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Échecs épistolaires

Rassurez-vous, je ne vais pas vous parler de mon courrier du cœur, ni de mes déboires sentimentaux et encore moins des nombreux râteaux glanés au cours d'une longue carrière, à tel point que je pourrais ouvrir une jardinerie, mais d'un jeu au long cours que la modernité a fait disparaître.

Si l'internet aurait pu pallier la déficience du monde extérieur, le bidule qui le fait tourner, l'ordinateur, m'aurait interdit d'y jouer. Paradoxe du progrès.

Le jeu a commencé au début de l'année scolaire à l'initiative d'un professeur féru d'échecs qui a proposé, aux membres du club de l'école, des cartons-réponses pour jouer aux échecs avec un correspondant d'un autre club situé dans une ville très éloignée de manière à éviter tout contact direct pour que la partie se déroule lentement.

 

En fait, c'était le contraire d'une partie en « blitz » qui est une partie rapide où le temps de réflexion est très limité et les erreurs nombreuses, surtout pour les débutants que nous étions. Ayant disputé des tournois avec d'autres clubs scolaires sous cette forme, j'étais assez séduit par la proposition et je me suis inscrit avec enthousiasme.

 

J'avais hérité des noirs par tirage au sort et attendais avec impatience le carton-réponse de mon adversaire inconnu. Aux échecs les débuts de partie sont lents, surtout qu'à cette époque les pions n'étaient pas autorisés à progresser de deux cases depuis leur ligne de départ.

Le début nous occupa jusqu’aux vacances de Noël mais cette période allait nous causer quelques soucis. Le courrier, en cette période d'échanges intenses de vœux, d'invitations et autres fariboles sans intérêt, était acheminé à notre détriment, nos cartons-réponses étant probablement relégués dans quelques obscurs culs de basse-fosse du tri postal en compagnie des dernières cartes postales de l'été encore oubliées.

Je pris l'initiative d'envoyer mon carton dans une enveloppe accompagné d'un petit mot recommandant à mon adversaire de faire de même et ce jusqu'à la fin janvier, il ne fallait pas oublier le nouvel an et ses cohortes de péquins postant leurs vœux.

Ces petits arrangements avec les perturbations du monde extérieur nous permirent de commencer la partie. Mes défenses étaient en place, ses forces déployées, j'attendais le premier coup !

Quand il vint, je fut surpris tant il paraissait anodin, je me suis interrogé longtemps. Il est très difficile d'affronter un adversaire mystérieux que l'on a jamais joué et à qui l'on prête tout le machiavélisme d'un docteur Mabuse, (Dark Vador n'était pas né) en oubliant qu'il en est de même pour lui !

Chaque soir, en entrant dans ma chambre, je le voyais derrière l'échiquier posé sur la petite table, devant la fenêtre qui me narguait, attendant ma réponse qui ne venait pas. Je finis par me décider et l'envoyais et là ce fut pire : j'attendais la sienne en voyant cette fois l'échiquier seul, avec le coup que j'avais joué et je m'interrogeais ? Je trouvais brusquement dix réponses supérieures à la mienne et autant d'attaques capables de me mettre en fâcheuse posture.

Cette torture insoutenable pris fin avec le courrier, du moins, naïvement, je le cru... Jusqu'à la lecture de la réponse et la matérialisation sur l'échiquier et là, tout recommença !

Les vacances de Pâques arrivant, j'avais un nouveau souci, mon adversaire était en congés, pas moi, je travaillais pendant toutes les vacances scolaires dans l'entreprise de mon père et avais donc moins de temps pour réfléchir à ma stratégie.

A Noël cela ne m'avais pas gêné car nous n'étions pas encore entré dans le vif du sujet, mais là c'était un handicap surtout qu'étant le fils du patron j'avais le douteux privilège de commencer une demie-heure avant les ouvriers et de finir une heure plus tard : il fallait ranger l'atelier !

J'étais dans la peau d'un soldat qui doit mener une guerre tout en rentrant chez lui pour faire les moissons pendant que l'ennemi se prélasse au fond de son lit en regardant l'échiquier.

Malgré cela je tins le coup, au front comme aux moissons, mais à la rentrée scolaire les réveils se firent de plus en plus durs et un autre problème m'attendait : le brevet à la fin de l'année !

Je fut sauvé par le gong !

Enfin plutôt par mai 68 qui en arrêtant le courrier me permis de souffler et j'ai d'autant pu souffler que les révisions du brevet furent réduites à la portion congrue : trois matières et en oral uniquement !

Le courrier circula de nouveau mais je n'ai pas repris la partie, mon adversaire non plus, il avait peut-être lui aussi le brevet a passer. J'ai oublié qui avait le trait au moment de l'interruption : la magie était rompue, le monde extérieur avait gagné !

Depuis, j'ai joué de nombreuses fois aux échecs mais je n'ai jamais pu y retrouver les mêmes émotions, cette partie qui a duré sept mois a été plus riche d'enseignements que toutes celles disputées par la suite, Elle m'a appris la patience, la réflexion et qu'une fois la pièce jouée il ne sert à rien d'avoir des regrets, il faut assumer ses choix et continuer vaille que vaille.

J'ai quand même une frustration, cette passionnante partie d'échec, à jamais interrompue, qui l'aurait gagnée ?

Radix

 


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