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Accueil du site > Tribune Libre > Fort comme la mort

Fort comme la mort

A l’époque de l’année où le rythme ralenti pour beaucoup de gens, je débute ma période la plus chargée de l’année. Rien d’anormal, mais je sais parfaitement que ces deux prochaines semaines vont être assez intenses. Pour le moment, cela commence soft puisque je ne suis sorti qu’à 19 h 30. Comme tous les soirs, je prends donc le RER. Une fois sorti d’Auber, j’hésite à courir pour attraper le prochain train, mais considérant l’heure et l’affluence encore importante due aux soldes, je préfère faire ma feignasse, et je marche donc sans me presser vers Saint-Lazare. Ce n’est du reste pas un mauvais choix puisque j’arrive en même temps que mon train et peux donc m’écrouler dans une banquette, le iPod sur les oreilles et le nez dans Fort comme la mort de Maupassant dans un des wagons. A 20 h 20, mon train démarre. Argenteuil, Val d’Argenteuil, les gens descendent. Cormeilles.

L’arrêt est plutôt brutal. A peine immobile, le conducteur annonce que le train n’est pas à quai et qu’il faut attendre les instructions pour descendre. Je lève distraitement un œil vers la fenêtre et constate assez étonné que les trois quarts du train ne doivent pas être à quai. Probablement influencé par une crise impromptue de pernaultite aiguë, je peste dans mon menton contre le conducteur, ce sous-doué même pas foutu d’arrêter correctement son train. Enfin, mieux vaut trop tôt que pas du tout. Je me replonge donc dans mon bouquin.

Le temps passe et l’alarme sonore se fait toujours attendre. Il ne bouge même pas pour permettre aux passagers derrière moi de descendre. Commençant à trouver le temps long, certains passagers quittent un à un leur siège pour descendre sur le quai. Moi-même, je referme mon bouquin, range mon iPod et me retourne, attendant une nouvelle annonce.

Cinq minutes plus tard, celle-ci arrive. Un type, probablement le conducteur ou un agent de la gare, entre dans le wagon et réclame notre attention. Arborant une mine très gênée, il nous annonce qu’il y a eu un accident et que le train ne repartira pas. Ma pernaultite aiguë s’étant calmée, je descends calmement les escaliers en adressant un petit sourire las et entendu à notre messager "les merdes, ça arrive. Rien à te reprocher". Effectivement, ce n’était pas de sa faute.

Je ne sais pas si vous avez déjà remarqué, mais lorsque vous connaissez les lieux, vous regardez immédiatement vers l’endroit où vous voulez vous rendre, histoire d’évaluer les divers obstacles, l’affluence et ce genre de petites choses. Il se trouve qu’entre la porte de mon wagon et l’escalier du quai se trouvait la raison de notre arrêt. Un type en jean et veste bleue, et chevelure blanche, probablement la cinquantaine, gisait sur le quai près du train entre moi et l’escalier, sa tête reposant dans une petite flaque de sang. Ce n’est qu’après ce premier instant de saisissement que j’ai compris qu’on nous avait fait attendre afin de permettre au personnel de la gare de délimiter une zone autour du blessé et surtout aux pompiers d’arriver sur place. Deux pompiers étaient déjà au chevet de l’homme. Un autre interrogeait un couple apparemment témoin dont la femme semblait sur le point de craquer. Un des agents SNCF de la gare fumait nerveusement en observant la scène, donnant l’impression qu’il aurait donné cher pour se trouver ailleurs.

Et puis, il y avait nous, les passagers. C’est terriblement pathétique de voir à quel point nous pouvons être voyeur. Un type est sur le carreau, probablement mort, et qu’est-ce qu’on fait ? On mate. Oh bien sûr pas tout le monde. Les deux petits vieux que j’ai croisés n’avaient probablement pas envie d’observer la scène, d’autant plus qu’ils étaient conscients de devoir éviter un spectacle pénible à leurs deux petites filles. Moi-même, après un léger choc en descendant du train, je me savais parfaitement capable aussi bien de supporter ce spectacle macabre que de réfréner mes instincts voyeurs. Mais vouloir avancer est une chose, le pouvoir en est une autre. En effet, la zone délimitée pour contourner le blessé (le mort ?), et la position de l’escalier sur le quai ne laissait qu’un étroit passage pour rejoindre l’escalier, seule sortie du quai. Hors celui-ci était totalement bloqué par une dizaine de lourdaud obsédés par la vue du sang. Situation ubuesque, personne ne descendait l’escalier, les premières marches de l’escalier étant également bloquées par d’autres lourdauds de la même espèce !

Finalement, un pompier se met à hurler "Il n’y a rien à voir, Messieurs, Dames ! Rejoignez la gare, on vous renseignera sur les solutions de transport !" J’imagine que cette situation est horriblement banale pour lui. Malgré cette vigoureuse intervention, le mouvement ne s’amorce pas par une réaction des lourdauds, mais parce que les autres passagers commencent à jouer des coudes pour se frayer un chemin. Je ne suis pas en reste, puisque je houspille deux de ces personnes, les bousculant franchement pour passer entre eux. J’ai compris juste après ce qui les retenait. Cédant peu de temps à mon propre instinct de voyeur, je relève la tête et aperçois le visage de l’homme. Ses yeux étaient ouverts. Ils voulaient savoir s’il était vivant. J’ai d’autant plus honte d’avoir regardé que j’ai l’impression désagréable qu’il m’a vu et que son regard exprimait un reproche légitime. Ajouté à l’horreur de ce spectacle, c’en est trop pour moi. Moins d’une seconde après avoir redressé la tête, je m’engouffre dans le passage souterrain, presque au pas de course.

A la sortie de la gare, en contournant le Samu, je sors mon portable et appelle mon frère. Celui-ci prenant le train, je souhaite le prévenir au cas où il serait derrière moi. Heureusement pour lui, il était déjà rentré. Je lui ai donc demandé de venir me chercher, et j’ai commencé à marcher sur la nationale vers Herblay en fumant. Seul avec mes pensées... La situation me laisse une impression de grotesque. Je marche en costard et clope au bec sur une nationale assez large, un joli coucher de soleil façon "Poor lonesome cow-boy" devant moi et un type au tapis derrière, guettant une Clio grise venant à ma rencontre. Que s’est-il passé ? Elémentaire, mon cher Zalka. Le type qui rentrait probablement chez lui s’est probablement placé trop près du bord du quai. Se trouvant proche du côté d’arrivée du train, même en pleine décélération, celui-ci devait garder une vitesse très importante et le pauvre bougre, happé par le souffle a été déséquilibré et s’est pris le train, un punch à faire pâlir Mohammed Ali. Si sa tête a cogné le train, il est certainement mort sur le coup. S’il a rebondi et que sa tête a uniquement cogné, le sol, je ne peux qu’espérer qu’il soit tout de même mort sur le coup et n’ait ainsi pas trop souffert. Il reste l’hypothèse qu’il se soit jeté sur le train ou qu’on l’ait poussé, mais si je ne suis pas assez ingénu pour écarter ces hypothèses, je n’ai tout simplement pas envie d’y penser : c’est déjà assez moche comme cela.

Un camion de pompier déboule toutes sirènes hurlantes en face de moi. Je me laisse donc porter par des pensées plus ou moins morbides : le pauvre accidenté inconnu, sa famille, les autres morts inconnus de la journée, leurs familles. Le fait est que sa disparition est totalement insignifiante pour la plupart d’entre nous, mais tellement douloureuse à ses proches. La différence entre la vie et la mort ? 20 centimètres en arrière. L’impression fugace qu’il m’a vu lorsque j’ai descendu l’escalier. C’est fou ce qu’un inconnu peut vous toucher. Le camion de pompier de tout à l’heure roule doucement dans la direction inverse. Mauvais signe.


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21 réactions à cet article    


  • Goldy Goldy 11 juillet 2008 11:20

    Il existe un type d’accident assez régulié dans le rer qui ressemble à celui dont vous avez été témoin, et touche les cadres avec malette. Ils se placent au bord du quai et ramassent leur malette au moment où le train arrive et c’est là qu’ils se font toucher par le train.

    Utilisateurs de malette, soyez prudent.


    • JL JL 11 juillet 2008 12:04

      C’est un peu suicidaire et acte manqué (hem !), cette pratique, non ?

      @ Zalka, bravo pour cet article : le lecteur est un peu pris au piège que vous décrivez si bien.


    • Wlad Wlad 11 juillet 2008 11:36

      Salut Zalka,

      l’article est bien écrit, mais encore une fois (suis-je donc le seul avec Typhon à savoir ça ?) : "Hors" et "Or", ce n’est pas pareil.


      • Gasty Gasty 11 juillet 2008 12:19

        Ainsi que " Ore"


        Définition : Adverbe qui est une vieille forme de la particule Or et qui ne s’emploie que dans cette locution, D’ores et déjà, Dès maintenant.

        Erreur classique au demeurant.


        Beau récit en tout cas.


      • Gasty Gasty 11 juillet 2008 12:29

        J’ai déjà observé que les animaux face à l’un de leur congénère en difficulté ou à l’article de la mort, se regroupe autour de lui. Il n’est pas rare de voir un attroupement de bovins autour d’un des leurs.

        Je ne pense pas que les personnes qui s’arretent le font pour mater ou dans un esprit de voyeurisme mais plutot un irrésistible phénomène sociale des plus ordinaire.


      • tvargentine.com lerma 11 juillet 2008 13:42

        C’est vrai que une partie des gens ne respectent pas les distances de sécurité sur le quai qui est délimité par une bande

        A voir des piétons traverser quand le feu passe au vert,à voir des fumeurs enfumer des lieux et polluer par leurs mégots jetés sur le trottoir au lieu de le mettre dans une corbeille ,à voir des cyclistes griller des feux en toutes connaissances de cause,ils s’exposent au risque


        • wanderingsoul 11 juillet 2008 15:50

          Tiens, encore une autre question : y a-t-il des choses, des gens, des sentiments, des plantes, des animaux (hormis tout ce qui touche de près ou de loin à votre saint-aimé-6-well-irrigated-brained Président), des couchers de soleil, des paysages, des langues, mortes ou vivantes, qui trouvent grâce à vos yeux ?
          Bref, n’importe quoi ? Ou alors est-ce built-in chez vous de tout critiquer, vous plaindre de tout, tout dénigrer ?


        • Nobody knows me Nobody knows me 11 juillet 2008 16:48

          à voir des fumeurs enfumer des lieux et polluer par leurs mégots jetés sur le trottoir au lieu de le mettre dans une corbeille

          Sans compter qu’il en appelle à brûler les poubelles... Bravo lerma ! De mieux en mieux. Il est tellement irréfléchi dans son délire et sa maniaquerie qu’il se ferait prendre pour un délinquant.

          Merci Zalka. Inutile de vous raconter le bouchon que mes amis et moi avons pris dans la gueule lors du grave accident de la fourgonette d’Emmaüs sur l’autoroute dans l’Hérault. Nous sommes passé qqs minutes après l’accident et là c’était vraiment pitoyable de voyeurisme morbide. Et encore plus dangereux car en voiture. Je comprends bien votre énervement et pousse moi-même souvent une gueulante aux badauds devant moi lorsque je me retrouve à piler pour les laisser "contempler le malheur des autres"...

          Bonne journée


        • JL JL 11 juillet 2008 19:18

          Je vois que mon post qui devait figurer ici a été censuré ? Celui qui l’a viré n’a pas le même sens de l’humour que moi semble-t-il.


        • Halman Halman 13 juillet 2008 11:27

          Tout à fait.

          On constate dans la rue 50 fois par jour des actes totalement irresponsables.

          Et après on classe ça dans les accidents.

          Un grand malade qui grille un feu en fonçant, provoquant 3 morts et qui plaide "j’étais pressé c’est de leur faute ils ne savent pas conduire !" devant le juge... C’est devenu d’un banal.

          C’est effarant le nombre d’adultes qui n’ont aucune conscience du danger dans la rue, piétons, cyclistes, automobilistes.

          Et ces gamins qui s’ammusent à grimper sur les wagons, totalement conscients du risque d’eléctrocution, mais préférant la bravade virile et conne à mort plutôt que de de faire attention à leur vie.

          Et ces gens dans le métro, pour bien montrer que "moi je suis pas comme vous j’en suis un, un vrai je marche pas comme un couard et les consignes de sécurité je me les fous au cul".

          Tant pis pour eux.

          Comme ces gens qui se font haper le sac par une porte de métro mais qui ne le lachent pas jusqu’à se faire écraser contre le mur au bout du quai.

          Les gens savent les risques, les expliquent à leurs gosses, mais ils font les conneries à ne pas faire quand même.



        • Halman Halman 13 juillet 2008 11:34

          Il n’y a pas longtemps en voiture je suis passé devant un accident.

          Une nana dans sa voiture, sur le bord d’un route, consciente, qui nous regardait passer, pleine de sang, les pompiers autour.

          Plus tard j’ai appris qu’elle déboulait à fond d’un chemin, si vite que le camion qui passait sur la route n’a rien pu faire.

          Trop pressée sans doute pour oublier de ne pas risquer sa vie...


        • Gilles Gilles 13 juillet 2008 16:08

          TA GUEULE LERMA
          ALLEZ ? COUCHE


        • claude claude 11 juillet 2008 16:03

          merci Zalka,

          pour ce billet d’humeur écrit avec talent et sensibilité.

          comme vous l’avez souligné, difficile de se retenir de jeter un coup d’oeuil quand le sang coule par accident... à chaque fois, que je passe devant un accident de la route, je m’en veux du petit regard jeté en douce sur les épaves à la recherche du sensationnel.

          peut-on interpréter cela comme une absence d’indifférence à ce qui nous entoure ?

          bon courage pour votre coup de collier smiley


          • Gül 11 juillet 2008 17:03

            Joli premier opus, Zalka !

            Sur un sujet à la fois grave et en même temps si banal, si quotidien...qu’on finirait presque par ne plus le voir. Comme le dit Claude, peut-être est-ce le signe de notre manque d’indifférence...souhaitons-le.


            • Avatar 11 juillet 2008 17:18

              Ou le mercenaire ...


            • Zalka Zalka 11 juillet 2008 19:49

              Tout d’abord un grand merci pour cet accueil. Par nature imparfait, je suis très sensible à la flatterie ! ;)

              Maintenant une petite précision. Ceci est arrivé lundi dernier. Sur le coup alors que je rentrais chez moi, pas mal de pensées et de réflexion se bousculaient dans ma tête. C’est pour cela que j’ai couché sur "word" ce texte, le soir même. J’éprouvais le besoin de parler tout bêtement. Et surtout de mettre en ordre une partie de mes réflexions.

              Le texte que vous avez lu est la deuxième version, plus présentable que mon premier jet (sans pour autant éliminer toutes les fautes, Wlad !)

              D’une certaine manière, chaque commentaire possède un point de vue très vrai sur ce texte et sur ce que je voulais faire passer. L’idée de se faire à la mort, le côté malsain des voyeurs, mais en même temps l’aspect naturel de cette curiosité, le fait que nos morts soient paradoxalement insignifiantes pour les uns et pas du tout pour les autres.


              Sur ce Bon week en à tous !


              • Asp Explorer Asp Explorer 11 juillet 2008 22:06

                Il n’y a pas à se sentir gêné, c’est parfaitement naturel. En présence d’un mort, l’instinct de notre espèce nous pousse à regarder, afin de :

                1. Voir si on ne peut vraiment plus rien faire pour lui
                2. Déterminer ce qui l’a tué parce que "ça rôde peut-être encore dans les parages"
                Moi je dis, conformons-nous à notre instinct, il sait ce qui est bon pour nous.

                • Xebeche 12 juillet 2008 13:28

                  Moi, quand j’étais gosse, (il n’y a pas si longtemps que ça ; mais ça commence à faire un bail tout de même), une fois, j’étais parti en colonie de vacances.
                  Et j’ai vu dans une rue déserte, un type avoir un accident de mobylette TOUT SEUL.
                  Il roulait trop vite, ou a fait une fausse manoeuvre avec son guidon. Et il s’est pris une gamelle magistrale. On a averti les pompiers et tout s’est fini rapidement. Le mec en question s’en est probablement sorti sans séquelle, mais je me suis juré de ne jamais monter sur un deux-roues à moteur.

                  Typhon


                  • Belle lurette 12 juillet 2008 16:45

                    le titre et l’écriture me fait penser à philippe djian et le contexte à braudigan et c’est bien écrit.
                    J’apprécie le commentaire de asp explorer, parce que là il est question de mort et notre instinct dans ces cas là ce met à fonctionner, il est important de ne jamais le perdre.

                    contempler la mort c’est un autre problème. qu’elle nous fascine en la regardant d’un oeil pudique je trouve ça normal, quelle sera notre propre fin et dans quelle circonstance ?


                    • Bof 12 juillet 2008 19:08

                      Je pense qu’on est comme lié entre nous dans ces moments là tout simplement . Lié par quoi...je ne veux pas donner mon opinion ici mais quand un chien meurt dans une ferme ...toute la ferme devient silencieuse, aucune vache ne bouge ,....quand une vache meurt , il y en a quelques unes, pas toutes, qui viennent faire un cercle autour et tout se passe naturellement , le cercle se disperse quand la vie a quitté le corps et qu’il est devenu immobile...les occupations naturelles reprennent et les bruits reviennent .

                      Donc, il y a peut être du voyeurisme ou autres pensées égoïstes ou même pour ’" savoir ’" tout simplement mais, il y a l’accompagnement au départ qui est important . Je tiens cela de nombreuses personnes qui savent que leurs derniers jours arrivent et... un regard ...il y a tellement de choses qui passent dans un regard ...le fait de donner la main aussi est important pour certains...ainsi, ils peuvent quitter leur corps dans la serénité. En tout cas, il ne faut jamais parler devant une personne dans le comas . Qu’il doit être difficile de rester seul dans ce moment là !


                      • chmoll chmoll 15 juillet 2008 17:42

                        purée j’viens d’lire ton bidule et dehors il fait du vent , c gris et il pleut,c mortifiant !!

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