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Entretien avec Frédéric Gros : philosophie de la désobéissance

ENTRETIEN AVEC FREDERIC GROS

PHILOSOPHIE DE LA DESOBEISSANCE

C’est un véritable traité de l’insubordination, ponctué par un intelligent appel à la démocratie critique tout autant qu’à la résistance éthique, que Frédéric Gros, philosophe, professeur à la faculté parisienne de Sciences Po et dernier lauréat du Prix littéraire Paris-Liège, donne à voir dans son dernier livre, intitulé « Désobéir* ». Une réflexion salutaire, éprise de liberté ! 

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Frédéric Gros
© Frédéric Stucin www.fredericstucin.com

 Daniel Salvatore Schiffer : Vous êtes, notamment, l’éditeur des œuvres de Michel Foucault, l’un des maîtres du structuralisme, au sein de la prestigieuse « Bibliothèque de La Pléiade ». Qu’est-ce que votre dernier livre, intitulé « Désobéir » et pour lequel vous êtes le lauréat du Prix Littéraire Paris-Liège pour cette année 2018, doit à la pensée, précisément, de Michel Foucault, auteur d’essais tels que « Les mots et le choses », « Histoire de la folie à l’âge classique », « L’archéologie du savoir », « Surveiller et punir », « Le souci de soi » et « Histoire de la sexualité » ?

Frédéric Gros : L’héritage philosophique de Michel Foucault est, bien sûr, immense, tant au regard de l’intelligentsia française qu’internationale. En ce qui me concerne, j’appartiens à cette génération d’intellectuels née dans le sillage de la formidable explosion, dans les années 1960-1970, de la pensée française. Il s’est véritablement joué là, avec des philosophes aussi importants que Michel Foucault, Jacques Derrida ou Gilles Deleuze, quelque chose de fondamental sur le plan des idées. Mon premier but a donc été, pendant un certain temps, de « digérer » en quelque sorte leur œuvre, d’assimiler leur réflexion et, notamment, deux de leurs principaux axes théoriques, avec leurs répercussions sur le plan pratique.

PENSER LIBREMENT

D.S.S. : Quels sont, précisément, ces axes théoriques ?

F.G. : On pourrait résumer le point de départ de leur réflexion philosophique de la manière suivante, et à un double niveau : penser, c’est déployer une capacité de rupture. Avec, comme conséquence logique, cette autre affirmation : on ne pense pas pour légitimer ses propres convictions, mais pour penser autrement, par soi-même, librement. C’est là la base de la pensée critique, au sens où un philosophe tel qu’Emmanuel Kant en avait jeté, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, à l’époque des Lumières (l’« Aufklärung » allemand), les bases conceptuelles à travers des ouvrages aussi essentiels que ses trois grandes critiques : « Critique de la raison pure », « Critique de la raison pratique », « Critique de la faculté de juger ». Ainsi, pour ces philosophes français de la seconde moitié du XXe siècle, tels que ceux que j’ai déjà cités, penser de manière critique ne signifie pas, bien au contraire, réciter docilement un discours préétabli, conventionnel et conformiste à la fois, basé sur de fausses certitudes ou des préjugés moraux, mais c’est, à l’inverse, penser à la première personne, de façon autonome et singulière, en dehors de tout formatage intellectuel comme de tout carcan sociopolitique. C’est cela, précisément, que nous apprend la philosophie d’un Michel Foucault : on ne peut se faire remplacer pour penser, pas plus que pour désobéir.

LE « SOI INDELEGABLE » : FONDEMENT DE LA PENSEE CRITIQUE ET EXIGENCE DE VERITE

D.S.S. : Est-ce là ce que vous entendez, dans la conclusion, ayant pour emblématique titre « L’humanité nous décale », de cet ouvrage « Désobéir » donc, sous la belle expression de « soi indélégable » ?  

F. G. : Exactement ! Ce que j’appelle effectivement le « soi indélégable », c’est cela le vrai pari, peut-être insensé, de la philosophie, depuis Socrate (avec son fameux et ironique « connais-toi toi-même ») jusqu’à Foucault (son « rapport à soi »), en passant par La Boétie (son opposition radicale à ce qu’il nomme la « servitude volontaire »), Montaigne (son scepticisme), Descartes (son cogito), Kant (son criticisme) et Hannah Arendt avec sa notion de « deux-en-un ».

D.S.S. : Pouvez-vous développer cette idée du « deux-en-un » d’Hannah Arendt, dont on connaît surtout sa célèbre thèse, théorisée lors du fameux procès de certains des dignitaires nazis, sur ce qu’elle nomme la « banalité du mal » ?

F.G. : Ce « deux-en-un » de l’individu, connexe donc à ce « soi indélégable », c’est le fait de se découvrir irremplaçable lorsque l’on se met au service d’autrui afin de défendre, y compris à travers la désobéissance lorsque les circonstances le requièrent sur le plan moral, l’idée même d’humanité. Davantage : c’est le fait de se découvrit irremplaçable pour penser, juger et désobéir qui nous donne accès, paradoxalement, à l’universel. Car ce que l’on partage ainsi, ce n’est ni l’ignorance ni le savoir, mais bien une exigence : l’exigence de vérité !

QUAND LA DESOBEISSANCE CIVIQUE DEVIENT UN ACTE DE RESISTANCE ETHIQUE

D.S.S. : Vous débutez votre livre, « Désobéir », en commençant par dire – c’est là l’intitulé de son premier chapitre – que « nous avons accepté l’inacceptable » ! Cette assertion, vous la justifiez immédiatement après par cette autre phrase, aussi provocatrice que paradoxale, d’Howard Zinn : « Le problème n’est pas la désobéissance, mais l’obéissance ». A quoi fait écho, insistez-vous encore ensuite, la célèbre sentence de Wilhelm Reich : « La vraie question n’est pas de savoir pourquoi les gens se révoltent, mais pourquoi ils ne se révoltent pas. » Qu’est-ce à dire, plus profondément encore ?

F. G. : Nombreuses sont les raisons, toutes plus catastrophiques les unes que les autres, de ne plus accepter, de manière passive, l’état actuel du monde. Je ne vais bien sûr pas les énumérer toutes ici. Cela équivaudrait à une litanie de désastres, qu’ils soient annoncés ou avérés. J’en retiendrais toutefois ici, principalement, trois : l’accroissement des injustices et inégalités sociales, avec la paupérisation toujours plus flagrante des classes les plus défavorisées ; la dégradation progressive, sur le plan écologique, de notre environnement, avec cet autre cataclysme qu’est le réchauffement climatique ; le capitalisme sauvage, incontrôlé et outrancier, dont l’égoïste et déplorable ressort est un mode de création des richesses par la dette économique aussi bien que la spéculation financière. Et tout cela, bien évidemment, au détriment de l’humanité à venir ! C’est donc cela que je pose comme question, et des plus urgentes, dans mon livre : pourquoi, devant l’imminence de telles catastrophes, qui mettent en péril la survie même de l’humanité, n’avons-nous rien dit ? pourquoi, face à de tels dangers, avons-nous lâchement fermé les yeux et laissé faire, comme si de rien n’était ?

D.S.S. : Qu’en tirez-vous comme enseignement ?

F.G. : Mon livre pose la question de la désobéissance, précisément, à partir de celle de l’obéissance dans la mesure où la désobéissance m’apparaît justement, face à ces graves dérives de notre monde moderne et contemporain, comme une nécessité, sinon une évidence. Mieux : un devoir moral ! Ce type de désobéissance est même en tout point justifié à mes yeux, comme, plus généralement, pour tout être doté d’une conscience digne de ce nom. Car ce qui choque, c’est, au contraire, l’absence de réaction, la passivité : un silence coupable qui, à force de se prolonger face à cet inacceptable état de notre monde, devient aussi complice qu’assourdissant. C’est cela même qui, en ce qui me concerne, m’étonne grandement : cette étrange faculté que nous avons d’obéir aveuglément, d’être excessivement soumis à ce qui devrait pourtant susciter en nous, au contraire, un légitime sentiment de révolte, de rébellion collective.

D.S.S. : Est-ce là, cette appel à la révolte collective lorsque les choses vont à ce point mal, ce que vous nommez textuellement, dans votre livre, la « dissidence civique » ?

F.G. : Oui. Ce mouvement d’ensemble – car il ne peut être isolé ou individuel, sous peine de se voir instrumentalisé, embrigadé ou étouffé – par lequel le sujet politique se découvre en état, légitime et justifié à la fois, de désobéir, c’est ce que j’appelle, précisément, la « dissidence civique » ou, encore, la « désobéissance civile ». C’est même là, cette sorte d’impératif catégorique moral (pour parler en termes kantiens), un devoir de résistance éthique : un des plus nobles qui soit au sein de l’humanité, surtout lorsqu’elle est en danger, en tant que telle !  

LE « SOI POLITIQUE » AU CŒUR DE LA DEMOCRATIE CRITIQUE

D.S.S. : Ce nécessaire appel, sinon à l’insurrection, du moins à l’insoumission, lorsque les circonstances sociales, politiques ou idéologiques le requièrent, se veut par ailleurs aussi, selon vous, comme l’un des pivots moraux de ce que vous appelez encore, dans votre « Désobéir » toujours, la « démocratie critique ». Qu’est-ce à dire, concrètement ?

F.G. : Mon livre défend effectivement l’idée d’une « démocratie critique ». Car la démocratie correctement entendue, c’est bien autre chose qu’une simple forme institutionnelle, aussi respectable soit-elle, constituée par des principes éminemment honorables, tels que le respect des libertés individuelles, l’acceptation du pluralisme, sans lequel il n’y a pas de tolérance. Certes la démocratie se doit-elle d’être tout cela ! Mais il y a plus, encore : la véritable démocratie suppose également une « tension éthique » au cœur de chaque individu, c’est-à-dire la nécessité de réinterroger continuellement la sphère politique, mais aussi l’action publique, sinon la marche même du monde. Et ce, à partir de ce que j’appelle le « soi politique ».

D.S.S. : Qu’entendez-vous, au juste, par cette notion de « soi politique » ?

F.G. : Le « soi politique » implique le principe de justice universelle. Il n’est donc pas la simple « image publique » de soi, par contraste avec le « moi interne ». Il convient, en effet, de distinguer le public et l’extérieur : la nuance est certes subtile, fine, et pourtant ce n’est pas la même chose ! Le soi public est le fondement même de notre intimité politique. Il est une faculté de jugement, capable de penser de manière critique, précisément, la politique. C’est donc à partir de ce « soi » politique et public qu’il faut poser, en théorie comme dans l’action, le refus d’un trop facile consensus populaire, du conformisme social, des préjugés moraux. Bref : le prêt-à-penser !

L’AVENIR DE L’HUMANITE EN JEU

D.S.S. : Comment, à partir d’une telle réflexion, pourriez-vous donc définir, en résumé, l’esprit de votre livre ?

F.G. : Mon livre, « Désobéir », a pour but de comprendre, tout en interrogent les conditions éthiques du sujet politique, pourquoi il semble si évident de se mettre d’accord sur la désespérance engendrée par l’ordre actuel du monde, pour le moins problématique, sinon désastreux, et pourquoi parallèlement, en même temps, il apparaît tout aussi difficile de lui désobéir alors même que cela s’avère pourtant nécessaire. C’est là un énorme paradoxe, qui n’est certes pas aisé de saisir intellectuellement, mais que mon livre, néanmoins, questionne point par point, tout en tentant de donner, humblement, des clés pour le résoudre. Il en va très concrètement, sans être alarmiste outre mesure, de l’avenir même, sinon de la survie, de l’humanité tout entière : c’est elle qui est principalement ici, de manière très réaliste, en jeu !

*Publié, en coédition, chez Flammarion/Albin Michel, à Paris (270 pages ; 19 euros).

DANIEL SALVATORE SCHIFFER**

**Philosophe, auteur notamment de « Philosophie du dandysme – Une esthétique de l’âme et du corps » (Presses Universitaires de France), « Oscar Wilde » et « Lord Byron » (publiés tous deux chez Gallimard-Folio Biographies), « Le Dandysme – La création de soi » (François Bourin Editeur), « Du Beau au Sublime dans l’Art – Esquisse d’une Métaesthétique » (Ed. L’Âge d’Homme) et « Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie » (Alma Editeur). A paraître : « Divin Vinci – Léonard de Vinci, l’Ange incarné  ».

 

Désobéir - Frédéric Gros - Albin Michel

 


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3 réactions à cet article    


  • Arogavox 27 novembre 2018 15:01

    pour faire court (mais assurément à ne pas réduire simplistement à un simplisme dit ’populiste’) ) :

     

     constat révélé par ’sapere aude’ :

    « on ne peut se faire remplacer pour penser, pas plus que pour désobéir »

    exigence civique officiellement établie :

    l’article 35 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen énonce que
    « quand le gouvernement viole les droits du peuple,
    l’insurrection est pour le peuple et pour chaque portion du peuple,
    le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs »

    nécessité ? :

    « La plupart des gens préféreraient mourir que réfléchir : en fait, c’est ce qu’ils font »
    disait le philosophe-mathématicien Bertrand Russell


    • kalachnikov kalachnikov 28 novembre 2018 08:49

      @ Schiffer

      Frédéric Gros, professeur de pensée politique à l’Institut d’études politiques de Paris (Sciences Po) et chercheur au CEVIPOF.

      J’ai essayé d’amender la page wiki avec cette phrase : ’Accessoirement, du fond de la niche et bien arrimé à la laisse, jacasse de loin en loin liberté, insoumission et tout le bastringue pour se payer les clopes’ mais en vain, tout est pourri, tout est vicié, tout est truqué, philosophe.


      • bob de lyon 28 novembre 2018 10:23

        Heu ! La Boétie déjà au XVIe… Non ?

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