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Etre ou ne pas être

"Etre ou ne pas être", telle est la question shakespearienne, une question qui se pose encore aujourd'hui avec beaucoup d'acuité. Pour prétendre "être" de façon pleine et entière, d'une façon véritable, encore faut-il être vu, mais surtout identifié, reconnu et respecté. Mais Hamlet n'est pas reconnu ni respecté, il est méprisé. Il veut "être" et, pour cela, il ne voit que deux choix : agir avec violence en s'exonérant de toute conscience morale ou se suicider.

Etre ou disparaître

Mais, il ne parvient pas à anesthésier sa conscience. Son action s'en trouve donc paralysée. "Etre ou ne pas être" signifie pour Hamlet que, faute de pouvoir agir, il lui faut se résoudre à ne plus être, autrement dit à quitter le monde des mortels. Hamlet pense à la mort dès l'acte I (scène 2) de la pièce, mais il est confronté à sa foi qui lui interdit le recours au suicide : "Ah ! si cette chair trop solide pouvait se fondre, se dissoudre et se perdre en rosée ! Si l’Éternel n’avait pas dirigé ses canons contre le suicide ! (…) Que les choses en soient venues là ! (“That it should come to this.”).

Ce dilemme vécu par Hamlet est aussi celui que vivent des tas de gens qui, aujourd'hui, se sentent inexistants ou trop étouffés. Les plus audacieux font un choix. Comme Hamlet, ils se jettent dans l'action décisive, par exemple, ils manifestent pour être reconnus et enfin respectés. "Etre", fut-ce par le moyen de la violence. Ou bien, ils optent pour l'autre choix, le plus funeste. On le sait, dans certains milieux, le taux de morbidité par suicide est élevé.

Avant de développer davantage, revenons à Hamlet. A l'acte III (scène), Hamlet prononce un monologue, il se lamente : « Etre ou ne pas être, telle est la question. Y a-t-il plus de noblesse d'âme à subir la fronde et les flèches de la fortune outrageante, ou bien à s'armer contre une mer de douleurs et d'y faire front pour y mettre fin ?" Hamlet considère que la seule voie est la vengeance et que pour armer son bras, l'occultation de la conscience morale est indispensable : "Ainsi, la conscience fait de nous tous des lâches ; (« Thus conscience does make cowards of us all  »)".

La conscience morale est-elle un boulet ?

Ce thème du "boulet" de la conscience est récurent chez Shakespeare. On le retrouve notamment dans la pièce Richard III :

"Ô lâche conscience, comme tu me tourmentes (O coward conscience, how dost thou afflict me ! (…)

Ma conscience a mille langues, et chaque langue raconte une histoire, et chaque histoire me condamne comme scélérat." La conscience est synonyme de lâcheté : "La conscience n’est qu’un mot à l’usage des lâches, inventé tout d’abord pour tenir les forts en respect. Ayons nos bras forts pour conscience, nos épées pour loi" (Acte V, scène 2).

Mais l'exemple de cet odieux personnage qui commet une suite de meurtres n'est pas à suivre. A l'opposé de Richard III, mais aussi de MacBeth, Hamlet conserve sa conscience et ne s'en défait pas. Cela fait de lui un irrésolu, un pusillanime, mais au moins il reste humain. Car, la conscience n'est-elle pas ce qui définit l'Homme ?

« Quel chef-d’œuvre que l’homme ! qu’il est noble dans sa raison ! qu’il est infini dans ses facultés ! dans sa forme et dans ses mouvements, comme il est expressif et admirable ! par l’action, semblable à un ange ! par la pensée, semblable à un dieu ! C’est la merveille du monde, l’animal idéal ! Et pourtant qu’est à mes yeux cette quintessence de poussière ?"

Par ces mots, Hamlet montre que, pour lui, l'Homme est avant tout conscience. Conscience plutôt qu'action. Bien sûr, il désespère que ce "chef-d'oeuvre" qu'est l'homme ne permet pas toujours à celui-ci d'obtenir ce qu'il veut. Mais Hamlet ne devient jamais un MacBeth ni un Richard III. Son indécision, perçue à l'époque comme de la lâcheté, est la preuve de son humanité, d'une humanité qui repose avant tout sur la conscience.

Le Sens ou bien "le bruit et la fureur"

Autre chose qui distingue nettement Hamlet des deux autres personnages : il ne rejette pas la notion de "sens". MacBeth, au contraire, la rejette :

« L'histoire humaine, c'est un récit raconté par un idiot plein de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien » (Acte I, scène 5).

Puisque nos vies ne "signifient rien", pourquoi en faire grand cas ? On peut tuer sans état d'âme ! Hamlet garde la notion du sens mais semble perdre le sens, c'est-à-dire la raison : il mime la folie. C'est un remède contre la perte d'existence et de sens de la vie. Mais attention, si la folie simulée peut être un moyen de s'échapper momentanément du monde oppressant et humiliant, la vraie folie est fatale. Or, on se souvient que Hamlet provoque la folie de celle qu'il aime, Ophélie, en tuant involontairement son père dans un moment d'anesthésie de sa conscience. Pour pouvoir être, il faut donc ne jamais perdre de vue ce qui fait sens. Le sens est lié à l'Essentiel et à tout ce qui fonde la vie et l'humanité.

Conclusion

Pour pouvoir être dans une société qui privilégie ceux qui héritent et ceux qui méritent, il faut une capactié à lutter et à s'étoffer. S'étoffer et ne pas se laisser étouffer. On n'étoffe son être que par l'affirmation et la défense de sa dignité propre. Par conséquent, c'est bien par l'action que cela se passe. Tout est cependant affaire de mesure. On ne peut pas "être" aux dépens ni au détriment des autres êtres. Le respect mutuel impose la tolérance réciproque. Quelquefois, certains compromis sont nécessaires, tant qu'ils ne sont ni humiliants ni injustes, tant qu'ils restent honorables. C'est par les compromis que la vie ensemble est possible et que la lutte de tous contre tous est écartée. C'est ainsi que l'homme est un homme pour l'homme et non pas un loup pour l'homme.

Pour "être" véritablement et en toute équité avec ses semblables, il ne faut pas être prisonnier de son propre ego. Il faut être honnête envers soi-même ainsi que "au clair" avec sa conscience.

Paraître, c'est se composer une contenance, un rôle. Etre, c'est se composer intérieurement, s'étoffer, et aussi trouver sa place dans la société (ne pas se l'attribuer de façon violente). Alors on pourra dire comme Shakespeare : "quel chef-d'oeuvre que l'homme !"


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16 réactions à cet article    


  • Nicolas_M Nicolas_M 19 février 15:54

    Si l’humain a besoin de philosophie, de se libérer de son ego, d’être honnête avec lui même, de réfléchir et de se créer un rôle afin de trouver sa place dans la société, alors que tous les animaux le font de manière innée, c’est que l’homme est vraiment la pire merde existante sur Terre.

    « quel chef-d’oeuvre que l’homme ! » lol

    Un chef-d’oeuvre en train de détruire sa planète, qui n’éprouve aucune empathie pour ses semblables s’ils sont un peu loin ou d’une culture différente (Vous avez entendue parler de Benalla ? Du Yemen ? Qu’est-ce qui vous touche le plus ?). L’homme est conscience ? Conscience de la télé-réalité, d’un travail abrutissant et d’une vie de famille quelconque, oui. Conscience qu’il est en train de détruire son environnement ? Parfois. Conscience philosophique ? A part 3 pelés et un tondu extravagants qui ont fait philo et se retrouvent à bac plus 12 au chômage, jamais. L’humain est un animal, juste plus destructeur et plus nocif que les autres animaux.


    • Taverne Taverne 19 février 16:39

      @Nicolas_M

      « quel chef-d’oeuvre que l’homme ! » lol, dites-vous. Mais lisez la citation jusqu’à son terme : « Et pourtant qu’est à mes yeux cette quintessence de poussière  ? »

      Il y a quelque chose de pourri au pays du libéralisme ? Ou est-ce inhérent à la race humaine ? That is the question, si j’ose dire...


    • Taverne Taverne 19 février 16:43

      @Nicolas_M

      « Non, je tombe d’accord de tout ce qu’il vous plaît :
      Tout marche par cabale et par pur intérêt ;
      Ce n’est plus que la ruse aujourd’hui qui l’emporte,
      Et les hommes devraient être faits d’autre sorte.
      Mais est-ce une raison que leur peu d’équité,
      Pour vouloir se tirer de leur société ?
      Tous ces défauts humains nous donnent, dans la vie,
      Des moyens d’exercer notre philosophie :
      C’est le plus bel emploi que trouve la vertu ;

      (Philinte dans Le Misanthrope de Molière)


    • Le Gaïagénaire 19 février 16:47

      @Taverne 19 février 16:39

      https://www.youtube.com/watch?v=QESdIi4ares&fbclid=IwAR23gX7u0J-xel_g973hg3NgPPzkh-u8FXCi8p-c4pO1zjDh_dEgBMqrs6Y

      "Est-ce inhérent à la race humaine ?

      Une certaine conscience se fait jour.


    • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 19 février 16:10

      Cela me rappelle cette fable ou histoire. Le scorpion et la grenouille : https://fr.wikipedia.org/wiki/Le_Scorpion_et_la_Grenouille. La non-violence ne peut qu’être violemment imposée. La posture du l’homme qui parle de paix, hélas n’attire que des guerriers (comme le masochisme attire le sadisme). Pour dire non à la violence, il faut être ferme.


      • Taverne Taverne 19 février 16:31

        @Mélusine ou la Robe de Saphir.

        Vous venez de résumer l’idée de l’état de droit : la force légitime (fondée sur le droit et au nom de tous) doit faire barrage à la violence. Enfin, dans l’idéal, parce que les abus du pouvoir et les dérapages, cela existe aussi.


      • Le Gaïagénaire 19 février 16:39

        @Mélusine ou la Robe de Saphir 19 février 16:10

        Comme je l’écrivais ailleurs, sans tenir compte du traumatisme de la circoncision qui engendre la compulsion de répétition de l’exercice du pouvoir : le sadisme.


      • Le Gaïagénaire 19 février 16:30

        @ Taverne 19 février 2019,
        « Pour pouvoir être dans une société qui privilégie ceux qui héritent et ceux qui méritent, il faut une capacité à lutter et à s’étoffer. S’étoffer et ne pas se laisser étouffer. On n’étoffe son être que par l’affirmation et la défense de sa dignité propre. »

        Les animaux seraient dépourvus de conscience mais luttent et se défendent.

        Quand à la dignité encore aurait-il fallu que Shakespeare ne soit pas conçu esclave, c.à.d sans son consentement, comme un animal, et qu’il ait été désiré pour lui-même. D’où son nihilisme bien normal.


        • Taverne Taverne 19 février 16:56

          @Le Gaïagénaire

          Les élites voudraient que les gens du peuple fassent preuve d’un meilleur savoir-vivre. Mais pour leur permettre d’accéder à ce stade suprême, il faut comme condition nécessaire et préalable un « pouvoir-vivre » qui soit digne et humain. Sinon c’est comme réciter des vers à des ventres affamés.


        • Reiki 19 février 17:39

          Je dois avouer que cette question presque mythique d être ou ne pas être ma souvent effleuré l’esprit.

          Même profonde cette réflexion m es apparu comme simplement dépressive. 

          On crois souvent à tort qu en étant moins brillants es donc soumis d une certaine manière, que l on es mieux accepter et apprécier. 

          Il n y a rien de plus faux , c est lorsque que l on brille en étant se que l on es par notre attitude envers les autres. Que l on es vraiment apprécié. 

          Être ou ne pas être ne pourra jamais être la question. 


          • Taverne Taverne 20 février 14:06

            @Reiki

            Pour l’être, il s’agit de resplendir et non pas de briller.

            Resplendir est l’opposé de briller, c’est s’animer de toute la vie qui est en soi, sans masques ni mensonges. Le mot « resplendir » est à prendre dans le sens donné par les poètes comme Philippe Jaccottet. C’est croître en ignorance et ne pas régner : lire le poème « L’Ignorant » de ce même poète.


          • Taverne Taverne 20 février 14:10

            Extrait :

            « Tout ce que j’ai, c’est un espace tour à tour

            enneigé ou brillant, mais jamais habité. »

            Généralement, ce qui est brillant n’est pas habité, contrairement à ce qui vit et resplendit.


          • Le Panda Le Panda 19 février 20:26

            Taverne bonsoir

            « Etre ou ne pas être », telle est la question shakespearienne, une question qui se pose encore aujourd’hui avec beaucoup d’acuité. Pour prétendre « être » de façon pleine et entière, d’une façon véritable, encore faut-il être vu, mais surtout identifié, reconnu et respecté. Mais Hamlet n’est pas reconnu ni respecté, il est méprisé. Il veut « être » et, pour cela, il ne voit que deux choix : agir avec violence en s’exonérant de toute conscience morale ou se suicider.

            Un article que j’ai pris le soin de lire à deux reprises en modération, puis qui répond d’une façon pour certains presque indirecte je ne sais si tu y a pensé. C’est le reflet de ce que nous vivons dans une société qui s’effondre plus que jamais. Nous voyons les saccages de toutes formes de pensées et les actions sont loin d’êtres à hauteur de la seule valeur de penser. Excellent papier qu’il faut savoir écrire, ce que tu as fais comme dans les temps anciens. Merci

            Le Panda

            Patrick Juan


            • assouline 19 février 21:28

              @Le Panda

              Finalemant, Panda... Vous êtes un peu Hamlet, vous même... Etre ou ne pas être, posez vous donc la question !


            • Taverne Taverne 20 février 14:00

              @Le Panda

              « Un article...qui répond d’une façon pour certains presque indirecte je ne sais si tu y a pensé. »

              Non, je n’écris jamais pour cibler « certains », mais pour tout le monde (y compris moi-même). J’essaie de composer un miroir qui nous aide à réfléchir.


            • Reiki 20 février 18:17

              Merci beaucoup 

              Citation Marianne Williamson

              « Notre peur la plus profonde n’est pas de ne pas être à la hauteur ; notre peur la plus profonde est que nous sommes puissants au delà de toute limite. C’est notre propre lumière et non pas notre obscurité qui nous effraie le plus. »

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