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De la Crise

Depuis la chute de Lehman Brothers, la réflexion et l’action deviennent incontournables. L’urgente nécessité de penser l’économie et d’agir positivement ne peut plus être repoussée. Malheureusement le choix quasi universel fut de réagir par des opérations de Com : Madoff outre-Atlantique, Kerviel chez nous. Comme si une escroquerie à 50 Mds$ pouvait expliquer les malheurs d’AIG, Washington Mutual et autres et être ainsi la cause d’un TARP à plus de 700Mds$, comme si une erreur ou une faute à 5 Mds€ pouvait expliquer les difficultés de Dexia, Société Générale et autres et être ainsi la cause d’un plan hexagonal de 360 Mds€. Le TARP vaut 14 Madoff, qui sont les 13 autres ? Où sont-ils ? Le plan français vaut 72 Kerviel, qui sont les 71 autres ? Où sont-ils ? Aux dernières nouvelles, nous ne savons toujours pas…

Au niveau de la pensée, la « Mère » des réponses à la crise a été l’invocation - l’incantation devrait-on dire – de la « Régulation » avec son corollaire d’encadrement/limitation de la spéculation, de transparence nécessaire et de chasse aux abus. Ah ! Ces horribles Hedge Funds, ces CDS, ces CDO et les SPV associés. De G7 en G20, de sommet en sommet, que de déclarations, que de vœux pas même pieux, que de sauts tel un cabri bêlant « régulation, régulation, régulation »…

Au plan de l’action, les choses furent beaucoup plus simples et portent le nom d’un anglicisme euphémistique : Quantitative Easing. Contentez-vous de prononcer les initiales avec l’accent de Shakespeare ou de Madonna, comme vous voulez, et vous approcherez le niveau de sophistication des penseurs-acteurs qui ont sauvé le monde d’un désastre monétaire et financier.

Au total que s’est-il passé depuis l’automne 2008 ? Rien ou presque. Le fardeau de la dette a été transféré du privé au public au prix d’un accroissement de ladite dette, financé par la planche à billet tournant à plein régime au nouveau monde alors que l’Europe traîne les pieds. Les « green shots » ont fait long feu, les banksters ont recommencé à faire des profits mirifiques en caviardant quelque peu leurs comptes (mais tout à fait légalement…), la consommation n’a pas vraiment redémarré, l’investissement itou et l’emploi continue de s’effriter. Bonne nouvelle, l’inflation n’est pas encore de retour ; mauvaise nouvelle la déflation menace et la reprise est, à ce jour, aussi insaisissable que le boson de Higgs, Il faut dire qu’aucun modèle standard ne la prédit. « Je le crois parce que je l’espère et l’espère parce que je le crois » disait Blum.

En un mot, depuis presque deux ans, seul domine le désert de la pensée appuyé sur l’inconsistance de l’action. Sans vouloir polémiquer avec lui, même un Christian Saint Etienne, pourtant érudit et sérieux perd pied ( http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/05/11/comment-sortir-de-la-crise-de-l-euro-par-christian-saint-etienne_1349771_3232.html ). « L’euro était un pari et reste un pari », nous dit-il ; à quoi bon le redire depuis Maastricht ? L’Euro est d’abord et surtout aujourd’hui un fait. Incontournable. Il faut le gérer ou gérer sa fin. Après quelques considérations sur les zones monétaires optimales ( cf Delhommais (http://www.lemonde.fr/opinions/article/2010/05/08/un-d-mi-ben-ca-f-ra-15-francs-m-sieur_1348541_3232.html#xtor=RSS-3232 ) il en vient à une interrogation digne d’un Diafoirus economicus : « Qu’aurait-il fallu faire au moment de la création de l’euro ? ». N’est-ce pas ce qu’il faut faire aujourd’hui qui importe ? Pour sauver ce qui peut l’être ? Il continue ensuite à enfoncer des portes grandes ouvertes en pointant trois conditions de réussite de l’euro qui, selon lui, s’imposaient.

En premier lieu un « gouvernement économique de la zone ». Mais comment imaginer de façon pratique un gouvernement économique sans gouvernement tout court ? Le premier procède du second et c’est l’absence de gouvernement tout court qui empêche, interdit et anéantit jusqu’à l’espoir d’en voir naître un à compétence économique.

En deuxième lieu -là Christian Saint Etienne fait très fort- il fallait « établir un budget fédéral de la zone euro ». Un « budget fédéral », oui, vous lisez bien FE-DE-RAL !!! Comme si l’Europe l’était « fédérale » ! Comme si les fifties, les sixties, les seventies et la suite n’avaient pas suffisamment débattu de fédération ou confédération, d’Europe des Etats ou d’Europe des peuples. En outre, la constitution européenne a été refusée en 2005 et l’Europe politique et institutionnelle renvoyée aux calendes -grecques bien sur- et l’on nous parle, aujourd’hui, en 2010, de budget « fédéral » ? De qui se moque-t-on ?

Enfin il faut « encadrer la concurrence fiscale et sociale entre Etats membres, de même qu’une région de France ne peut pas réduire l’impôt sur le revenu ou les cotisations sociales pour faire concurrence aux autres, tout en prétendant bénéficier des mécanismes de redistribution mis en place ». En un mot, le budget devrait être fédéral mais la politique fiscale et sociale celle d’un Etat unitaire centralisé avec des Etats membres traités comme des « régions de France ». Comme si dans la construction européenne il avait jamais été question de cela !

Voilà pour les remarques de Christian Saint-Etienne, membre du Conseil d’analyse économique, professeur au Cnam et à Paris-Dauphine. Il poursuit en précisant que « l’euro n’est pas menacé par le déficit public de tel ou tel Etat, mais par le besoin de financement externe de chaque Etat. Si la zone disposait d’un gouvernement économique et d’un budget, l’épargne interne pourrait financer les déficits de l’un de ses membres  ». Enfin, constatant qu’à ce jour aucune des trois conditions n’est remplie, Christian Saint-Etienne se permet un commentaire péremptoire et cinglant sur le plan de sauvetage grec (« ce pays est insolvable et ne pourra pas rembourser les sommes prêtées ») et, pour finir, il nous propose la, non, LA solution : « La solution aux problèmes actuels de l’euro est donc d’inclure le suivi de la balance courante par la Commission et l’Ecofin, c’est-à-dire les ministres des finances de la zone, en imposant des mesures d’ajustement aux pays ayant un déficit insoutenable de leur balance courante ». En l’absence de gouvernement, qui « imposera » oncques mesures aux mauvais élèves ? Monsieur Barroso ? Monsieur Van Rompuy ? Quid du parlement européen ? Quid des parlements et gouvernements nationaux ?

Ainsi, à l’heure de la mondialisation économique, de la planétarisation financière, la solution serait de limiter l’endettement des Etats membres au montant de l’épargne interne à l’Europe ? Peu importe que le plan européen fasse appel au FMI montrant par là les limites de l’épargne interne ! A l’heure ou pour réduire les déséquilibres, on a besoin de recycler et capter l’épargne mondiale, notamment indienne (cf Arcelor-Mittal) ou chinoise (rachat de Volvo par Geely) et donc d’emprunter à l’étranger, la solution serait de régionaliser et limiter les sources de crédit ? Si Tim Geithner mettait en œuvre ce conseil, ou en serait l’économie américaine et avec elle le dollar ? Ben Bernanke doit bien rigoler.

Malgré tout, on ne peut pas en vouloir à Christian Saint Etienne plus qu’à un autre lorsque Jean-Claude Trichet, président de la BCE déclare dans une interview au journal « Le Monde » (http://www.lemonde.fr/economie/article/2010/05/31/trichet-au-monde-nous-avons-besoin-d-une-federation-budgetaire_1365339_3234.html ) que « nous avons maintenant besoin d’avoir l’équivalent d’une fédération budgétaire en termes de contrôle et de surveillance de l’application des politiques en matière de finance publique ». On ne peut non plus lui en vouloir lorsqu’un prix de la banque de Suède en science économique en mémoire d’Alfred Nobel vient proposer comme solution -faute d’inflation ?- une baisse des salaires grecs aujourd’hui, et demain espagnols ou portugais de 20 à 30% par rapport au taux de salaire allemand, comme le déclare Paul Krugman le 17 mai dernier : « WAGES IN THE PERIPHERY NEED TO FALL 20-30 PERCENT RELATIVE TO GERMANY » (http://krugman.blogs.nytimes.com/2010/05/17/et-tu-wolfgang/?src=twt&twt=NytimesKrugman). A-t-il oublié la fameuse résistivité à la baisse du taux de salaire nominal pointée par John Maynard Keynes ? A supposer qu’on en fasse fi, la paix sociale serait-elle ainsi vraiment garantie et assurée ? Hum…

Qui, quel responsable politique prendrait le risque de suivre et mettre en pratique de tels avis ?

Il faut un peu de sang froid et un peu de raison. Pour cela il faut d’abord écarter les faux problèmes et poser les vrais en tant que tels.

En premier lieu, la Grèce est un faux problème. Un vieux dicton déclare avec justesse que lorsque le vin est tiré, il faut le boire et le vin grec n’est pas si mauvais. Ceux de Samos ou de Chypre sont d’une réputation multiséculaire pour ne pas dire plurimillénaire.

Je me permettrais deux prémices. Un territoire d’environ 11 millions d’âmes pour un PIB de 275 Md€ soit moins de 2,5% du PIB européen ne peut à lui seul mettre l’Europe en péril. Ce n’est même pas le poids de la région Il de France ! Si problème il y a, il ne se résume pas et n’est pas principalement causé par l’incivisme grec, la légèreté, la fraude ou la tricherie. Bruxelles ne manque pas de cranes d’œuf et de technocrates de tous poils au point de n’avoir pas su en son temps la réalité des finances grecques, même présentées à la mode Goldman-Sachs ! C’est certainement en toute connaissance de cause que la Grèce intégra l’Euro, même si aujourd’hui la doxa consiste à reprendre l’antienne « on nous a tout caché, on ne nous a rien dit, on ne nous dit pas tout »…

La Grèce n’est pas un vilain petit canard tricheur, profiteur et dolent ; si, comme bien d’autres, elle a profité de l’Euro, elle n’est que la première à en souffrir et ne sera ni la seule, ni la dernière, encore moins la pire.

En second lieu, et plus profondément, la crise n’est pas d’abord financière : le problème premier de l’Amérique n’est ni Wall Street ni Lehman Brothers mais General Motors et celui de l’Europe n’est d’abord ni Royal Bank of Scotland ni la Grèce mais EADS. La crise financière est aux sociétés occidentales ce que la quinte de toux est à la santé humaine et soigner la toux n’est pas guérir la maladie.

La Grèce ne fait que révéler la crise de l’Euro qui elle-même ne révèle que la faiblesse de l’Europe. Le vrai problème c’est l’Europe valétudinaire et usine à gaz technocratique qui n’est aujourd’hui que la somme algébrique de l’égotisme national de chacun de ses membres, saupoudrée de solidarité intéressée pour satisfaire la bonne conscience diffusée par les JT de vingt-heures.

On a fait l’euro parce qu’on ne voulait ni ne pouvait faire l’Europe. On a consenti à l’Europe monétaire parce qu’on ne voulait pas d’une Europe politique. Qui en veut aujourd’hui ? Les Allemands qui ne veulent pas payer pour les Grecs ? Les Français qui ne veulent pas subir la déflation compétitive allemande ? Les Anglais, si proches de l’Amérique ? Les Grecs, les Italiens, les Portugais qui ne veulent pas d’une austérité imposée par Bruxelles ?

Au plan pratique, la seule Europe possible est celle du paradigme et de l’ersatz. Le pacte de stabilité tient lieu de « fédéralisme budgétaire », le traité de Lisbonne tient lieu de constitution etc…

Qu’est-ce que vaut tout cela en période de crise grave ? Rien. Que faut-il faire ? Tout. Et il y a urgence !

La crise de l’euro ne fait que précéder celle de la livre avant celle ultime du dollar. Ceci est causé par la montée en puissance progressive des pays émergents, BRIC en tête. D’abord le maillon faible, l’Europe, dont la monnaie n’est soutenue par aucun gouvernement ni aucune diplomatie digne de ce nom, puis la livre qui, entre autres, aura souffert indirectement des malheurs de l’euro, et enfin le dollar, lorsque la demande intérieure chinoise sera vraiment susceptible d’alimenter la croissance de l’empire du milieu au lieu et place du consommateur nord-américain.

Au plus profond, ce qui est en cause aujourd’hui c’est le mode de vie occidental. La démographie et la technologie rendent l’individu de moins en moins indispensable à lui-même et aux autres alors que l’individualisme s’est installé comme idéologie dominante.

Les sociétés européennes auront du mal à renoncer à leurs modes de vies et à leurs standards sociaux aussi couteux soient-ils. Les superstructures techno-juridiques ne feront pas demi-tour facilement. Les difficultés perdureront car les bonnes, les grandes idées se heurteront encore et encore aux réalités sociétales que plus rien ni personne ne guide ni même n’oriente. Ni Luc Ferry, ni Michel Onfray. Les faits sont têtus disait Vladimir Illitch Oulianov…


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Al Hanbamarjuce


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