harrisson était rattaché à la Z Special Unit (aussi connue sous le nom de Z Force), qui faisait partie du Services Reconnaissance Department (SRD), une branche du bureau du renseignement interallié dans le Pacifique Sud. (Wikipedia)

3. Après la publication de son livre Unser Kampf (Our Struggle), Acland chargea l’O-M de pré-tester son Manifeste de l’Homme Commun.

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Source et traduction des parties 4 à 8 de la série Occult Yorkshire.

Traduction des parties 1 à 3.


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3 réactions à cet article    


  • lisca lisca 3 septembre 2017 22:07

    Article très intéressant.
    Et aucun commentaire ?


    • attis attis 4 septembre 2017 12:33

      @lisca
      Article publié le samedi en fin d’après-midi, invisible le dimanche, relégué en « édition précédente » le lundi matin... Ceci explique peut-être cela.

      Voilà qui me donne moyennement envie de publier d’autres articles sur ce site.

    • Joss Mandale Joss Mandale 4 septembre 2017 20:22

      @ l’ auteur

      Votre propre blog est super interessant aussi, j’ai beaucoup aimé les articles sur Laurel Canyon notamment. Merci pour votre boulot.

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