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Guerres et Paix

Cette Terre aussi Sainte soit-elle mérite-t-elle tous ces crimes, toutes ces souffrances ? Manifestement, malheureusement, oui, le combat en vaut la chandelle.

Le nationalisme est l’une des tares idéologiques dont le monde gagnerait à se prévenir plutôt qu’à, comme il en a pris l’habitude, circonscrire les effets avec un cynisme effarant et monstrueux. Trop de non-sens ont germé sur ces terres fertiles où les désespoirs humains exploités par la perversité des intelligences ont conduit à de grandes et sombres folies. L’humanité a décidément la mémoire courte. Pendant que la souillure en Terre Sainte est d’un rouge morbide, que les chars entonnent des symphonies de la mort, que des roquettes produisent des concertos faisant valser les cadavres de l’autre coté du mur, la puanteur naguère des camps de concentration s’est transformée au fil du temps, qui décidément lasse, en un parfum nauséeux des amas de chair déchiquetées et exposées à des charognards exigeant toujours plus de boucherie. Beaucoup de sang versé, séché, renouvelé, tellement de haine, vociférée, crachée sous toutes les formules, sous toutes les coutures, et ce depuis 1920, c’est-à-dire près de quatre vingt dix années de déchirures passionnées quasiment sans interruption. Le conflit au Proche Orient a montré que la négation d’autrui n’a pas de limite[1], elle peut être intemporelle en même temps fortement ancrée dans les mentalités au point de se transmettre aux générations nouvelles comme un héritage culturel ordinaire.

Pourquoi donc une telle violence, si intense, si constante, si permanente ? Pour une terre désertique que les sentiments religieux et historiques ont transformé en brûlant enfer. Cette Terre aussi Sainte soit-elle mérite – t – elle tous ces crimes, toutes ces souffrances ? Manifestement, malheureusement, oui, le combat en vaut la chandelle. Lorsque M. Theodor Herzl écrit son Etat juif, s’etait-il imaginé un moment que cette idée, somme toute légitime au vu de rejet presque universel que les juifs ont inspiré à bien des nations, causerait de telles sanglantes agitations ? Et qu’aujourd’hui des millions de victimes se retrouveraient prisonnières de cette spirale infernale ? Deux peuples unis autour de la même intolérance, ne vivant que pour voir l’extermination de l’autre. Les palestiniens et les israéliens sont responsables du spectacle macabre qu’ils livrent au monde, dans ce conflit inutile et détestable, personne n’est innocent. Encore combien de guerres faudrait-il pour que ces peuples qui semblent avoir une allergie commune à la paix[2] puissent se tendre la main et tenter de vivre véritablement ensemble dans le respect de l’identité de chacun, de son droit à exister et du respect de sa dignité ? Jusqu’où iront-ils dans la surenchère haineuse pour qu’enfin ces illustres personnages qui ont vécu dans des temps éloignés sur ce territoire sacré puissent enfin reposer en toute quiétude ? A force d’appliquer stricto sensu la politique du Talion, « œil pour œil, dent pour dent », en tenaillé par des nationalismes immuables, le Proche Orient deja obscurcit par tant de violences stupides et incompréhensibles, va engendrer des générations d’aveugles et d’édentés.

Avec la nouvelle énième offensive de Tsahal dans la Bande de Gaza en réponse aux provocations insensées du Hamas, le dialogue des peuples a une fois de plus montré ses limites. Les beaux et formidables discours humanistes, les intentions aussi nobles que l’angélisme des accords de paix signés la main sur le cœur et l’autre sur la kalachnikov, n’ont pas résisté à la tentation trop forte d’en finir définitivement avec le voisin d’en face. Plus d’un milliers de morts et d’innombrables horreurs, une Cour pénale internationale qui regarde ailleurs, vers cette Afrique misérable dont les tortionnaires ne sont pas suffisamment puissants pour échapper comme d’autres à leurs responsabilités criminelles. Ce n’est pas demain la veille que l’on verra des généraux israéliens dans le box des accusés à la CPI ou les chefs du Hamas subir les foudres de la justice internationale qui sait être universelle quand l’intérêt l’exige. La communauté internationale, impuissante ou de mauvaise foi, se force en gesticulations interminables à sauver des apparences fragiles en enfumant toujours médiatiquement une opinion mondiale pendue aux espoirs que l’on lui sert. La cacophonie régnant dans cette opinion scindée entre les pro et anti israéliens - car de nos jours il faut bien être pro et anti quelque chose pour avoir le sentiment de vivre son époque, de donner un sens à son existence et aux luttes que l’on se choisit souvent pour fuir son propre ennui - montre à quel point il est difficile de se parler sans que la passion ne l’emporte sur toute réflexion objective, sur tout échange intelligible visant à déconstruire les mythes et les idées reçues, donc à faire évoluer les divergences vers un consensus général. Il suffit de voir des images d’enfants assassinés, des corps gisant sous les décombres, pour que la sereinité prenne à son tour feu, s’embrase et se réduise en cendres autant que les processus de paix et les multiples efforts diplomatiques. Il n’y a plus désormais de place pour une certaine neutralité, pour une abstention sacrée. On se sent presque contraint, pressé de choisir entre l’arabophobie, cachée sournoisement sous l’islamophobie, et l’antisémitisme. Entre une extrême et une autre. Marcher aux cotés des victimes autoproclamées palestiniennes ou sous la bannière des bourreaux désignés israéliens.

En écoutant ce qui se dit ici et là, en lisant les nombreux articles, en suivant les commentaires des uns et des autres, le sentiment qui s’impose est que la popularité s’acquiert de plus en plus en blâmant Israël, en diabolisant les juifs. Il ne faut plus essayer de comprendre mais s’empresser de condamner ou d’approuver, de choisir son camp et s’y tenir. L’émotion suscitée par l’anéantissement de familles palestiniennes, dont les medias dans leur impartialité légendaire diffusent les vidéographies en longueur de journée pour montrer l’inhumanité de Tsahal, ce monstre froid et implacable, mangeur des innocences, efface efficacement le deuil des hommes et des femmes tués par des pluies de roquettes. Le sionisme barbare, nouveau bouc-emissaire idéal de la bien-pensance, face à la virginité du fondamentalisme islamique, c’est ainsi que l’on pourrait résumer l’absurdité du débat actuel agitant le microcosme de l’intelligentsia mondiale. Une rethorique reprise et amplifiée au sein des masses populaires qui se jettent dans les rues, proclamant les « Viva Hamas ! » et rêvant d’une révolution internationale contre l’emprise juive sur la planète. Les misères et les ignorances permettent de légitimer les détestations, les frustrations et les radicalisations.

L’unique mobilisation qui devrait cristalliser l’attention mondiale est celle pour la paix, de la recherche d’une solution durable. Au lieu de se déchirer sur des questions mille fois insignifiantes sur l’appartenance ou non de telle ou telle partie de ce territoire immense pour que tous les peuples qui le souhaitent puissent y vivre sans heurts, de se dresser les uns contre les autres sur le sens donné aux termes « colonisation » et « terrorisme », de s’enfermer dans une logique d’affrontements jusqu’à ce qu’il n’en reste plus qu’un, l’on devrait concentrer les efforts, les énergies à pacifier la région en faisant table rase des rancoeurs du passé, en transcendant les résistances nationalistes, en acceptant de consentir à d’inévitables sacrifices idéologiques et historiques pour que les rescapés d’aujourd’hui, s’il en reste, vivent demain dans des Etats viables et souverains. Que l’on se le dise, le royaume de David et de Salomon dans ses proportions bibliques ne reviendra pas, la grande Palestine arabe est morte, de nouvelles donnes s’imposent à tous, il faut tourner la page et essayer de bâtir l’avenir autrement.

Il est regrettable que la jeunesse israélienne et palestinienne soit prise en otage par une histoire lourde d’injustices, par des doctrines extrémistes et par la culture de l’intolérance vengeresse. Pourtant, cet avenir que l’on souhaite autrement ne saurait se faire sans eux. Il leur faudra faire preuve d’un immense courage pour s’émanciper des logiques sanglantes qui veulent que la discussion se fasse exclusivement au travers des massacres perpétrés. Ils devront s’affranchir des murs et barrières dressés autour d’eux, construits pour les protéger et les enfermer dans la méfiance, la crainte et la peur d’autrui. En attendant, ce miracle comme on attendrait Godot, les enfers sont déchaînés en Terre Sainte, ponctués par des accalmies pendant lesquelles on se réarme massivement, le même rituel pathétique des guerres et paix. 


[2] Accords de Camp David, Accords d’Oslo, Sommet de Camp David II, Sommet de Taba, Feuille de route pour la paix, Plan de désengagement de la Bande de Gaza - 2005

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