Comprendre Maurice Barrès

Un siècle après sa mort, Maurice Barrès a presque disparu des bibliothèques comme des esprits. Sa réputation, quant à elle, demeure profondément altérée : le grand public ne retient plus de lui que son nationalisme et son engagement antidreyfusard, résumés dans cette terrible sentence de 1899 - « Que Dreyfus est capable de trahir, je le conclus de sa race » - devenue le raccourci commode d’un procès sans nuance.
Et pourtant, la réalité est plus complexe. Barrès lui-même évoluera, rendant hommage après la guerre, dans Les diverses familles spirituelles de la France, à ces Juifs et Protestants qu’il avait autrefois voués aux gémonies, saluant leur engagement dans le combat pour la patrie. Cette trajectoire sinueuse, parfois déroutante, déconcerta même ses contemporains : Jules Renard, un temps fasciné, avouera ne plus rien comprendre à son attitude au moment de l’Affaire Dreyfus.
Car Barrès fut tout sauf un homme simple. Versatile, insaisissable, il n’en fut pas moins considéré en son temps comme l’écrivain majeur de son époque, l’équivalent, avant 1914, de ce que seront André Gide entre les deux guerres, puis Jean-Paul Sartre après 1945. La preuve en est éclatante : en 1923, la nation lui rend des funérailles dignes de Victor Hugo. Aujourd’hui, un tel hommage semble presque inimaginable, tant l’écart est grand entre l’importance qu’il eut et l’oubli dans lequel il est tombé, sans même parler du niveau moyen des prétendus penseurs de notre temps...
Son influence fut pourtant considérable. Toute une génération intellectuelle en porte la marque : des écrivains tentés par le communisme, Louis Aragon, à ceux séduits par le fascisme, Drieu la Rochelle ou Brasillach, sans oublier ceux qui s’inscriront dans le sillage du gaullisme, comme André Malraux ou François Mauriac. Jusqu’en 1973, sa mémoire reste suffisamment vivante pour que Pierre Messmer, alors Premier ministre, préside les cérémonies du cinquantenaire de sa mort.
Paradoxe : si Barrès n’est plus lu, il continue de fasciner. Historiens et essayistes ne cessent de revenir à lui. Depuis les années 2000, les biographies se multiplient, parmi lesquelles celle d’Emmanuel Godo. Michel Guénaire propose à son tour une étude remarquable par sa clarté et sa rigueur. Son approche, à la fois chronologique et thématique, restitue toutes les dimensions d’un homme trop souvent caricaturé : l’écrivain, le politique, mais aussi l’homme engagé, soucieux des familles de soldats et du développement de la recherche scientifique.
S’agissant de l’œuvre, Guénaire réhabilite deux textes majeurs, injustement éclipsés : La Colline inspirée, sans doute le chef-d’œuvre de Barrès, et sa Chronique de la Grande Guerre, monument en quatorze volumes aujourd’hui presque oublié, alors même que l’auteur y voyait une part essentielle de son héritage.
Mais le mérite principal de cette biographie est ailleurs : elle éclaire le destin posthume de Barrès. Son effacement progressif après la Seconde Guerre mondiale n’est pas un hasard ; il accompagne la disparition d’un monde, celui de l’avant-guerre, dont il fut à la fois le produit et l’un des interprètes les plus lucides.
Reste alors une trajectoire intellectuelle saisissante, que Guénaire résume d’une formule limpide : « Il est passé du culte du moi au nationalisme, puis du nationalisme au catholicisme, enfin du catholicisme au mysticisme ».
Comprendre Barrès, ce n’est pas seulement redécouvrir un écrivain oublié. En réalité, il s'agit de se confronter à une part essentielle de notre histoire intellectuelle, pour mieux saisir à la fois les grandeurs et les impasses de ceux qui prétendent penser la Nation.
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