Derrière le stetson de John Wayne : la face obscure d’une icône raciste et homophobe
Sous le stetson impeccablement ajusté et la silhouette colossale du héros hollywoodien se cachait une réalité idéologique singulièrement plus rance. Idolâtré par des générations de spectateurs comme l’incarnation ultime des valeurs américaines, John Wayne a entretenu toute sa vie un discours profondément raciste, homophobe et xénophobe. Loin du mythe de la légende au cœur tendre, le “Duke” fut avant tout le héraut d’une Amérique blanche, réactionnaire et exclusive.
L’aveu de 1971 : quand le masque du héros s’effondre dans la lumière de Newport Beach
Mai 1971. La brise du Pacifique balaie le ponton privé de Newport Beach, où le Wild Goose, un ancien démineur de l'US Navy converti en yacht de luxe, flotte paisiblement. À bord, verre de bourbon à la main et cigarette au bec, John Wayne reçoit le journaliste Richard Warren Lewis pour le compte du magazine Playboy. Le comédien a 64 ans. Il vient de décrocher l'Oscar pour Cent dollars pour un shérif. Il est au sommet de sa gloire, intouchable, vénéré comme un monument national au même titre que le Mont Rushmore. Mais dans la pénombre du carré du navire, la conversation glisse sur les tensions raciales qui embrasent les banlieues américaines. Le géant de 1,93 mètre s'installe confortablement dans son fauteuil et s'exprime sans le moindre filtre.

Ce que l'enregistreur à bandes de Lewis capture ce jour-là n'est pas une suite de dérapages incontrôlés, mais l'exposition méthodique d'une doctrine. Sans hausser la voix, avec le calme d'un homme convaincu de son bon droit, Wayne lâche une bombe atomique verbale : “Je crois au suprémacisme blanc jusqu'à ce que les Noirs soient éduqués jusqu'à un niveau de responsabilité.” Le journaliste relance, stupéfait par la brutalité du propos. L'acteur enfonce le clou, expliquant sans ciller qu'il ne se sent aucunement coupable du passé esclavagiste de son pays et qu'il refuse de céder la moindre parcelle de pouvoir aux minorités.

L'entretien prend une tournure plus cynique encore lorsque la question des droits des Amérindiens est abordée. Wayne, qui a bâti sa fortune et sa renommée en massacrant des Apaches et des Comanches devant la caméra de John Ford, rigole à moitié. Pour lui, le génocide des peuples premiers n'est qu'un détail de l'histoire économique. “Je ne pense pas que nous ayons eu tort de leur prendre ce grand pays”, déclare-t-il calmement en écrasant sa cigarette. “Il y avait un grand nombre de personnes qui avaient besoin de terres, et les Indiens essayaient de les garder pour eux de manière égoïste.” Le vol des terres, les massacres et les déportations résumés à une simple expropriation légitime au nom du progrès blanc.

La planque de 1941 : le complexe du planqué et la surcompensation viriliste
Pour comprendre la fureur réactionnaire de John Wayne, il faut remonter à la fin du mois de décembre 1941. Alors que l'Amérique sous le choc de Pearl Harbor s'enrôle en masse — à l'image de Clark Gable, James Stewart ou Henry Fonda qui abandonnent les feux des projecteurs pour piloter des bombardiers ou servir dans la Navy —, Marion Mitchell Morrison, de son vrai nom, fait un choix radicalement différent. Âgé de 34 ans, marié et père de famille, il remue ciel et terre pour éviter d'être incorporé. Il multiplie les démarches administratives, plaidant des charges de famille, puis appuyant sur des exemptions liées à des contrats de tournage avec la Republic Pictures.

Dans les studios de Burbank, la pilule passe mal. Son mentor, le réalisateur John Ford, engagé dans la Marine et décoré pour ses films sur le front, ne lui pardonnera jamais tout à fait cette attitude. Sur les plateaux, Ford prend un plaisir sadique à humilier Wayne devant les équipes de tournage, le traitant de “planqué” ou de “grand benêt qui n'a jamais vu une vraie balle voler”. Cette culpabilité rongera l'acteur jusqu'à son dernier souffle. Ne s'étant jamais battu dans la boue du Pacifique ou sur les plages de Normandie, Wayne va passer le reste de sa vie à surcompenser à l'écran et dans ses prises de parole publiques.
Cette virilité déplacée devient une obsession pathologique. Dans ce même entretien de 1971 à Playboy, l'acteur exprime sa panique morale face à l'émergence des luttes pour les droits des homosexuels et à la transformation du paysage cinématographique américain. Quand Lewis l'interroge sur les nouveaux films d'auteur qui bousculent la morale puritaine, le sang du “Duke” ne fait qu'un tour. Il s'en prend directement au vainqueur de l'Oscar du meilleur film en 1970, Macadam Cowboy de John Schlesinger. Dans sa bouche, le chef-d'œuvre porté par Jon Voight et Dustin Hoffman devient une ordure pornographique retraçant l'histoire de “deux pédés”. Pour Wayne, s'écarter du mythe du cow-boy hétérosexuel, dur à la tâche et dominant, relevait de la haute trahison culturelle.

La terreur à Hollywood : le grand inquisiteur de la liste noire
On aurait tort de penser que John Wayne se contentait de pérorer lors de dîners mondains. Dès les années 1940, l'acteur transforme ses convictions politiques en véritable instrument de pouvoir au sein de l'industrie cinématographique. En 1944, il devient l'une des figures de proue de la Motion Picture Alliance for the Preservation of American Ideals, une organisation ultraconservatrice créée pour purger Hollywood de toute influence progressiste, syndicale ou communiste. Wayne en prend la présidence en 1949 et en fait une machine de guerre.

L'anecdote de la destruction du scénariste et producteur Carl Foreman est à ce titre éclairante. En 1951, Foreman écrit le scénario d'un chef-d'œuvre absolu du western : Le train sifflera trois fois (High Noon). Le film raconte l'histoire d'un shérif abandonné par les bourgeois trouillards de sa ville face à une bande de tueurs. Convoqué par la tristement célèbre Commission des activités anti-américaines (HUAC), Foreman refuse de dénoncer ses anciens camarades. Wayne entre alors dans une rage folle. Il orchestre le bannissement de Foreman, le contraignant à l'exil en Angleterre et le privant de ses futurs crédits à Hollywood.

Des années plus tard, Wayne se vantera publiquement d'avoir brisé la carrière de Foreman. Il déclarera sans le moindre regret : “J'ai aidé à le chasser d'Hollywood.” Pour l'acteur, Le train sifflera trois fois était un film “anti-américain” parce qu'il montrait un héros doutant de sa communauté, une faiblesse impardonnable pour un esprit aussi dogmatique. En réaction, Wayne tournera Rio Bravo avec Howard Hawks en 1959, conçu comme une réponse idéologique directe et militariste au film de Foreman.

Napalm et propagande : les “Bérets verts” ou la guerre sur mesure
À la fin des années 1960, le monde change, mais John Wayne refuse de tourner la page. Alors que les campus américains s'enflamment contre l'intervention au Viêt Nam et que les cercueils recouverts du drapeau étoilé reviennent par milliers de Saïgon, l'acteur décide d'intervenir directement dans le conflit. Écœuré par la couverture médiatique qu'il juge défaitiste, il écrit directement au président Lyndon B. Johnson en décembre 1965 pour lui proposer la réalisation d'un film à la gloire des forces spéciales.
Face au refus brutal des grands studios hollywoodiens qui considèrent le projet comme un suicide financier et moral, Wayne ne renonce pas. Il co-réalise, finance sur ses deniers personnels et interprète le rôle principal des Bérets verts (The Green Berets), sorti en 1968. Le tournage à Fort Benning, en Géorgie, se déroule avec le soutien logistique massif du Pentagone, qui fournit hélicoptères, chars et matériel militaire à la condition d'avoir un droit de regard absolu sur le scénario.
Le résultat à l'écran est une caricature effrayante de manichéisme et de racisme anti-asiatique. Les combattants vietcongs y sont dépeints comme de simples sauvages cruels, dénués de toute humanité, que les soldats américains éliminent avec le sourire dans des scènes d'une lourdeur propagandiste édifiante. La scène finale du film est entrée dans les annales du ridicule cinématographique : on y voit John Wayne marcher au bras d'un jeune orphelin asiatique alors que le soleil se couche... sur l'océan, au large de la côte est du Viêt Nam. Ce grotesque contresens géographique résume à lui seul la vision idéologique de l'acteur : la réalité du monde s'efface toujours devant le dogme américain.
La déconstruction du mythe : l'heure des comptes à Orange County
Pendant un demi-siècle, la mémoire collective américaine a préféré fermer les yeux sur cette dérive idéologique, préférant garder l'image d'Épinal du cow-boy solitaire chevauchant vers le soleil couchant dans Monument Valley. Mais la patine du temps a fini par se craqueler. En février 2019, la réapparition fortuite de l'intégralité des propos de l'interview de 1971 sur Twitter provoque un séisme médiatique outre-Atlantique, forçant une nouvelle génération de spectateurs à regarder la vérité en face.
La réplique n'a pas tardé sur le terrain institutionnel. En juin 2020, dans la foulée des mouvements de justice sociale, le Parti démocrate du comté d'Orange, en Californie, vote une résolution officielle exigeant que l'aéroport local, baptisé John Wayne Airport en 1979, soit immédiatement renommé et que la statue en bronze de deux mètres à l'effigie de l'acteur installée dans le terminal soit déboulonnée. Dans leur communiqué, les élus locaux rappellent brutalement que “les propos suprémacistes et homophobes de John Wayne sont incompatibles avec les valeurs de diversité de notre région”.

Séparer l'œuvre de l'homme est un exercice confortable pour les cinéphiles nostalgiques. Pourtant, dans le cas de John Wayne, le personnage de scène et l'homme privé ont fusionné jusqu'à l'indistinction. Regarder Wayne aujourd'hui exige de ne plus fermer les yeux sur l'envers de la médaille : sous la légende du cinéma se terrait un militant politique destructeur, le protecteur acharné du ségrégationnisme et l'un des artisans les plus féroces de la haine de l'Autre au cœur du XXe siècle.
Bibliographie & références
- Lewis, Richard Warren, “Playboy Interview : John Wayne”, Playboy Magazine, mai 1971.
- Wills, Garry, John Wayne's America : The Politics of Celebrity, Simon & Schuster, 1997.
- Roberts, Randy & Olson, James S., John Wayne : American, Free Press, 1995.
- Ford, Dan, Pappy : The Life of John Ford, Prentice-Hall, 1979.
- Ceplair, Larry & Englund, Steven, The Inquisition in Hollywood : Politics in the Film Community, 1930-1960, University of California Press, 1983.
- Foreman, Carl, “High Noon”, scénario original et archives de la Margaret Herrick Library (Academy of Motion Picture Arts and Sciences).
- Suid, Lawrence H., Guts & Glory : The Making of the American Military Image in Film, University Press of Kentucky, 2002.
- Democratic Party of Orange County, Resolution Urging the Renaming of John Wayne Airport, Comté d'Orange (Californie), juin 2020.
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