Couverture sociale : vers un système de solidarité global et universel
Le système de protection sociale par répartition constitue le socle le plus sûr et le plus économe pour garantir la sécurité de toutes et tous. Pourtant, sous l'influence de l'idéologie néolibérale, ce modèle est aujourd'hui fragilisé et progressivement mis en concurrence avec la logique individuelle du système par capitalisation. Opposer ces deux approches ne relève pas d'un simple choix technique, mais d'un véritable arbitrage de société qui vise la solidarité au profit de la concurrence. Comprendre la supériorité de la répartition solidaire sur la capitalisation privée permet d'en réaffirmer les principes, tout en posant les bases indispensables d'un système de solidarité globale et universelle.
Affirmer que la répartition exige une croissance infinie est fallacieux : c'est la richesse produite qui finance le système, et non le seul nombre de cotisants. Si le régime est aujourd'hui fragilisé, ce n'est pas par manque d'actifs, mais parce que les cotisations ont été amputées par des exonérations d'État non compensées. Un travailleur produit quatre fois plus de richesses qu'un salarié des années 1960. Le vrai problème réside dans le partage de la valeur : la part des salaires s'est effondrée au profit des bénéfices et des dividendes (notamme dans les grandes entreprise). En revalorisant les salaires au détriment des actionnaires, comme cela se faisait autrefois, on renflouerait immédiatement les caisses. D'autres leviers existent : lutter contre le travail dissimulé, augmenter le taux d'emploi ou élargir l'assiette des prélèvements (en étendant par exemple la CSG aux revenus financiers et immobiliers).
Le système par capitalisation, lui, ne profite qu'aux plus hauts revenus. Pour obtenir dans le privé une couverture équivalente à celle de la Sécurité sociale (santé à 100 %, invalidité, retraite indexée, chômage et famille, sans tri des risques), le coût global du salaire devrait être multiplié par deux (et non élever le net au brut comme le propose le RN qui serait un peur vol de nos salaires) :
Salaire net actuel perçu : 2 000 €
Cotisation retraite capitalisée (frais inclus) : 785 €
Santé intégrale privée (type ALD / 100 % frais réels) : 450 €
Prévoyance / Invalidité / Accident du travail : 130 €
Assurance chômage, maternité et famille : 200 €
Frais de gestion et marges commerciales : 150 €
Coût global nécessaire pour un système par un capitalisation équivalent à la couverture de la sécurité sociale : 4 000 €
Les partisans de la capitalisation sont-ils prêts à garantir un tel niveau de rémunération ? Méditons sur ce choix de société : la solidarité collective ou un système marchand axé sur le profit et le versement de dividendes.
Néanmoins, ce calcul correspond à un système hybride qui n'est pas réellement solidaire. Il se contente de reproduire la logique contributive du salariat, en liant les droits de chacun à sa seule place dans l'appareil productif. Une solidarité globale et avancée doit aller bien plus loin pour bâtir une véritable justice sociale.
Elle doit d'abord devenir universelle et déconnectée du seul statut de travailleur. La protection contre la maladie, la perte d'autonomie ou la précarité ne doit pas dépendre de la fiche de paie, mais constituer un droit inconditionnel pour chaque individu, des étudiants aux aidants familiaux, en passant par les personnes éloignées de l'emploi.
Ensuite, une solidarité moderne doit rompre avec le dogme de la productivité. Conditionner le financement de nos soins ou de nos retraites à la création permanente de valeur marchande est un piège écologique. La redistribution ne doit plus exiger de produire toujours plus, mais s'assurer de mieux partager ce qui existe déjà, en intégrant pleinement la pénibilité et les inégalités d'espérance de vie pour ne plus faire financer la retraite des plus aisés par les plus modestes.
Enfin, ce modèle ne peut plus s'arrêter aux frontières nationales ni fermer les yeux sur la provenance de la richesse. Une solidarité globale avancée garantit des droits fondamentaux pour toutes et tous, financés par un prélèvement équitable sur la totalité du capital et des ressources, indépendamment des logiques marchandes et des intérêts privés.
Concrètement, la mise en œuvre d'une telle solidarité repose sur des transformations structurelles précises.
Sur le plan du financement, l'assiette des prélèvements doit s'élargir à l'ensemble de l'économie. Il s'agit de remplacer les cotisations pesant sur les seuls salaires par une contribution prélevée directement sur la valeur ajoutée brute des entreprises. De la sorte, une firme fortement automatisée ou recourant à l'intelligence artificielle contribue à la hauteur de la richesse qu'elle génère, au même titre qu'une structure à forte intensité de main-d'œuvre. Ce levier s'accompagne d'une fusion progressive des prélèvements sociaux et de l'impôt en un barème unique et fortement progressif, ciblant de manière équitable les revenus du capital, les dividendes et la spéculation financière.
Sur le plan de l'accès aux droits, le modèle abandonne la logique purement contributive pour devenir universel. La couverture santé intégrale, la prise en charge de la perte d'autonomie et un revenu de remplacement décent doivent constituer des droits inconditionnels attachés à la personne, financés par la collectivité sans exigence de trimestres cotisés.
Enfin, la justice distributive impose de corriger les inégalités réelles face à la vie et au travail : l'âge de départ et les conditions de retraite doivent être modulés selon la pénibilité effective des métiers et l'espérance de vie sans incapacité, afin que la solidarité bénéficie prioritairement à ceux qui créent la richesse au quotidien.
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Ce modèle de solidarité globale et universelle (souvent qualifié de modèle béveridgien universel, d'écoféminisme social ou d'économie du soin/post-croissance) ne relève pas d'une organisation unique, mais réunit divers mouvements, économistes et institutions à travers le monde :
Thomas Piketty et l'École d'Économie de Paris : Ils préconisent la fusion de l'impôt et des cotisations, la taxation du capital à l'échelle internationale et la redistribution universelle de la richesse pour sortir de la seule logique du travail salarié.
Jason Hickel et Giorgos Kallis (Mouvement de la Décroissance / Post-croissance) : Ils défendent la déconnexion entre protection sociale et croissance du PIB, proposant des services publics universels (santé, logement, énergie) financés par la redistribution des richesses existantes.
Bernard Friot (Réseau Salariat en France) : Bien que très attaché à la cotisation, il théorise la « qualification personnelle » et le « salaire à vie », garantissant des droits inconditionnels détachés de l'emploi et du marché.
L'Organisation Internationale du Travail (OIT) : Via son initiative sur le Socle de protection sociale (Social Protection Floor), l'OIT milite pour que chaque être humain sur la planète dispose d'un accès universel inconditionnel à la santé et à un revenu de base (enfance, vieillesse, invalidité).
L'Organisation Mondiale de la Santé (OMS) : Elle défend la Couverture Santé Universelle (CSU) financée par l'impôt progressif et la fiscalité générale plutôt que par des assurances privées ou des cotisations contributives.
Les mouvements pour le Revenu de Base Universel (BIEN - Basic Income Earth Network) : Ils soutiennent l'idée que le droit à la subsistance et à la protection sociale doit être inconditionnel et déconnecté du statut de travailleur.
La gauche antilibérale et écologiste internationale (ex. Progressive International, partis écologistes européens, mouvements altermondialistes) : Ces organisations intègrent la fiscalité sur la valeur ajoutée/robots, la prise en compte de la pénibilité et la justice climatique globale dans leurs programmes.
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