Un rescapé de la Rafle du Vél-d’Hiv’
Or, en ce moment où il vient de disparaître, comment ne pas songer à un événement capital qui lui a permis de connaître cette extraordinaire aventure ? Il le raconte lui-même dans un livre de mémoires écrit en 1993, « La vie à fil tendu » (1) : « À partir de juin 42, écrit-il, ma famille dut porter l’étoile jaune et en juillet, le 15 exactement, un de mes camarades, qui s’appelait Jean Demarq, vint me prévenir qu’on allait arrêter les Juifs de Paris dès le lendemain. Son père était policier et lui avait dit de nous avertir. Qu’il soit remercié. »
Georges Charpak qui vivait alors à Paris, a ainsi échappé à la Rafle du Vél-d’Hiv du 16 et 17 juillet 1942 grâce à un policier qui, n’écoutant que sa conscience, a violé délibérément le secret professionnel dont était entouré le crime contre l’humanité que son corps de métier, la police municipale parisienne, avait mission de commettre.
Les consignes de la rafle : silence et rapidité
Les conditions d’exécution, prescrites par les consignes données aux agents et datées du 12 juillet 1942, montrent que leur signataire, le directeur de la police Hennequin, savait que ses subordonnés pouvaient être exposés à la tentation de désobéir puisqu’il leur était demandé d’arrêter des innocents au mépris de la loi qu’ils étaient censés faire respecter. Il a donc fait le nécessaire pour les en préserver : trois de ces consignes insistaient lourdement à la fois sur le silence et sur la rapidité à respecter lors des arrestations (2).
1- Pourquoi le silence ? Pour protéger les agents contre les objections inévitables des victimes car elles étaient irréfutables. Innocentes, elles étaient privées arbitrairement de leurs droits élémentaires de citoyens. En cas de discussion, les agents risquaient de douter à la fois de la légalité et de la légitimité de leur mission. Et sensibles par réflexes socioculturels conditionnés au respect des devoirs de leur charge et à la compassion envers leurs victimes, ils pouvaient être tentés de désobéir s’ils estimaient ces devoirs et cette compassion prioritaires par rapport à leur obligation de soumission aveugle à leur autorité hiérarchique, perçue comme criminelle.
2- Quant à l’exigence de rapidité, elle visait à faciliter l’observation du silence. Plus vite l’arrestation serait opérée, moins de paroles seraient échangées. Et, en supprimant le temps de la réflexion, la précipitation laissait place aux réflexes. Le procédé s’apparente au leurre de la prise de décision précipitée qui tend à paralyser tout examen rationnel : c’est ce que vise l’agent immobilier en annonçant à son client que d’autres personnes que lui sont intéressées par l’appartement sur lequel il a « flashé », et qu’il reviendra au premier qui signe : la peur de rater une belle occasion interdit de prendre le temps de peser le pour et le contre. Dans le cadre de la rafle, le seul réflexe qui devait guider l’agent, était sa soumission aveugle aux ordres reçus de son autorité : il ne fallait surtout pas lui laisser le temps de réfléchir ni à leur légalité ni à leur légitimité.
Sans M. Demarq qui, en conscience comme Antigone de Sophocle, a enfreint les consignes secrètes de sa hiérarchie, il est probable que Georges Charpak et sa famille auraient disparu dans un camp d’extermination. Sur les 13.000 personnes environ arrêtées lors de la Rafle du Vel-d’Hiv, quelques centaines seulement ont survécu. Ayant vu un enfant dormir coincé entre son père et sa mère dans un wagon d’immigrés polonais renvoyés en Pologne, Antoine de Saint-Exupéry se demandait anxieusement dans « Terre des Hommes » ce qu’il allait devenir ; il croyait voir « Mozart enfant » et « ce qui le (tourmentait, écrit-il, c’était) un peu, dans chacun de ces hommes (qu’il avait sous les yeux), Mozart assassiné. » La survie de Georges Charpak invite à plus d’optimisme pour l’avenir ; grâce à des hommes de la trempe de M. Demarq à qui il a dû la vie sauve, il arrive que Mozart soit sauvé.
Paul Villach
(1) Georges Charpak, en collaboration avec Dominique Saudinos, « la vie à fil tendu », Éditions Odile-Jacob, 1993.
(2) Consignes pour les équipes chargées des arrestations lors de la Rafle du Vél-d’Hiv les 16 et 17 juillet 1942
1- Les gardiens et inspecteurs, après avoir vérifié l’identité des Juif qu’ils ont mission d’arrêter, n’ont pas à discuter les différentes observations qui peuvent être formulées par eux.(…)
2- Ils n’ont pas à discuter non plus sur l’état de santé. Tout Juif à arrêter doit être conduit au Centre Primaire. (…)
7- Les gardiens et inspecteurs sont responsables de l’exécution. Les opérations doivent être effectuées avec le maximum de rapidité, sans paroles inutiles et sans aucun commentaire. (…) »
Sources : « La persécution des Juifs en France et dans les autres pays de l’Ouest présentée par la France à Nuremberg », recueil de documents publiés sous la direction de Henri Monneray, substitut au Tribunal Militaire International. Préface de René Cassin, Vice-Président du Conseil d’État, Introduction d’Edgar Faure, Procureur Général adjoint au Tribunal Militaire International, Editions du Centre, Paris, 1947, p.145.