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Accueil du site > Tribune Libre > Avec, et malgré, Richard Millet, défendons la langue française (...)

Avec, et malgré, Richard Millet, défendons la langue française !

La parution il y a quelques semaines de l'essai Langue fantôme suivi de Éloge littéraire d'Anders Breivik a suscité une polémique d'ampleur nationale telle que notre pays, cette "patrie littéraire" selon l'expression de Mona Ozouf, en garde encore, parfois, le secret : le 29 août Pierre Assouline publie un billet sur son blog La République des livres, le 7 septembre, Bruno Chaouat, professeur associé à l'université du Minnesota signe une tribune dans « Le Monde » : L'Amérique, véritable ennemi de Richard Millet  ; l'écrivain Annie Ernaux renchérit dans le même journal le 11 septembre : Le pamphlet [fasciste, le vocable a disparu dans l'édition papier] de Richard Millet déshonore la littérature, s'en suit une liste d'une centaine d'auteurs qui déclarent partager son avis, etc.

Son auteur en est immédiatement voué aux gémonies, cloué au pilori. Je dois avouer qu'avant de lire ce livre incandescent qui confine parfois au brûlot, je ne connaissais pas Richard Millet et je n'avais rien lu de lui, ce qui me permettrait du reste d'aborder cette œuvre avec un regard dénué d'a priori.

Je dirai d'abord que s'il existe un fil conducteur idéologique entre le premier texte Langue fantôme et le second Éloge littéraire d'Anders Breivik - et sauf à considérer qu'il s'agissait en l'espèce, tant pour l'auteur que pour l'éditeur, de rechercher le vieux poncif du scandale - il était pour le moins maladroit d'associer à une défense de la langue française "l'éloge" d'un criminel qui a assassiné soixante-dix-sept jeunes norvégiens pour le motif qu'ils étaient membres du parti travailliste de leur pays, donc complices nolens volens du multiculturalisme qui sévit, ou qui sévirait (c'est selon), en Norvège.

Mais, présenter ces faits comme un geste littéraire, c'est-à-dire privilégier en quelque sorte une esthétique, a fortiori mortifère, avant leur condamnation formelle (peut-on se contenter de la seule mention "je n'approuve pas les actes commis par Breivik") et sans aucune considération pour les victimes, relève pour le moins de l'exercice pernicieux et pervers d'un esprit sinon dérangé du moins obscur.

Cela dit pouvait-on écarter d'un revers de la main les arguments défendus par Richard Millet sous prétexte qu'ils seraient contaminés par une idéologie d'extrême droite ? N'aurait-on pas pu lui opposer des arguments contraires ou essayer d'exercer ce qu'un homme politique avait qualifié naguère de "droit d'inventaire" ? Séparer le bon grain de l'ivraie si vous préférez. Encore faut-il, de bonne foi, être capable de trouver le bon grain dans la gerbe de blé, si tant est qu'il y ait du bon grain, à défaut procurez-vous du... Millet.

Me tromperais-je si j'affirmais ici que la démarche de Richard Millet, dans son œuvre en général, dans Langue fantôme en particulier, tend à la dénonciation du multiculturalisme et à la défense de la langue française, de sa littérature (le sous-titre du livre est Essai sur la paupérisation de la littérature) et du style (le style étant perçu comme étant de droite écrit-il fort justement, p. 22) ? Je ne le crois pas.

Quand Richard Millet écrit, je cite :« [... ] la démocratisation de la littérature allant de pair avec cet événement considérable qui aura succcédé à la Guerre Froide : le repeuplement quasi général de l'Europe par des populations dont la culture est la plus étrangère à la nôtre, et dont, si violent est le refus d'hériter, la littérature fait les frais », p. 69, il pose un constat qu'il importe de prendre en compte à défaut de l'approuver. L'héritage, la transmission, "la dimension gréco-latine, sinon chrétienne, de la langue", voilà le grand enjeu contemporain ! Or, "le démocratisme langagier" a corrompu et appauvri la langue française et a rompu avec "la tradition des expressions populaires et littéraires lexicalisées qui en marquaient le génie", p. 26.

Pour Irène Némirovsky

Si je peux suivre jusque là Millet, je m'interroge sur sa condamnation d'écrivains qu'il juge médiocres, Françoise Sagan, Romain Gary, "pour ne pas parler d'Irène Némirovsky" ajoute-t-il... C'est là que le bât blesse et que je souhaite intervenir pour défendre cet auteur. Pour avoir lu : Suite française, David Golder, Le Bal, Le maître des âmes, Les Feux de l'automne, Le Vin de solitude, Les Mouches d'automne, je peux dire qu'Irène Némirovsky est un grand écrivain qui a décrit avec talent les milieux de la bourgeoisie affairiste qu'elle saisit depuis les années trente, au moment historique de la crise financière de 1929 et de ses répliques, jusqu'à la guerre 1939-1945. Originaire d'Ukraine, elle maîtrisait parfaitement la langue française qu'elle a servi de manière remarquable et au rayonnement de laquelle elle a contribué. Elle avait suivi des cours de lettres à la Sorbonne. Où mieux que dans son œuvre retrouver cette richesse de vocabulaire, ces "expressions populaires et littéraires lexicalisées" dont parle Richard Millet ? Son style sec et sans aucun gras peut même rappeler un Stendhal, celui là même qui voulait écrire à la manière du Code civil !

Et puis Richard Millet qui met à l'index (avec raison !) la sous-culture américaine pourrait-il renier ce passage d'un roman de Némirovsky :

« Il y avait quelque chose dans tout cela qui l'effarait : il ne reconnaissait plus le peuple français. Il avait un langage nouveau qui n'était plus le bon argot des années 1900, mais où pullulaient des termes anglo-saxons : il avait des mœurs nouvelles et, surtout, certains mots ne provoquaient plus en lui les mêmes réactions qu'autrefois » (Les Feux de l'automne)

Au-delà, partager ces autres constats : « [...] une civilisation, la nôtre, se caractérisant à présent par la perte du style », p. 34, « [...] la postlittérature, soit une extension de la dégradation géographique de la culture dans les produits dérivés du culturel  », p. 36, ou encore : « La littérature est, d'une certaine façon, morte avec la culture générale », p. 71, ne me posent pas de problèmes majeurs.

Comme Pierre Assouline l'a analysé dans son compte rendu de ce livre, Richard Millet exprime une angoisse qui tend parfois à la névrose, voire au délire, ou en atteint les marges (cf. Éloge littéraire d'Anders Breivik), et c'est dommage de voir ainsi l'auteur succomber à ses démons. Pour autant, il faut lire Langue fantôme car la problématique qu'il y expose ne peut pas être mise sous le boisseau sous prétexte qu'elle serait en rupture avec la doxa (Le Monde des Livres, tel ou tel jury littéraire, l'éditeur Actes Sud, etc.).

Vous aurais-je convaincu ?

Michel Frontère

(auteur, dernier livre : « Balzac et Zola au miroir d'une mise en scène », éditions Publibook, Paris, 12 €)


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9 réactions à cet article    


  • morice morice 19 novembre 2012 12:12

    Me tromperais-je si j’affirmais ici que la démarche de Richard Millet, dans son œuvre en général, dansLangue fantôme en particulier, tend à la dénonciation du multiculturalisme et à la défense de la langue française, 


    ah ah ah : la langue française se NOURRIT depuis toujours du multiculturalisme ; tenir le propos contraire est une ... hérésie grave. Millet, en ce sens, est un con notoire, qui nie une grande partie des apports linguistiques étrangers dans la langue française !


    • La mouche du coche La mouche du coche 19 novembre 2012 13:07

      Qu’en savez vous ? smiley


    • Michel Frontère Michel Frontère 19 novembre 2012 12:22

      Que la langue française se soit toujours nourrie d’apports linguistiques étrangers nul ne peut le nier ! Pour autant, il est nécessaire de maintenir la qualité, voire la tenue de notre langue (on parle parfois de style soutenu), ce que ne permet pas la novlangue généralisée contemporaine à dominante anglo-saxonne.


      • morice morice 19 novembre 2012 13:16


        ce que ne permet pas la novlangue généralisée contemporaine à dominante anglo-saxonne.qui vous parle de l’anglo saxon UNIQUEMENT ??

        on vient de vous PROUVER que Millet est à côté de ses pompes, vous répondez par du parcellaire.... bref, chez vous c’est la MODE qui fait la langue. Or ce n’est pas ça.

        allez donc zlataner un peu.... vous apprendrez comment se CREENT des mots nouveaux ; mais certainement pas en lisant un auteur RACISTE et d’extrême droite !

        « Je ne suis pas raciste (...) Ce que je n’aime pas, c’est l’idée d’un immense village global », a-t-il déclaré mardi sur iTélé. "

        qu’il se mure dans un bunker en ce cas.

        • pingveno 19 novembre 2012 14:07

          Breivik, si je me souviens bien, a toujours exigé de s’exprimer en anglais, jamais en norvégien.
          Alors on comprend mieux le sens de « contre le multiculturalisme » : à bas la culture norvégienne, vive la culture US !
          Défendre la langue française oui, mais contre l’hégémonie d’un peuple (pas la peine de le citer, c’est pas personnel), pas pour en créer une nouvelle, d’hégémonie.


          • Michel Frontère Michel Frontère 19 novembre 2012 14:09

            L’anglais, du moins sa forme mondialisée, abâtardie, est la langue dominante aujourd’hui, c’est pourquoi je la cible en particulier.

            Vous dites : « on vient de vous prouver que Millet est à côté de ses pompes » ; vous n’avez rien prouvé du tout ! Quant à agresser Millet en le traitant comme Morice de « con notoire » c’est un peu court, non ? De même, le qualifier, comme vous le faites, de « raciste » alors qu’il affirme justement ne pas l’être c’est céder à une forme de diabolisation qui nie le principe de toute discussion, bref faire preuve d’intolérance par manque d’arguments. Millet, lui, a des arguments... Qu’on les apporuve ou pas.


            • walden walden 19 novembre 2012 17:21

              je suis philologue de formation et, confronté à la notion de langue chrétienne, je reste interdit. Dire que le Christ parlait araméen, langue sémitique s’il en est, reviendrait-il alors à dire que le français est une langue sémitique puisque que chrétienne ? A moins que l’auteur ne se réfère à la langue classique à l’époque du Christ, la langue Hébraïque. Pourtant, je suis allé à Jérusalem, je n’ai absolument rien compris - j’ai même dû recourir à mes rudiments d’allemand pour échanger avec un vieux monsieur jovial - lui parlait ce qu’il lui restait de yiddish. Je me serais fourvoyé, bisque. Le français est de l’Hébreu et je ne le savais pas.
              Là, c’est moi qui angoisse sur mes vieux livres.
              Par ailleurs, les langues européennes sont bombardées de gréco-romaines. En quoi le français est-il une langue grecque ? Des sueurs froides s’emparent de moi : m’aurait-on menti jusqu’ici, cet auteur aurait-il révolutionné la linguistique ?
              Le latin et le grec sont des langues indo-européenne. L’appartenance exclusive de l’occident à ce groupe fait l’impasse sur les Basques, les Hongrois, les Finlandais.
              Il va falloir tout réécrire pour que ces thèses étonnantes soient vraies. Quoi, les langues européennes ne sont pas démocratiques ? Le français, l’espagnol, le portugais, le roumain, l’italien ne viennent pas du latin populaire ? Ces langues étaient du haut latin, peu importe les soudards qui constituaient l’essentiel des armées d’occupation !
              Toute science linguistique est tourneboulée. Y compris les années comprises entre 450 et 1100 où il n’y eu que très peu d’oeuvres littéraires, savantes et aristocrates. Gommées, vous dis-je, ces années.
              Gommés aussi les apports culturels extra-européen (les mathématiques, la médecine ou l’astronomie, par exemple), ou les substrats antérieurs à l’Empire Romain. Effacés.
              Quant à la sous culture américaine, s’agit-il du jazz, du blues, de Fitzerald, de London, de Kerouac, j’aimerais comprendre tant, pour moi, la culture américaine est riche et passionnante ?

              Bref, le peu que vous dites de cet auteur - je ne l’ai pas lu en première main, ça me ferait mal - le ferait recaler à n’importe quel examen de linguistique historique ou d’histoire de la littérature.
              N’est-ce pas suffisant pour ne pas attribuer le moindre crédit à ses thèses partisanes ?


              • walden walden 19 novembre 2012 17:25

                j’oubliais, il y a des chrétiens qui parlent arabes, farsi, hindi, tamoul, wolof ou mandarin (par exemple).


                • Michel Frontère Michel Frontère 19 novembre 2012 18:35

                  Vous en savez beaucoup plus que moi sur les langues et leur origine, notre débat, s’il se poursuivait, serait trop inégal et je vous décevrais. De plus, il est difficile de dialoguer avec des internautes qui n’ont pas lu « Langue fantôme ». Il ne faut pas se focaliser sur la seule langue, le livre de Richard Millet va bien au-delà, mais j’ai retenu cet aspect - réducteur - parce que c’est celui-là qui m’interpelle.


                  Est d’inspiration gréco-latine, plus que notre langue, notre civilisation. 

                  Pour la sous-culture américaine, bien entendu il ne s’agit pas : « du jazz, du blues, de Fitzgerald, de London, de Kerouac » ! Ils ne sont pas en cause.

                  Millet reconnaît certains écrivains américains, il écrit, p. 39 : « la fadeur idéologique des États-Unis, pays où la littérature n’aura connu qu’un siècle et demi d’authenticité - de Poe aux derniers sudistes que furent Capote et Styron, et à quelque Juifs new-yorkais...  »

                  Pour la France, ce qui le désole c’est le recul de la culture générale, des humanités et de la littérature, notamment le roman, et l’appauvrissement général du pays qui se conjugue au déclin de la langue française.

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