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Exceptionnalisme européen, déclin de l’Occident, corruption et dictatures des régimes arabes, selon Pascal Lamy, ex-directeur de l’OMC

 Des questions très pressantes que se pose Pascal Lamy dans son livre « Où va le monde ? » nous interpellent pour essayer de comprendre l’évolution de notre monde. Proche de Jacques Delors, ancien commissaire européen pour le commerce et ancien directeur général de l’OMC, il a déjà publié « Quand la France s'éveillera », (Édition Odile Jacob). Dans la présentation de son livre, Pascal Lamy se pose les questions : « Où va le monde ? Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi le désordre, la violence, le chaos donnent-ils le sentiment d’être les nouvelles règles du système international, alors que la paix, la prospérité, la liberté, la règle du droit étaient données, il y a à peine vingt ans, comme les promesses de la fin de la guerre froide ? Quelles dynamiques dominent aujourd’hui le monde ? Le marché ou la force ? L’économie ou la géopolitique ? La première va-t-elle réussir à pacifier le monde et l’unir dans un destin commun ? La seconde finira-t-elle par casser l’unification des marchés au profit de désordres et de rivalités incontrôlés ? »

 

L’analyse que l’auteur fait du monde est très prégnante, tant il traite avec force les enjeux et les grands problèmes qui sont à l’origine du désordre mondial. Cependant, d’emblée, on peut dire que les désordres dans le monde posent un problème de pacification du monde, et inversement, la pacification passe par ces désordres dans le monde. Ce qui signifie que les bouleversements dans les rapports de forces dans le monde ne sont pas seulement nécessaires pour faire avancer l’humanité, mais sont innés parce qu’ils deviennent en quelque sorte un « passage obligé » puisqu’ils contribuent à assainir la situation de désordre du monde. Et, par conséquents, ils travaillent à la pacification du monde.

 

La seule remarque que l’on peut dire de la marche de l’humanité dans les temps de l’histoire, c’est que le sens des événements qui arrivent ne sont pas toujours visibles pour la raison humaine, dans le sens que leur sens est « caché, herméneutique ». Mais l’analyste peut lire l’importance de l’événement qui arrive et quel que soit l’événement qui arrive que précisément cet événement et tous les événements qui se succèdent et liés entre eux expliquent raisonnablement les progrès dont l’humanité est « récipiendaire ». Sauf que le plus souvent le progrès n’apparaît pas progrès, souvent comme régression, déclin..., alors qu’en réalité il n’y a ni régression ni déclin, mais seulement la marche de l’histoire avec ses hauts et ses bas. Mais tous concourent à la marche positive de l’histoire. Il y a donc une nécessité de comprendre les événements qui arrivent à l’humanité, y compris les plus dures à savoir les guerres. Une guerre comme d’ailleurs une crise politique ou économique ne peut venir sans qu’elle n’ait des raisons précises qui l’ont fait surgir.

 

Lisons ce qu’écrit Pascal Lamy, à la page 141, Troisième partie « L’Europe au défi du monde », chapitre 1 « Comment en est-on arrivé là ? » écrit :

 

« Chômage, croissance faible, réfugiés, populismes, conflits géopolitiques, terrorisme, Brexit… la liste est longue des crises que connaissent les pays d’Europe depuis une dizaine d’années et qui, pour les citoyens, révèlent leur impuissance à les affronter collectivement. Comment l’Europe a-t-elle pu tomber si bas ?

 

D’abord, le retour par l’Histoire s’impose. Conçue sur les décombres de deux guerres mondiales, la construction européenne a incarné pour les Européens une certaine sortie de l’Histoire. Protégée des aléas du monde par le parapluie nucléaire américain, et de ses propres démons politiques par les mécanismes de l’intégration, l’Europe s’est développée comme un havre, de plus en plus élargi, de paix, de prospérité, d’expérimentation politique, sans aucun autre équivalent sur la scène internationale. »

 

L’auteur reconnaît implicitement que l’Europe est née sur les décombres des deux guerres mondiales, et que celles-ci ont incarné une certaine sortie de l’histoire. Mais l’Europe n’a-t-elle pas gagné, après s’être débarrassée par les forces de l’histoire du fardeau que furent ses empires coloniaux, est devenue un havre de paix, de démocratie, de prospérité, sans équivalent dans le monde. Donc les deux Guerres mondiales en ont été pour l’Europe une nécessité, un passage obligé pour accéder à être cet « havre de paix et de prospérité ». Plus de guerres ni rivalités entre pays européens.

 

Il est vrai que les deux Guerres mondiales ont été une catastrophe pour l’Europe. Mais les deux guerres mondiales ont donné ce nouveau monde. Les pays d’Europe sont certes responsables du déclenchement des deux guerres mondiales mais la marche du monde était ce qu’elle était et ce qu’elle devait être. Est-ce que le monde colonisé, dominé par l’Europe qui exista avant les deux guerres mondiales devait-il rester colonisé, dominé indéfiniment. Les deux guerres, malgré l’hécatombe en pertes humaines, n’ont-elles pas été salvatrices pour ces peuples y compris pour l’Europe devenue en tant qu’union d’États intégrés en havre de paix.

 

Il y a donc réellement un progrès dans la marche de l’humanité dans l’histoire, certes ce n’est là qu’une étape, mais une étape qui signe un tournant de son histoire.

 

Toujours à la page 141, la suite de l’écrit de l’auteur. « Cet exceptionnalisme européen, conçu pour durer toujours, dura en réalité un peu plus de trente ans : suffisamment pour nourrir toutes les nostalgies d’un âge d’or désormais révolu. À la fin des années 1980, lorsqu’explose brutalement l’ordre de la guerre froide à l’abri duquel l’Europe des douze pensait ronronner toujours, le choc va être brutal. La crise européenne dont les premiers symptômes apparaissent dans les années 1995 est à la fois une crise d’identité (quelles frontières pour l’Union, si le rideau de fer n’en marque plus la limite ?), une crise de fonctionnement (quelles institutions pour la Grande Europe à trente  ?), une crise de projet (l’Union est-elle un rempart ou un tremplin pour la mondialisation  ?) et enfin une crise de finalité (à quoi sert finalement la construction européenne dans un monde et une économie ouverts ?). Lorsque la crise économique de 2008 déferle sur l’Europe, le tout aboutit à une incompréhension, une désaffection, voire une colère grandissante des citoyens européens. Et cela dure encore aujourd’hui : l’Union européenne n’en finit pas de patauger dans cette période de grande transition, qui affecte d’ailleurs aussi d’autres acteurs de la mondialisation. C’est en ce sens que la crise européenne est une crise historique, au sens où elle correspond au retour brutal de l’Histoire au sein de la construction européenne. 

 

Est-ce à dire que l’Europe est une pure victime ? Qu’elle subit le monde et les effets catastrophiques des crises des autres ? Qu’elle n’a aucune responsabilité dans les crises qui l’assaillent ? Certainement pas. Ou pas seulement. Il est difficile de nier les failles ou les incomplétudes de la gouvernance européenne  : déséquilibres de l’Union économique et monétaire (UEM), dérives bureaucratiques, déficit politique. Mais la vérité est à double face : l’Europe est victime de crises extérieures qu’elle subit sans en porter la responsabilité ; et leur impact est d’autant plus nuisible que ces turbulences venues d’ailleurs se greffent sur les insuffisances propres à la construction européenne. Comme pour donner raison à Paul Valéry qui écrivait en 1931 : « L’Europe n’a pas eu la politique de sa pensée. » »

 

La question que l’on peut poser à juste raison pourquoi l’auteur parle d’exceptionnalisme européen qui devait durer toujours et ne l’a été qu’un peu plus de trente ans. Il existe des raisons précises pour dire tout d’abord que l’Europe n’est pas seule dans le monde. A la fin de la guerre, et l’humanité qui entre brusquement dans l’ère nucléaire, les concepteurs de l’Union de l’Europe devaient répondre d’abord à la nouvelle architecture du monde qui se constituait déjà en des blocs. L’Europe des nations séparées ne pouvait être viable face déjà à deux blocs, le bloc ouest dont elle fait partie et le boc Est adverse sous la férule de l’Union soviétique. A ces blocs s’ajoutent des blocs démographiques telles la Chine et l’Inde. Il était inévitable que le monde ayant changé, la configuration architecturale de l’Europe devait aussi changer face à ces nouveaux blocs. Par conséquent une Europe dans un front uni était la meilleure manière de répondre aux nouvelles forces dans le monde.

 

D’autre part, le nouvel âge d’or pour l’Europe est à relativiser. Puisqu’à peine construite et commençant à peser sur le commerce mondial, et des monnaies européennes ayant déjà court depuis 1958 et reconnues mondialement à l’instar du dollar US, qu’une première crise économique, financière et monétaire explose entre l’Europe et les États-Unis. Et cette crise ne s’opère avec les blocs adverses mais au sein du même bloc, le bloc de l’Ouest.

 

Les États-Unis, devant la montée en puissance des pays européens dans le commerce mondial, perdant toujours de compétitivité et le stock d’or qui assurait la convertibilité du dollar en or, conformément aux accords de Bretton Woods (USA), s’amoindrissant de plus en plus, ont unilatéralement suspendu, le 15 août 1971, la convertibilité du dollar US en or. Une décision américaine qui devient de facto définitive, le dollar n’est plus convertible en or. Cette situation posa un grand problème dans les échanges commerciaux entre les États-Unis et l’Europe.

 

Les pays d’Europe devenaient de plus en plus réticents à accepter des dollars issus de la monétisation des déficits extérieurs américains. Continuer à accepter des dollars US signifiait pour les pays d’Europe « continuer à financer les déficits US gratuitement ». Ce qui était inacceptable. Donc soit refuser d’accepter des dollars américains, ce qui était impossible parce que cela entraînait le clash dans le commerce mondial, soit d’opter pour le change flottant. Et que chaque pays d’Europe était libre d’opter pour un change flottant pur ou impur selon le volume des échanges de chaque pays avec les États-Unis Par exemple, l’Allemagne de l’Ouest, un change flottant impur les avantageait, ce qui veut dire « accepter de financer partiellement les déficits extérieurs US permettait de booster leur économie, et donc préserver leur économie et limiter la destruction d’emplois  ». Pour d’autres pays, le change flottant pur, leurs économies dépendant moins de l’économie américaine.

 

Il est évident qu’une telle situation allait tout simplement asphyxier le commerce international, et le monde allait revenir à la situation des années ayant précédé la grande crise économique et financière de 1929 qui avait donné la grande dépression des années 1930 et la guerre.

 

Précisément, et il faut le dire qu’heureusement existait le tiers-monde, cette partie du monde qui vient d’être décolonisée et qui détient le gros des matières premières du monde, et surtout dans ses sous-sols le pétrole, une matière énergétique qui est le piler sur lequel repose pratiquement toute l’industrie mondiale.

 

Et les États-Unis détiennent un pouvoir financier et monétaire immense sur ces pays, en particulier sur les monarchies arabes du Golfe. C’est ainsi qu’en « libellant » le pétrole arabe et une grande partie des matières premières du monde en dollar, les États-Unis, en passant le « barrage monétaire » élevé par les pays d’Europe, « rendirent un service incommensurable à l’économie mondiale. » Y compris l’Europe qui tira profit des deux krachs pétroliers qui suivirent en 1973 et 1979, pour tirer leurs industries par les exportations et limiter la hausse du chômage. L’économie mondiale avait désormais « deux moteurs et non un seul. » La demande américaine par les déficits extérieurs récurrents et la hausse brusque de la demande en produits industriels et manufacturiers des pays du tiers monde, en particulier des pays exportateurs de pétrole.

 

Donc l’exceptionnalisme certes se situe en Europe en tant que partie du monde très féconde dans le domaine scientifique et technologique, et c’est une réalité et personne ne peut disconvenir, et c’est d’ailleurs ces avancées qui ont permis à l’Europe de dominer le monde. Mais il demeure cependant que l’exceptionnalisme est aussi architectural à l’échelle du monde. Sans les pays du reste du monde, en particulier les pays pétroliers arabes, l’Europe et les États-Unis allaient se diriger irrémédiablement vers le mur que fut la crise de 1929. Il n’y avait aucune échappatoire, sans les pays du reste du monde, les pays européens seraient obligés de restreindre leurs exportations vers les États-Unis, ces derniers n’ayant plus assez d’or pour garantir la valeur des masse monétaires qu’ils émettaient, ni n’exportant suffisamment de richesses qui contrebalançaient leurs importations en provenance des pays d’Europe. Donc la crise sera bouclée de part et d’autre, et les conséquences extrêmement pour l’ensemble du monde.

 

Quant à « l’âge d’or que l’auteur dit qu’il est révolu », là encore il revient à l’exceptionnalisme architectural de l’époque. Se rappeler le miracle japonais, est-il sorti du néant ? La réponse, en réalité, est qu’il n’existe pas de miracle en économie, tout se justifie pour peu que l’on recherche ce qui a suscité cette appellation de miracle. La première raison est que le Japon, un pays très faible en richesses naturelles, se trouve compensé par la formidable force de travail qui est inné chez le peuple japonais et qui lui assure sa survie. Ce qui explique aussi la montée en puissance du Japon au XIXe siècle et le début de la domination japonaise sur l’Asie au XXe siècle. Mais ruiné, nucléarisé par deux fois en 1945, le Japon voit sa situation changé suite à l’avènement de la République populaire de Chine, en 1949. Et surtout à la guerre 1950-1953 entre les États-Unis et la Corée du Nord. La guerre froide a atteint des sommets durant cette période. Il devenait clair pour les États-Unis de faire du Japon un rempart contre le communisme comme ils l’ont déjà opéré avec l’Allemagne dans les années 1920 et 1930 contre l’Union soviétique. Par conséquent, il était vital que le Japon se reconstruise vite et devienne une puissance économique jouant dans l’endiguement du communisme en Asie.

 

Il est clair que si l’Asie toute entière dans le communisme, celui-ci aura tendance à s’étendre sur les autres continents, ce qui mettra en danger le système libéral des États-Unis et l’Europe. Sans l’endiguement, les États-Unis comme l’Europe tomberont à terme dans le communisme. On comprend dès lors pourquoi le Japon, avec l’aide massive américaine, la forte « combativité » dans le travail et déjà il faut rappeler qu’il était une grande puissance industrielle avant 1939, il devient à la fin des années 1960 la deuxième puissance économique mondiale.

 

La guerre froide et la politique d’endiguement ont joué pour les autres alliés. Taïwan, la Corée du Sud, Singapour et Hong-Kong que l’on nomme les « dragons asiatiques » entrent dans cette politique d’endiguement étasunienne. Mais est-ce que les « Tigres asiatiques » dits « nouveaux pays exportateurs » (NPE) – la Thaïlande, la Malaisie, l'Indonésie, le Viêt Nam et les Philippines – entrent-ils dans cette politique d’endiguement du communisme russo-chinois ? De même pour les « Jaguars sud-américains » : Mexique, Chili, Colombie, Argentine. Les BRICS : Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du Sud.

 

Il est évident que ce processus historique est différent et n’a guère de rapport avec la politique d’endiguement de l’Occident. D’autres forces économiques ont apparu avec la fin de la convertibilité du dollar US en or, et l’irruption du monde arabe dans la donne pétrolière. La demande mondiale dopée par les deux moteurs États-Unis-pays arabes a permis un dépassement des crises monétaires intra-occidentales mais aussi avec les deux chocs pétroliers une forte hausse inflationniste du monde. Qui n’était pas négatif en soi. Pourquoi ?

 

Le premier bénéfice de ce dopage de l’économie mondiale et l’inflation qui a suivi est que le commerce mondial s’est fortement développé avec le « miracle japonais » et le « miracle des dragons asiatiques ». Dès lors, les pays d’Europe et américains vont se trouver concurrencés dans le commerce mondial. Des mesures protectionnistes surtout contre le Japon, en tant que deuxième puissance mondiale, vont être inévitablement prises pour éviter d’être envahi par les produits japonais à bas prix, de même par les dragons asiatiques. Dès lors, le Japon en particulier va se trouver projeté vers les autres pays d’Asie pour contourner le protectionnisme européen et américain, qui tout compte fait est « naturel ». Parce qu’il provoque une destruction d’emplois en Europe et aux États-Unis. Cette projection du Japon sur la Thaïlande, la Malaisie, l'Indonésie, le Viêt Nam et les Philippines par des joint-ventures permettant au Japon, en délocalisant des entreprises vers ces pays, de partager les profits issus des exportations des NPI. Et comme les progrès scientifiques et technologiques se transmettent vite entre le pays projecteur ou « pays-phare » (Japon) et les pays projetés ou « lancés » vite pour peu que les conditions soient favorables, ces derniers se transforment, par ce transfert technologique, en pays fortement industrialisés. Et ces pays par leur marché intérieur et le faible coût de leur main d’œuvre représentent une opportunité géostratégique et économique certaine pour la deuxième puissance économique du monde.

 

On comprend dès lors que le même processus va se réaliser pour les autres pôles économiques du monde. Ce que l’on appelle « Jaguars sud-américains » ou les BRIC d’aujourd’hui depuis le début des années 2000 relève essentiellement de l’extension du commerce mondial faisant des marchés de ces pays et de leur commerce extérieur respectif un lieu d’affrontement pacifique des échanges internationaux. Ce que l’on appelle aujourd’hui la mondialisation ou plus encore une économie mondiale qui se globalise, d’où le terme « globalisation » est un processus historique naturel.

 

L’humanité n’avance pas par saut, elle avance selon des forces intérieures qui la prédéterminent. Si on résume un peu l’évolution de l’économie mondiale depuis 1945, celle-ci a fortement avancé avec la guerre froide qui a privilégié les alliés asiatiques à l’Occident, les intégrant de fait à l’Occident. Puis les frictions intra-occidentales ont amené l’irruption des pays pétroliers arabes qui ont influé à leur tour sur les pays du cartel pétrolier et des pays exportateurs de matières premières, par la forte hausse des prix du pétrole. De plus une hausse des prix du pétrole qui n’était en fait qu’un « réajustement » à la taille de l’économie monde toujours en hausse. Alors qu’à 2 ou 3 dollars le baril, avant le premier le prix du pétrole, le pétrole était pour ainsi dire bradé.

 

L’avènement du Japon et les dragons asiatiques mettent en difficulté l’économie européenne et américaine dès les années 1970. Les pays d’Europe et les États-Unis, par l’impact négatif de a concurrence asiatique sur leurs industries, se trouvent obligés, à l’instar du Japon, à commencer à délocaliser les entreprises industrielles et manufacturières qui ne sont compétitives. Un choix inévitable pour éviter une dissolution et une fermeture des entreprises économiques. Donc, ce n’est plus l’endiguement du communisme qui va pousser le Japon, l’Europe et les États-Unis à délocaliser mais l’exiguïté du commerce mondial puisque les nouveaux arrivants asiatiques, très compétitifs en qualité et prix, vont prendre une partie importante des parts du commerce mondial.

 

Et ainsi, par une spirale de recherche de profits et de parts de marchés dans un commerce mondial où la concurrence va faire rage entre les puissances économiques occidentales, tour à tour, les délocalisations vont toucher les pays du Sud-Est asiatique. Une nouvelle vague de développement va ériger ces pays en économies émergentes, ce sont les « tigres asiatiques ». La Chine adoptera le régime dit le « socialisme de marché », un système hybride constitué d’une économie dirigée et un système érigée en économie de marché. Compte de son vaste marché et de son formidable réservoir de main d’œuvre à très bas prix, la Chine bénéficiera d’un flux massif d’investissement étrangers (IDE) et des délocalisations par les plus grandes firmes occidentales du monde. On comprend comment à la suite des dragons et des tigres, vient l’avènement des jaguars sud-américain, des BRICS et on n’oublie pas la Turquie que d’aucun dénomme la « Chine de l’Europe ».

 

Ce qui manque aujourd’hui à l’appel à la prospérité et au développement, ce sont les pays d’Afrique et le monde arabo-musulman. On peut se poser pourquoi l’Afrique et le monde arabe en particulier qui sont proche de l’Europe n’ont pas bénéficié des délocalisations massives, ce qui aurait permis de créer un pôle économique prospère et certainement renforcé la puissance européenne comme le font les pays de l’Europe centrale et orientale depuis leur sortie du glacis soviétique.

 

Pour comprendre leur situation, il faut préciser que ces pays sont riches en matières premières et pétrole. D’autre part, ces pays ont été un théâtre de guerre presque permanent précisément pour ces matières premières convoitées par les grandes puissances. Donc ils ont subi les affres de la guerre froide, les guerres civiles ont fait rage surtout en Afrique avec des génocides perpétrés par les Africains eux-mêmes.

 

Pour le monde arabe, la situation est plus complexe parce que des enjeux considérables s’y jouent dans ces pays. Ecoutons ce qu’écrit Pascal Lamy à la page 84-85 réservée au Moyen-Orient pour avoir une idée de sa vision sur les pays arabes. C’est un entretien entre Jean-Michel Baer, Nicole Gnesotto et Pascal Lamy. Jean-Michel Baer a été journaliste à Libération, membre du cabinet de Jacques Delors, directeur de la Culture puis de la Recherche en sciences sociales à la Commission européenne. Nicole Gnesotto est professeur titulaire de la chaire sur l’Union européenne au Conservatoire national des arts et métiers, et présidente du conseil d’administration de l’Institut des hautes études de défense nationale.

 

« MOYEN-ORIENT

 

– JEAN-MICHEL BAER  : Au nord et nord-est de l’Afrique, s’il est un volcan en activité de la géopolitique, c’est bien le Moyen-Orient, dont les éruptions ininterrompues depuis des décennies déstabilisent la région mais aussi les pays occidentaux et, au-delà, attisent les rivalités entre grandes puissances et en font le foyer le plus virulent de guerres religieuses, civiles et/ou interétatiques, ou terroristes. Mais que peut-on dire de ces explosions politiques et de l’inclusion de cette région dans l’économie mondiale ?

 

NICOLE GNESOTTO : En réalité, le Moyen-Orient échappe largement à la mondialisation ou bien, lorsque certains pays paraissent s’y ancrer, c’est d’une mondialisation largement factice et artificielle qu’il s’agit. Le Qatar, les Émirats arabes unis ont beau construire des îles sur la mer, des pistes de ski dans le désert, les hubs aéroportuaires les plus gigantesques de la planète, les familles princières ont beau investir massivement, à coups de milliards de dollars, dans le sport, les technologies, les musées ou les entreprises occidentales, leurs pays restent des mirages économiques, des illusions de développement, des arbres dérisoires dans une forêt exclue de la richesse mondiale. Au Moyen-Orient et dans son voisinage immédiat près de 400 millions d’individus sont ainsi maintenus dans un état de stagnation économique doublée d’une aliénation politique terriblement tenace. Le PIB annuel de l’Arabie saoudite s’élève à

 

380 milliards de dollars, quand celui de la Jordanie, par exemple, n’est à peine que de 30 milliards de dollars. L’écart est également immense entre le citoyen qatarien, qui jongle avec un PIB par tête de 76 000 dollars, et le Palestinien, qui ne dispose que de 1 000 dollars par an pour survivre. Même les révoltes les plus audacieuses – celles d’une certaine jeunesse éduquée qui se mobilisa contre la corruption et la dictature des régimes arabes en 2011 – ne sont pas parvenues à inverser la courbe de la marginalisation économique de l’ensemble de la zone. Mise à part la religion, aucun fil directeur ne réunit mieux le Moyen-Orient que la stagnation économique.

 

PASCAL LAMY : Je partage cet avis ... que le Moyen-Orient demeure à la périphérie de la mondialisation et de ses effets géoéconomiques. On y a observé, sur ces quinze dernières années, une croissance de 50 % du PIB par tête alors que celui des pays de nature comparable a enregistré une hausse de 100 % sur la même période. On a aussi constaté une extraversion des flux d’échanges extérieurs dominés par des exportations énergétiques et des importations de biens de consommation qui contrastent avec la faiblesse des échanges entre les pays de la région – moins de 10 % alors que la moyenne mondiale de ce type d’échanges régionaux est de 30 %. Une faiblesse que reflètent des structures d’intégration régionale plus formelles que réelles comme la Ligue arabe ou le Conseil de coopération du Golfe. Et encore un chômage des jeunes (30 %) du double de la moyenne mondiale.

 

Les conditions du développement économique réunies ailleurs dans les pays émergents font défaut dans la région : État de droit, stabilité de l’environnement des affaires, transparence, éducation, réduction des inégalités hommes/femmes… Nombre de constructions nationales demeurent aussi fragiles qu’artificielles, parce qu’issues du démembrement somme toute récent de l’Empire ottoman il y a moins d’un siècle. D’où des États trop forts dans des nations trop faibles, mis à part l’Égypte, l’Iran, Israël.

 

Évidemment cette vision de ces trois intervenants a tout un sens qui n’est pas explicité et ce qui est dit n’est en fait qu’un constat amer. Mais peut-on blâmer les peuples arabes de cette situation politique et économique difficile ? Il est que non. C’est une situation plus subie que voulue. Il y a des forces historiques qui expliquent cet état, comme il est dit dans le texte de l’auteur, « un état de stagnation économique doublée d’une aliénation politique terriblement tenace.  » Mais comprendre la situation du monde arabe depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale ? Pourtant les plus grands gisements de pétrole se trouvent dans le monde arabe. Pourquoi riche et engrange annuellement de fortes recettes pétrolières, il ne décolle pas économiquement. La réponse est qu’il y a un grand problème, et trois causes pour ainsi dire basique expliquent le non-développement du monde arabe.

 

La première cause essentielle est que le monde arabe est très divisé. D’un côté, les monarchies arabes absolutistes riches mais restées féodales, de l’autre les pays arabes qui, après leurs indépendances, ont embrassé le socialisme – ils sont en fait devenus des pays progressistes.

 

La deuxième cause est l’implantation d’Israël en Palestine en 1948. La création de l’État d’Israël qui s’est faite par la guerre a marqué longtemps les pays arabes. Et ces guerres avec Israël avec le soutien indéfectible des États-Unis ont amené ces pays à une militarisation à outrance. Des budgets faramineux seront consacrés pour la défense nationale, ce qui se fera au détriment de l’économie. Les pays arabes deviennent des pays en guerre latente. Et c’est tout naturel que les forces armées dans ces pays s’érigent en piliers de leurs systèmes politiques, par conséquent, l’autoritarisme était le maître mot dans la gestion politique, économique des peuples arabes. On comprend pourquoi l’intervenant dans le livre de Pascal Lamy a parlé du monde arabe de « région volcanique ».

 

La troisième cause et non des moindres est le soutien des grandes puissances à ces régimes politiques tant des États-Unis aux monarchies arabes que l’Union soviétique puis la Russie qui l’a remplacé aux pays dits socialistes. La Chine, à l’instar de la Russie, soutient aussi ces pays.

 

Pourquoi Jean-Michel Baer a dit qu’au nord et nord-est de l’Afrique, s’il est un volcan en activité de la géopolitique, c’est bien le Moyen-Orient, dont les éruptions ininterrompues depuis des décennies déstabilisent la région mais aussi les pays occidentaux et, au-delà, attisent les rivalités entre grandes puissances et en font le foyer le plus virulent de guerres religieuses, civiles et/ou interétatiques, ou terroristes.

 

La réponse va au-delà d’Israël, des monarchies arabes et des pays progressistes arabes. Elle dépasse même la Russie et la Chine. Il faut se rappeler les événements au début des années 1971 qui ont porté sur les graves crises monétaires entre l’Europe et les États-Unis qui monétisaient leurs déficits extérieurs obligeant les Européens à accepter les dollars US non adossés à l’or. Puis suivirent le deal entre les États-Unis et l’Arabie saoudite pour facturer les exportations pétrolières arabes en dollar. Plus haut, on avait précisé que si le monde arabe n’avait pas existé, l’Europe et les États-Unis seraient obligés de mettre des barrières protectionnistes pour préserver au maximum leurs industries et éviter un chômage de masse. En effet, refusant de financer gratuitement les déficits commerciaux américains, les pays d’Europe importeront forcément moins de richesses d’Europe et réciproquement. Précisément l’Afrique du Nord et surtout le Moyen-Orient étaient des zones vitales pour les États-Unis. Les guerres qui s’y jouaient avec arrangeaient la politique extérieure américaine. L’Union soviétique a cherché à tout prix à pénétrer cette région arabe, si le volcan l’y repoussait, la demande en armements pars les pays arabes dit progressistes dopaient le commerce extérieur de l’URSS.

 

Pour les États-Unis, le statu quo en matière monétaire faisant du pétrodollar la puissance de frappe de son économie et, ce faisant, lui procurant une domination financière et monétaire presque sans partage dans le monde. L’Europe et le Japon avec leurs monnaies internationales venaient légèrement écorner cette domination monétaire sur le monde.

 

Et donc le monde arabe, malgré tous les appels à la démocratisation des régimes politiques arabes par l’Europe et les États-Unis qui n’étaient en réalité qu’un leurre, l’Occident cherchait bien au contraire à maintenir les pays arabes dans la régression. Une démocratisation des régimes arabes et des délocalisations massives d’entreprises économiques ne feraient que développer ces pays et réveiller les jeunes et moins jeunes générations à prendre en charge leur développement à l’instar des dragons, des tigres ou des jaguars asiatiques et sud-américains. Une telle situation serait extrêmement dangereuse pour les États-Unis. Et justement les monarchies des pays du Golfe avec le soutien américain déployèrent tous les moyens pour contrecarrer à cette option. Par l’islamisme radical, le terrorisme islamique tout azimut. Les régimes féodaux arabes et les États-Unis y compris l’Europe trouvèrent chacun leurs comptes.

 

Quant aux régimes arabes dits progressistes, la situation va progressivement se déliter et la corruption gangréner des pans entiers des sociétés arabes, gouvernements incompréhensiblement se mettre dans la prédation des richesses nationales. Et ceci a été possible parce que la condamnation du monde arabe à cette situation de guerres permanentes, de crises et de régression venait des intérêts qu’ont les États-Unis et l’Occident tout entier avec leurs alliés arabes, les pétromonarchies, pour annihiler toute volonté progressiste arabe prônant à sortir du sous-développement.

 

Il est évident que le monde arabe par ses trois causes fondamentales ne pouvait se développer, et tant que ces causes ne disparaissent pas ou mieux encore la cause principale qui est le soutien occidental aux régimes politiques arabes actuels ne disparaît pas, il est illusoire de penser qu’un retournement de situation pourrait s’opérer pour le monde arabe, et l’inscrire dans le développement et la modernité comme le sont la plupart des principaux pôles économiques dans le monde. Un monde arabe pourtant riche, et vaste mais infiniment pauvre, maintenu dans le sous-développement. La corruption qui sévit à tous les échelons dans ces pays ne peut être mise seulement au compte de l’Occident qui encourage cette corruption puisqu’il en reçoit les bénéfices en placements dans leurs banques, en achats de toutes sortes, et surtout qu’il est de son intérêt d’y maintenir le statu quo politique, mais incombe aussi à la nature humaine, et donc à l’esprit de prédation qui a pris tous les échelons de ces pays arabes censés diriger leurs peuples, et d’édifier de vastes clientèles. Il y a donc une non-conscience des enjeux du monde dans l’esprit de ceux qui dirigent les peuples arabes. Mais lorsqu’une bonne partie des régimes arabes est monarchique, absolutiste et féodale, il est évident qu’elle infère sur les autres peuples progressistes.

 

Le seul espoir est qu’avec la situation de l’économie mondiale qui est en train de se décanter, les guerres menées par les États-Unis au Moyen-Orient qui auront atteint leurs limites depuis que la Russie en septembre 2015 a mis à néant tous les européo-étasunien de créer un califat arabe aux pays du Levant, est qu’une ère nouvelle réelle que l’on constate aujourd’hui dans les événements – les mouvements sociaux – qui se jouent en Afrique du Nord, au Moyen-Orient, en Europe et dans le bras de fer politico-économique États-Unis-Chine va progressivement et vraisemblablement se lever, et être positive pour le monde arabe et l’humanité entière.

 

L’option factice de califat arabe qui est apparemment la dernière trouvaille occidentale pour bloquer l’évolution des peuples arabo-musulmans est en train de tirer ses dernières cartouches. Le califat arabe n’est qu’une résurgence virtuelle d’un passé bien mort concoctée par les officines occidentales alliées aux monarchies féodales arabes pour pérenniser le statu quo de la domination européo-américaine sur le monde.

 

D’autre part, il y a une vérité amère pour l’Occident, toutes les guerres menées par les États-Unis dans le monde arabe ont permis, grâce aux formidables injections monétaires depuis la chute de l’Union soviétique en 1991, à financer les dépenses de guerre et l’économie américaine, et ce faisant, permettre à la Chine d’engranger des excédents commerciaux considérables auxquels il faut ajouter les investissements directs étrangers (IDE). La Chine est devenue l’eldorado des IDE capitalistique des fonds de pensions américains, européens et des grandes firmes multinationales occidentales.

 

En revanche, pour les États-Unis, ces excédents commerciaux chinois ont été, tout au long de ces décennies, l’autre face de la médaille, des déficits jumeaux faramineux (budgétaires et courants). Et cela a continué avec les quantitative easing (QE) entre 2008, année de la crise financière, jusqu’à l’année 2014 – la Banque centrale américaine a mis fin à la dernière tranche des QE, en septembre 2014. D’environ 1900 milliards de dollars en 2008, grâce aux excédents commerciaux et les IDE, les réserves de change de la Chine ont doublé, elles passent à 4000 milliards de dollars.

 

Les États-Unis ont compris qu’ils ont été en fait en quelque sorte les « dindons de la farce ». Ils ont cherché une mainmise totale sur les gisements de pétrole du monde arabe, mais en faisant tout pour l’avoir, non seulement ils n’ont pas réussi, mais en plus, ce sont eux qui, en fin de compte, ont élevé la Chine, en 2010, au podium, au rang de deuxième puissance économique mondiale. Et la Chine cherche dans une décennie ou deux à prendre le rang de première puissance du monde.

 

Dès lors devant les échecs de l’Amérique dans la mainmise sur les richesses pétrolières du monde arabe et la prise de conscience qu’opère leur politique planétaire qui va certainement les reléguer au rang de deuxième puissance mondiale, que sera l’avenir du dollar en tant que monnaie de facturation des matières premières et surtout du pétrole ?

 

D’autant plus que la Chine cherche à démanteler lentement mais sûrement l’édifice de la puissance du dollar construite sur le pétrole arabe. Si les pays occidentaux continuent leur politique monétaire déflationniste, cela signifie une diminution drastique des injections de liquidités internationales, et donc une diminution de la financiarisation de l’économie mondiale, et le but visé est d’affaiblir la Chine. Cela se traduit forcément par de grandes difficultés financières pour les pays du reste du monde qui vont voir leurs réserves de change fondre inévitablement. Puisqu’ils doivent puiser année après année sur leurs réserves de change pour équilibrer leurs balances des paiements, eu égard aux déficits de leurs balances commerciales. Et c’est le cas de tous les pays mono-exportateurs dont les seules ressources en devises internationales passent par leurs exportations pétrolières et de matières premières.

 

Une situation qui se traduit à l’horizon 2022-2025 par un épuisement de leurs réserves de change, et donc à un recours à l’endettement. Ce sera à lors le rôle du FMI de venir, par des programmes d’ajustement structurels drastiques et octroyer des fonds, pour permettre à ces pays de remonter la pente. Mais si les prix du pétrole et des matières premières ne remontent pas, restent à des prix bas stationnaires, la remontée des économies de ces pays ne se fera pas. Et s’ensuivra une spirale d’endettement, les pays exportateurs de pétrole et de matières premières perdront forcément une grande partie de leur souveraineté politique. Ils seront pour ainsi dire dépendants financièrement du FMI. Et qui dit FMI dit les pays occidentaux qui détiennent les plus grosses parts du capital du FMI.

 

Mais la Chine, avec son fonds de réserves de change de plus de 3000 milliards de dollars et son yuan internationalisé depuis qu’il fait partie des Droits de tirage spéciaux (DTS) du FMI, en 2016 – il est devenu la cinquième monnaie avec le dollar, l’euro, la livre sterling et le yen –, peut aussi avoir une politique monétaire plus attrayante que le FMI pour les pays du reste du monde. Si les pays du reste du monde commercent beaucoup avec la Chine, et c’est le cas puisque la Chine est très compétitive dans le commerce mondial, elle peut offrir plus d’avantages en matière de prêts à leurs économies. Bien sûr, par exemple, en leur demandant en échange de facturer leurs exportations de matières premières et de pétrole en yuan. Il est certain qu’en devenant un substitut au FMI, par une offre plus avantageuse, beaucoup de pays accepteraient la proposition de la Chine. Les gains seront doubles pour la Chine, le yuan devenant une monnaie rivale du dollar dans le droit de seigneuriage sur le monde, donc un partage des privilèges des émissions monétaires, et les marchés de ces pays lui seraient acquis.

 

Si la situation sur le plan monétaire s’étend, le pouvoir monétaire occidental sera de plus en plus amoindri, et le plus grave est qu’on aura un monde de plus en plus compartimenté. Et on le constate déjà aujourd’hui dans les négociations entre les États-Unis et la Chine. Le président américain ne cesse de marteler sur la table qu’il faut imposer la Chine. Dans sa campagne électorale, « Vous avez perdu vos emplois et vos usines ! Eh bien on va les ramener comme jamais auparavant ! Je serai le meilleur président de l’emploi que Dieu ait fait, je les rapatrierai de Chine, du Japon et du Mexique », cela a été une des promesses phare de Donald Trump. Et ce n’est pas une vue de l’esprit du président américain, mais bien une réalité.

 

Le monde est en train de vivre les dernières années du stade historique 1945-2019, comme cela s’est passé avec le stade historique en 1871, avec l’unification allemande sous Bismark et la fin du Troisième Reich allemand en 1945. Si on calcule les différences de durée entre 1945-1871 et 2019-1945, on s’apercevrait qu’entre le premier stade historique marqué tout au long de son histoire par l’Allemagne depuis sa création jusqu’à la destruction de son système dominateur et le stade historique en cours marqué par l’avènement des États-Unis, en tant que première puissance et gendarme du monde, et aujourd’hui, avec son déclin, on constaterait que les durées des deux stades sont identiques et égales au chiffre 74. Il est évident qu’il n’y a pas de superstition dans ce chiffre 74, il exprime seulement que l’histoire du monde est en train d’avancer et tout stade historique dominé par une puissance ou plusieurs puissances doit se terminer à l’instar des autres qui ont passé, qui n’existent plus. L’histoire en témoigne.

 

De même, les dictatures militaires arabes, le régime militariste américain malgré sa façade démocratique qui ne cesse de mener des guerres dans le monde arabe pour le pétrole, le régime militariste d’Israël, les régimes communistes, ou tout autre régime totalitaire en Occident ou dans le reste du monde ne pourraient exister indéfiniment. Sinon l’humanité perdrait le sens de son essence humaine en elle. Tout peuple humain chercherait à recouvrer son indépendance, à briser les chaînes, à se délivrer de l’oppression. 

 

Et pour répondre à Pascal Lamy, ancien directeur de l’OMC, il faut dire que le désordre, la violence, le chaos qui donnent le sentiment d’être les nouvelles règles du système international, alors que la paix, la prospérité, la liberté, la règle du droit étaient données, il y a à peine vingt ans, comme les promesses de la fin de la guerre froide, c’est tout simplement un passage obligé partant de violence, de bouleversements, de mort d’hommes, de destructions pour aboutir à un changement, à une sortie des désordres, à de nouveaux progrès pour l’humanité, à une nouvelle reconfiguration plus juste pour les peuples du monde. Quant à quelles dynamiques dominent aujourd’hui le monde ? Le marché ou la force ? L’économie ou la géopolitique ? Ce sont les deux. La première va-t-elle réussir à pacifier le monde et l’unir dans un destin commun ? Elle réussira immanquablement à pacifier le monde. Le monde post-1945 ne le doit pas à la Deuxième Guerre mondiale mais à la Crise économique 1929 qui a amené la Deuxième guerre mondiale pour permettre la libération des trois-quarts de l’humanité de la colonisation, de la domination, pour rétablir le droit et la dignité des peuples humains. Quant à la seconde finira-t-elle par casser l’unification des marchés au profit de désordres et de rivalités incontrôlés ? Non, elle ne cassera pas l’unification des marchés au profit des désordres et de rivalités incontrôlées. Elle réajustera simplement la répartition des richesses plus équitablement entre les peuples. Un mouvement qui sera continu, et surtout qu’il existe des solutions qui seront une solution dans ce bras de fer États-Unis-Chine, et donc du dollar-euro-yuan...

 

Sauf qu’il faut des initiatives réfléchies des peuples qui n’ont pas de droits sur ce plan. Il faut qu’ils recouvrent leur souveraineté monétaire sur leurs richesses. Et ce sera un processus long mais aboutira, sauf qu’il faut retenir les formes les plus viables pour répondre aux freins qui ont surgi et continuent d’affecter le commerce mondial. Freins qui relèvent des puissances dans leurs guerres économiques, et qui affectent les pays du reste du monde. Telle est la situation en cours aujourd’hui et qui va amener inévitablement une crise majeure dans le monde, une crise qui sera aussi salvatrice parce qu’elle va sceller un nouveau tournant pour l’humanité, un tournant à l’instar du tournant de 1945.

 

 

Medjdoub Hamed
Auteur et chercheur spécialisé en Economie mondiale,
Relations internationales et Prospective

 


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6 réactions à cet article    


  • Kapimo Kapimo 16 décembre 2019 17:18

    Lamy a été de facto un serviteur zélé de l’oligarchie transnationale. Sa vision de l’histoire du monde et des forces en présence est très étriquée, en fait un tissu d’âneries : on ne peut pas décrire le monde en considérant que les hommes politiques occidentaux défendent leurs pays ou leurs électeurs.

    L’histoire des derniers siècles, c’est celui de l’accaparement progressif du monde par les banques, à l’aide de manipulations, de guerres et de crises économiques : c’est l’histoire de l’affaiblissement de la chose publique/des états et de l’asservissement progressif des peuples par la dette.

    Une bonne description de cet état de fait peut se trouver dans les livres de Valerie Burgault ou de Liliane HeldKhawam

    https://lesakerfrancophone.fr/valerie-bugault-les-raisons-cachees-du-desordre-mondial

    https://lilianeheldkhawam.com/


    • Hamed 17 décembre 2019 17:24

      @Kapimo

      Merci Kapimo pour le post. En effet, « Lamy a été de facto un serviteur zélé de l’oligarchie transnationale. » Et c’est pourquoi il a été choisi, s’il était critique, n’acceptant pas d’être ce pourquoi il a été choisi, il n’aurait pas ce que vous dîtes « cette vision du monde étriquée », et surtout le « suprémacisme » qu’il prône lui aveugle les yeux au point qu’il s’étonne du déclin de l’Occident, alors que cela n’a rien à voir avec la décadence.

      L’Europe des 28 est une grande Europe, et un exemple pour les peuples, de plus elle est historique, elle s’est faite par les forces de l’histoire. Jacques Delors et les autres penseurs de l’Europe des Six, puis des Neuf, n’ont été que les hommes éclairés de l’Europe et du monde.

      Un progrès en Europe est avant tout un progrès de l’humanité dans le sens qu’il n’appartient pas seulement à l’Europe, mais à l’humanité entière. Combien d’exemples d’union ont été réalisées grace à l’Europe.

      Quant à "sa vision de l’histoire du monde et des forces en présence est très étriquée, en fait un tissu d’âneries : on ne peut pas décrire le monde en considérant que les hommes politiques occidentaux défendent leurs pays ou leurs électeurs.", exact, il faut voir où souffle le vent et d’où vient le vent et aller dans le vent de l’histoire. 

      Merci encore pour votre post très éclairant.

       


    • panpan 17 décembre 2019 11:16

      Le « progrès », vu par Lamy, expliqué par Hamed..


      • Hamed 17 décembre 2019 17:25

        @panpan

        Que dois-je comprendre un bon point ou un mauvais point, ou entre les deux. Merci panpan pour le post qui est plein de sens.


      • microf 17 décembre 2019 13:57

        Il doit se moquer du monde l´auteur de ce livre « oú va le monde ? », la réponse, le monde va vers oú des personnes telles que lui l´ont conduit.


        • Hamed 17 décembre 2019 17:37

          @microf

          Très juste, très bien pensé. Votre réponse rejoint celle de Kapimo. Tout ce que je peux ajouter est que le monde est ce qu’il est, et dans un certain sens, il croit avoir raison, et comme vous dîtes « Il doit se moquer du monde », mais ce qu’il faudrait est que les peuples doivent se réveiller.

          Et comme vous dîtes « Il doit se moquer du monde », mais qui est le monde ?, si ce ne sont pas les peuples, c’est-à-dire vous et moi, et nous tous. Donc on doit se réveiller et que nous ne restons pas ce que nous sommes. Qu’on s’élève, qu’on agisse sur nos destins, que l’on fasse honneur au progrès qui nous élève.

          Voilà, microf, ce n’est pas facile mais cela demandera des décennies, mais l’humanité arrivera parce qu’elle n’est pas seule, elle a qui veille sur elle.Cela dit bien sûr religieusement Nous sommes tous reliés à l’UN.

          Merci pour le post

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