Complices
Que de fois n’ai-je pas entendu : « Je suis de tout cœur avec vous. Vous avez tout mon soutien ; mais je ne peux pas me permettre de faire grève. Il faut payer les factures, la traite de la maison, partir en vacances… La petite veut, pour Noël, la dernière console de jeux et le grand insiste pour changer d’ordinateur ! »
D’un interlocuteur à l’autre, les mots et la forme diffèrent mais le fond demeure similaire. Tous, chacun à sa manière, répondent en somme : « Cette fois-ci, et comme toutes les précédentes, c’est sans nous. »
Au vrai, résignés nous sommes devenus. Bien plus, nos actions et nos attitudes empêchent l’avènement d’un monde meilleur, solidaire et égalitaire. Pour l’oseille et la moulaga, pour notre pouvoir d’achat, nous avons rendu les armes et leur avons vendu nos âmes. Chacun, à sa façon et parfois avec zèle, endosse le rôle du contremaître, du chefaillon, de l’agent de maîtrise, du cadre qui rabroue et forcément recadre.
Nique la révolution universelle. Chacun sa gueule et vive la promotion individuelle.
Depuis la chute du mur de Berlin et la dislocation du bloc de l’Est, on nous assène qu’il n’y a pas d’autre système économique financièrement viable que le capitalisme. Financièrement… Finance… Le mot est lâché. L’économie s’est « financiarisée » ; le journal télévisé aussi. Le CAC 40, le Dow Jones, le Nasdaq, Wall Street, la City, les cours des devises et de la Bourse y ont leurs rubriques. Mieux, ils disposent de leurs propres médias grand public.
Depuis lors, imperceptiblement et sans coup férir, tout se mit à se mesurer à l’aune de la rentabilité financière, du coup de revient, du retour sur investissement et des gains de productivité. Le socialisme en profita pour avouer son accointance avec le libéralisme et le syndicalisme s’enfonça, sans honte, dans la voie du réformisme. Il n’est plus question de changer de système mais de s’en accommoder. Plus de place aux révolutions ; juste un peu d’indignation. Deux, trois NuitDebout et rentrez chez vous crever à genoux ou allongés. Loi travail, Gilets Jaunes, Réforme des retraites, désormais lors de chaque mobilisation sociale, chaque manifestation, les coups de matraque pleuvent sur ceux qui se mobilisent. Les opposants au capitalisme subissent des pressions et la répression ; enchaînent les garde-à-vue, les arrestations et les condamnations.
En près de quarante ans, le citoyen en relation avec les services de l’État est devenu un usager, un dossier numérisé facile à ficher en cas de nécessité. À l’hôpital, le patient est désormais un client, avec un coût de prise en charge, avant d’être une vie à sauver. Il faut tout « rationaliser ». Partant, le lycéen est une case à cocher sur ParcourSup pour s’orienter.
L’efficacité économique et sociale s’expose sur des bilans comptables conçus et toujours voulus excédentaires. Nous vivons à l’ère des managers. Ils ont même réussi à transformer l’écologie et la protection de l’environnement en marchés porteurs de croissance.
Cependant, les instituts de sondages et les agences de communication, bientôt rejoints par les « influenceurs », ont pris le contrôle de nos opinions. L’époque est au slogan, à la Com’, au buzz. Tout espace libre est perçu comme un panneau publicitaire potentiel.
Le bonheur s’évalue à la taille de l’automobile, de la Benz, la Merco, mercantile ! Honte aux locataires, vivent les propriétaires. Proudhon se retourne dans sa tombe. On exhibe ses vacances au ski en mode selfie. Qui n’a pas de Rolex a raté sa vie. Tant pis si ce bonheur est bien souvent factures, traites, dettes et prises de tête.
Inconsciemment ou non, nous avons enregistré ce message subliminal que le capitalisme nous susurre à l’oreille, dès notre naissance, encore au fond du berceau : « Pense à toi. Ici-bas, c’est chacun pour soi ! » À l’âge adulte, il ne cesse de nous ordonner : « Travaille, consomme et ferme ta gueule ». Jusqu’à ce qu’il daigne nous accorder un départ à la retraite, le plus tard possible, bien sûr.
© Youssef Jebri, octobre 2025.
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