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Accueil du site > Tribune Libre > Comment lire derrière les apparences ?

Comment lire derrière les apparences ?

Regardez cette photo : est-ce vraiment celle d’un beau garçon rêveur ?

Il est illusoire de vouloir séparer les faits des interprétations : ils sont consubstantiels l’un de l’autre. NOUS N’AVONS JAMAIS ACCÈS AU FAIT BRUT, MAIS SEULEMENT À DES INTERPRÉTATIONS.

Dans son dernier livre, Le spectateur émancipé, Jacques Rancière analyse la lecture d’une photographie d’un jeune homme menotté (voir la photo ci-jointe) et écrit :

Barthes nous dit ceci : « La photo est belle, le garçon aussi : ça c’est le studium. Mais le punctum, c’est : il va mourir. Je lis en même temps : cela sera et cela a été. » Or rien sur la photo ne dit que le jeune homme va mourir. Pour être affecté de sa mort, il faut savoir que cette photo représente Lewis Payne, condamné à mort en 1865 pour tentative d’assassinat du secrétaire d’État américain. Et il faut savoir aussi que c’est la première fois qu’un photographe, Alexander Gardner, était admis à photographier une exécution capitale…

Trois formes d’indétermination. La première concerne le dispositif visuel… Nous ne pouvons savoir si l’emplacement a été choisi par le photographe… La seconde est le travail du temps. La texture de la photo montre la marque du temps passé. En revanche, le corps du jeune homme, son habillement, sa posture et l’intensité du regard prennent place sans difficulté dans notre présent, en niant la distance temporelle. La troisième l’indétermination concerne l’attitude du personnage. Même si nous avons qu’il va mourir et pourquoi, il nous est impossible de lire dans ce regard les raisons de sa tentative de meurtre ni ses sentiments en face la mort imminente. La pensivité de la photographie, pourrait être définie comme ce nœud entre plusieurs indéterminations. Elle pourrait être caractérisée comme effet de circulation entre le sujet, le photographe et nous, de l’intentionnel et de l’inintentionnel, du su et du non su, de l’exprimé et de l’inexprimé, du présent et du passé. »

Or comme pour cette photo, nous n’avons jamais accès au fait brut.

Quand nous sommes des témoins directs d’un fait, nous allons intégrer dans le fait lui-même tout notre connaissance et notre savoir issu de notre passé. Nous allons construire des interprétations de et à partir de ce que nous observons. Dans certains cas, des perturbations provenant de nos émotions – le fait observé vient télescoper chez nous un souvenir émotionnel fort – ou des erreurs d’appréciation – un des éléments importants de la scène nous ont échappé – vont venir déformer en profondeur notre compréhension de la situation : nos interprétations seront fausses.

Or la plupart du temps, nous ne sommes pas les témoins directs des faits et nous dépendons des interprétations de ceux qui nous les rapportent. Nous allons donc construire notre propre interprétation non pas seulement à partir du fait, mais en intégrant la lecture que d’autres en ont fait, et donc en partie leurs passés et leurs histoires personnelles.

Notre perception du monde est donc faite d’emboîtements successifs d’interprétations. Les faits sont bien loin, et il est illusoire de viser une objectivité quelconque. Il faut simplement être conscient de cette réalité et vivre avec…

Ceci s’applique bien sûr au management des entreprises : tout Direction Générale n’a pas accès aux faits, mais seulement à des jeux d’interprétations. D’où l’importance de développer une culture de la confrontation pour améliorer la qualité des interprétations et permettre leur ajustement progressif. (voir "Quand une entreprise se voit avec trois mains" et "Sans effets miroirs, les entreprises ne peuvent pas rester connectées au réel")

Comme pour cette photo de Lewis Payne, assurons-nous que tous ceux qui vont l’interpréter sachent au moins quel est son contexte historique…


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22 réactions à cet article    


  • Yvance77 5 mars 2009 12:50

    Salut Mister Branche,

    Bonne petite réflexion !

    A propose d’apparence je vous soumets cell-ci www.elysee.fr/elysee/root/bank_objects/NicolasSARKOZY.jpg

    Si l’on analyse les faits bruts du bohnomme, là aussi ils sont tétus, et derrière il y a tout un peuple qui morfle !

    Désolé pas pu m’en empêcher.

    A peluche


    • Robert Branche Robert Branche 5 mars 2009 15:52

      je vais aller y faire un tour ...


    • Sébastien Sébastien 5 mars 2009 13:03

      C’est vrai que nous sommes condamnes a vivre dans la caverne. Le principal, comme vous dites, c’est d’en etre conscient. Applique a l’entreprise, c’est savoir s’entourer de personnes differents aux interets divergents. Sinon, ce n’est plus des apparences mais la cecite totale.


      • Robert Branche Robert Branche 5 mars 2009 15:53

        oui c’est rechercher des avis divergents, puis accepter et promouvoir la confrontation...


      • Alain Michel Robert Alain Michel Robert 5 mars 2009 13:35

        Bon jour Robert,

        Je lis toujours vos articles avec intérêt... la semaine dernière, je suis allé voir le film Gran Torino après vous avoir lu.
        Je me demande si vous avez lu Teilhard de Chardin ?... parce que toute votre réflexion s’inscrit vraiment dans sa vision !

         J’ai lu, ou vu quelque part, je ne me rappelle plus où, que nous baignerions en permanence dans environ 400 milliards de bits d’information par seconde... et que nous n’en captions que 2000 ! Non pas parce que nos 5 sens seraient limités ou défectueux, mais parce que nous ne voyons et entendons que ce qu’on veut bien voir et entendre. Tout le reste, on l’élimine.

        "Quand donc auront-ils des yeux pour voir et les oreilles pour entendre ?!...." se lamentait déjà Jésus il y a 2000 ans. Je crois que nous sommes tous affublés du complexe inversé de Saint-Thomas, tant il est visible que nous ne croyons absolument pas ce que nous voyons, mais qu’au contraire nous ne voyons que ce que nous croyons.








        • Robert Branche Robert Branche 5 mars 2009 15:56

          non je n’ai pas lu Teilhard de Chardin .... mais il est encore temps !
          Qu’avez-vous pensé de Gran Torino ?
          Autrement sur le nombre d’informations que nous traitons, il ne faut pas oublier tout le traitement inconscient qui représente environ 95% du travail de notre cerveau : nous traitons plus d’infos que nous le croyons ! D’où l’importance de savoir tirer parti de son inconscient


        • Alain Michel Robert Alain Michel Robert 5 mars 2009 17:33

          L’inconscient. Le sujet est terriblement vaste et complexe !
          Excusez par avance longueur du commentaire... je vais essayer de faire bref.


          Pour Freud l’inconscient est un théâtre d’ombres, pour Jung c’est une source productive, pour le professeur Laborit (l’inventeur des neuroleptiques) c’est une usine bio-comportementale… Personne n’est vraiment d’accord pour définir l’inconscient.

          Pour ma part, je colle à la première topique de Freud au plus près (conscient, préconscient, inconscient) parce que c’est celle qui me semble la plus honnête et la plus scientifique. L’inconscient de Freud ne casse pas des briques, mais il a l’avantage de mettre l’Homme en face de sa responsabilité d’Homme… sans idéal et sans fantasmes.

          Dans « Les 3 vexations » (Conférences d’introduction à la psychanalyse [1916-1917] Gallimard) Freud décrit les trois offenses que l’Homme a subies depuis un demi-siècle. En 1500, avec Copernic et plus tard Galilée, il encaisse l’offense cosmologique : la terre n’est pas au centre physique du monde. En 1850 avec Darwin il encaisse de nouveau l’offense anthropologique : l’homme n’est pas au centre biologique de la Création. En 1900 avec Freud (et là c’est le pompon !) il reçoit en pleine tronche l’offense psychique : l’Homme n’est même pas au centre psychologique et moral de lui-même.

          Pour la très très grande majorité de nos contemporains cette vexation-là n’est pas encore intégrée. Jusqu’à Freud on croyait qu’on était maître de nos vies ou que c’était Dieu qui menait nos vies et d’un seul coup on s’aperçoit, qu’en fin de compte, tous nos à priori fondamentaux viennent de notre inconscient. Nos pensées, nos paroles, nos actes sont tenus par un inconscient qu’on ne maîtrisera jamais puisque justement il est inconscient. Ça, c’est la plus terrible des offenses faites à l’homme !
           
          Dans votre livre « Neuromanagement  » vous écrivez : D’une certaine façon, il s’agit de développer vis-à-vis de l’entreprise une approche de type « psychanalytique ». Vous avez mis le mot entre guillemets et vous avez bien fait…

          Pour Freud nous n’aurons jamais accès à notre inconscient. Pour la psychanalyse freudienne, c’est vraiment important de comprendre ça, parce qu’autrement on va chercher par des techniques « à décoder notre inconscient  » comme on l’entend dire souvent. Or, ce décodage est un leurre, parce que ce n’est qu’en faisant des liens (favorisé par le transfert, clé de voûte de toute psychanalyse) que notre préconscient va se mettre à « parler ». Si nous pouvions avoir accès à notre inconscient, alors il ne serait plus inconscient !

          L’inconscient nous sera toujours fermé... et heureusement ! Non pas parce qu’il serait une boîte de pandore dans laquelle dormirait « l’horreur de nous-mêmes », notre « bête immonde enfouie et refoulée » (pas que) mais parce qu’il est le lieu extrême de notre liberté véritable, là où, justement, nous avons la possibilité de nous quitter nous-même... ce qui serait la seule façon de tout quitter comme dit Bobin.

          L’inconscient n’est pas fait pour être compris, apprivoisé, cerné, décodé, enchaîné, libéré… il est le lieu d’un passage par le dedans des choses comme l’appelait Teilhard de Chardin. Le vide du Tao…
          Lorsqu’il nous vient la malencontreuse idée de vouloir remplir ce vide, alors, nous finissons pas étouffer de nous-mêmes… Et, à la longue, on sent le renfermé.

          Pour la psychanalyse, la parole est un creux, un trou, un vide, un rien… On ne l’utilise pas, on ne peut pas se l’approprier : on se réveille dedans.


        • Robert Branche Robert Branche 5 mars 2009 18:17

          je prends le mot "inconscient" au sens où le définit aujourd’hui les neurosciences, c’est-à-dire comme tout ce dont nous ne sommes pas conscients. Je vous conseille notamment la lecture du livre de Lionel Naccache Le nouvel inconscient.


        • Veilleur de Nuit 5 mars 2009 15:09

          Bonjour Robert
           
          De certaines interactions observateur/observé ...

          "La conscience n’est jamais assurée de surmonter l’ambiguïté et l’incertitude".

          Le paradigme perdu (1973)

          • Robert Branche Robert Branche 5 mars 2009 15:57

            tks ! je vais aller voir ce lien


          • LE CHAT LE CHAT 5 mars 2009 15:39

            à quoi pense ce petit garçon rêveur ? à la solution finale ?
            http://accel21.mettre-put-idata.over-blog.com/0/06/45/00/hitler/ahp-02.jpg

            Et ce beau gosse , sait -il qu’il sera un tsar rouge ?
            http://classiques.chez-alice.fr/histo/staline.jpg

            qui aurait pu voir dérrière les apparences ?


            • Robert Branche Robert Branche 5 mars 2009 15:57

              peut-être le chat botté ? smiley


            • Sébastien Sébastien 5 mars 2009 16:30

              le chat, votre commentaire me rappelle cette nouvelle de Buzzati.


            • Robert Branche Robert Branche 5 mars 2009 18:32

              où l’on voit que les jeux d’enfants ne sont pas forcément innocents ! smiley


            • tiracb 7 septembre 2010 22:36

              pourriez-vous développer cet aspect du chat botté ?

              Merci


            • Frabri 5 mars 2009 15:58

              Comment lire derriere les apparences ?
              Faire comme Jésus-christ : Jeuner 40 jours dans le désert. Apparemment ça lui a réussit. En ce moment c’est le carême, on peut s’entrainer.


              • Robert Branche Robert Branche 5 mars 2009 18:30

                oui mais on risque alors d’avoir des visions... ce qui n’est pas bon non plus ! smiley


              • La Luciole 6 mars 2009 10:03

                On parle aussi souvent de "sauver les apparences"... par exemple, pourquoi l’auteur de cet article a t-il choisi cette photo plutôt qu’une autre. Est-ce par hasard et de façon anodine qu’il a choisi la photo d’un condamné à mort aux USA alors qu’il aurait pu choisir la vidéo des sévices subies par la victime d’un serial killer ? Derrière les apparences (évoquer objectivement la question de l’interprétation d’une image ....) sa motivation profonde n’est-elle pas le simple antiaméricanisme primaire qu’il convient de maquiller en savant débat psycho philosophique ?... mais en effet, confrontons nos opinions, cela élève le niveau de l’intelligence humaine....
                 smiley


                • Robert Branche Robert Branche 6 mars 2009 10:14

                  Quel procès d’intention et malentendu !  smiley
                  J’ai choisi cette photo parce que je cite un passage d’un livre de Rancière et que son livre analyse cette photo. Voilà tout ! Il n’y a pas d’arrière pesnée ou "d’antiaméricanisme".
                  Avant de vous lancer dans telle "diatribe", renseignez-vous donc avant, cela vous évitera ce type d’amalgam. Si vous aviez eu la curiosité de lire mon cv, de jeter un coup d’oeil sur mon blog, cela vous aurait aidé à moins vous tromper : je ne suis ni pro, ni anti américain. Je les connais bien ayant travaillé avec eux, beaucoup séjourné aux USA, et même vécu un moment avec un ...


                • La Luciole 6 mars 2009 11:53

                  Ahhh ! s’il nous fallait faire une enquête approfondie sur chaque auteur d’article avant de livrer sa réaction. Excusez-moi d’avoir manqué de la curiosité et du temps nécessaires pour décrypter vos véritables intentions, mais le sujet étant "derrière les apparences" je me suis octroyé le droit de rester à ce niveau, celui des apparences ... smiley


                • ddacoudre ddacoudre 6 mars 2009 11:40

                  bonjour robert

                  une petite image qui ouvre l’abîme de la réflexion dans lequel il semblerait que des hommes s’y soient toujours jetés.
                  souvent quand je m’émerveille devant sa prodigalité, je me dis que si je ne sais pas pourquoi nopus en sommes les propriétaires, il nous conduira de toutes les façons vers ce pourquoi il est conçu.

                  alors il est amusant de considérer qu’ayant imaginé un dieu, aujourd’hui nous puissions concevoir de notre vivant partir à sa rencontre, sans pour autant lever l’interrogation de savoir si ce n’est pas seulement un voyage dans notre cerveau. alors quand je compare nos possibilités cérébrales à la tristesse de celles d’éminents dirigeants de ce monde, je dis toujours qu’il faudrait que ceux-ci s’entourent de sagesses réflexives. Ce cerveau nous conduira vers un monde où il sera la richesse principale. Ce n’est pas pour demain, mais cela adviendra, puisque les élément pour cela se mettent en place aujourd’hui.

                   

                  Cordialement.


                  • Peretz Peretz 10 mars 2009 21:27

                    Le problème n’est pas les apparences, mais la réalité. Or celle-ci n’existe pas en image. D’ailleur existe à peine pour nous, celle qu’on perçoit à un instant donné vécu. Evidemment impossible à reconstituer, encore moins à prévoir.

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