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Helyett, la bicyclette

Comme elle se remit en selle ?

Il était une fois une bicyclette parisienne née en bord de Loire à Sully, de marque Helyett qui avait vécu ses belles années au temps glorieux où les facteurs livraient des télégrammes et que la poste envoyait des pneumatiques. Elle en connaissait un rayon sur les arcanes de la Capitale. Elle avait certes vécu une relative frustration, elle se serait davantage vue chevauchée par une hirondelle, un policier urbain à la cape noire et à la bonhommie légendaire mais se satisfaisait d’être de service public.

Elle s’était accoutumée à son emploi de subalterne de la poste et des télégraphes, acceptant en courbant son cadre, de ployer sous la charge du lourd sac de cuir et des deux sacoches qui lui pesaient sous l'essieu. Elle était jeune à l’époque, allant tout feu tout flamme jusqu’à ce qu'elle ne se brise quelques dents sur les pavés parisiens qui n’avaient pas encore été mobilisés par les étudiants de la Sorbonne.

Helyett, car c’est ainsi qu’elle se faisait appeler en avait porté des missives, des mots d’amour, ses préférés, des factures qu’elle n’appréciait guère, des cartes postales du temps où celles-ci étaient la seule manière de raconter ses vacances. Elle aimait tout particulièrement ce curieux parfum qui flottait dans le sillage du facteur même si parfois, cela déclenchait des courroux canins. Un petit coup de corne repoussait les assauts des moins téméraires même si sa sonnette avait le timbre quelque peu aphone.

Elle poursuivit sa carrière en roue libre, se plaisant à égayer la retraite de son préposé préféré. Elle avait été cadeau de départ, une belle idée qui lui avait permis de se ranger des affaires roulantes. Désormais elle baguenaudait dans les chemins de travers, les petites routes côtières car son cher facteur était retourné vivre le reste de son âge dans sa Bretagne natale.

Au début, elle avait apprécié l’air vivifiant de l’Armorique, son côté tonifiant même qui l’avait regonflée, elle qui sentait venir le coup de pompe désormais au fil des tournées qui s’éternisaient. C’était surtout lors de la vente du calendrier qu’elle avait senti le poids des ans, elle ne supportait plus de rentrer en suivant un trajet de plus en plus sinueux et incertain au fil des soirées. Ceci dit, en Bretagne son retraité semblait vendre des calendriers tous les jours… Elle ignorait tout désormais de la ligne droite et se plaignait parfois du mal au cœur.

Hélyett n’avait rien vu encore. Elle but le calice jusqu’à la lie lorsqu’elle embarqua pour la première fois sur un petit bateau de pêche. Ses nausées de petite reine devinrent un violent mal de mer à vous faire rendre tripes et boyaux. C’est ainsi qu’elle se trouva sur la jante et dut quelques jours garder la chambre. Pire encore, la traversée devint une habitude pour son compagnon qui filait une mauvaise pente, et elle sombra elle aussi dans une profonde dépression.

Tout aurait pu rentrer dans l’ordre avec un peu de patience. Notre facteur breton allait certainement passer de l’autre côté, son foie avait atteint sa limite et la cirrhose lui serait fatale. Mais l’impatience du bonhomme à utiliser les services de l’Ankou, le grand spécialiste de l’expédition raide des colis outre-tombe lui fit franchir le pas plus rapidement que prévu.

C’est à bord d’un chalutier que la chose se passa. En plein Délirium Tremens, ironie des appellations pour un retraité qui avait pris de l’ampleur depuis qu’il s’était mis au régime iodé, ce qui avait gravement détérioré celle qui n’était plus qu’un vieux clou rouillé, le facteur tira sa révérence en passant par-dessus bord et en entraînant dans son plongeon fatal sa chère bicyclette, sa fidèle compagne.

Pour lui, la fin glorieuse du fonctionnaire breton, mort en mer. Pour elle, l’oubli au fond des flots, le sel, la corrosion et la fréquentation assidue des mollusques. Elle n’avait pas envisagé pareille chute, elle la parisienne élégante, la rouleuse ailée allait se faire pétroleuse car la pauvre eut le malheur de croiser la route de l’Amoco Cadiz. Rien n’allait plus pour elle, elle avait de quoi broyer du noir.

Elle subit son sort avec un courage exemplaire. Elle avait beau se faire rouler par les vagues, jamais, elle se l’était jurée, elle sombrerait au creux de celles-ci. Elle tenait le cap, gardait sa route même si elle était maritime. Elle qui avait été gitane, elle pouvait aisément se faire sirène et trouver sa voie sur un quelconque banc de sable ou bien un haut fond.

C’est un jour de tempête qu’un ressac virulent la laissa sur la grève, un vieux souvenir qui la fit sourire, elle qui n’en manquait jamais une seule avec son facteur syndiqué et militant acharné. Elle vit là un curieux clin d’œil de l’histoire. Elle savait que la roue allait tourner pour elle, elle n’avait pas tort.

Alors qu’elle gisait entre deux rochers, des berniques et quelques pêcheurs à pied indifférents à cette épave, rejet d’une mer démontée, elle séduit un chasseur d’images, un esthète, un collectionneur de l’improbable. Elle se trouva ainsi prise sous toutes les coutures, exposée au regard compatissant d’un photographe de la déchéance.

Elle en sortit grandie quoiqu’un peu bancale. La roue de son infortune avait cessé de tourner, elle allait connaître des jours meilleurs, inspirant des prosateurs en équilibre, des littérateurs de l’impossible, des versificateurs sans béquille, des gourmands des mots se refusant au régime sans sel, des dévoreurs d’espace. Elle en trouva un qui se mit en danseuse pour elle, se haussa du col, escalada ses démons afin de lui offrir un conte à sa façon. Les huîtres le battaient froid, elles semblaient avoir été oubliées, lui s’en amusait, ces mots n’étaient-ils pas des perles de nature à leur rendre hommage ?

Cornegidouille s’écria soudainement l’ange gardien du facteur. Ma mort n’aura donc pas été inutile, elle m’aura permis d’entrer dans la légende par le truchement de ma bicyclette. Me voilà au panthéon des facteurs, candidat à un petit tour d’en-France, une farce sans tête-à-queue ni queue de poissons. Quant à elles, les huîtres n’avaient plus qu’à se refermer sur le point final de ce récit recyclable.

Bicyclement sien

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14 réactions à cet article    


  • Bonjour Nabum, voilà une belle remontée après le naufrage d’hier. Il s’agira alors de maintenir le rythme, sans les remous. Niquedouille ;


    • C'est Nabum C’est Nabum 31 mai 17:55
      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      Je tiens les mains en haut du guidon

    • @C’est Nabum


      c’est un don de GUY, le FORGE-ROND.

    • Montdragon Montdragon 30 mai 13:10

      Bon, ça ne vaut pas les Peugeot et Lapierre dijonnais mais ça roule


      • C'est Nabum C’est Nabum 31 mai 17:55

        @Montdragon


        Je ne peux rien dire si vous êtes de Dijon

      • juluch juluch 30 mai 13:20

        Belle histoire nabum !!


        • C'est Nabum C’est Nabum 31 mai 17:56

          @juluch



          Merci

          Nouvelle refusée en Bretagne

          Ce sont des gens de goût

        • Ce sont les grandes oppositions de tendances sur Agora. La civilisation est-elle progressiste ou bi-cycle-ette ? La roue souvent tourne. Et le mieux est de savoir dans quel sens. Rien ne sert d’aller contre le vent, il ne vous renvoie que vos post-ILIONS (autre noms de la cité de Troie). A cheval ou en vélo, l’important est de faire touner la roue, laissant au paon les coule oeuvre d’un instant de gloire. Si c’est pour finir dans l’Atlantique ou la Loire, il n’en restera que des grains de mémoire. Même pas assez pour construire un chateau. Lovelace et Happy Feet ou Les Petits Pieds du bonheur au Québec est un film d’animation américano-australien de long métrage réalisé par George Miller sorti en 2006.


          • C'est Nabum C’est Nabum 31 mai 17:57

            @Mélusine ou la Robe de Saphir.


            Si le monde est rond, la roue a de l’avenir

          • Un manchot de l’Antarctique n’arrivera jamais à rien s’il ne sait pas chanter, et le pauvre Mumble est sans conteste le pire chanteur du monde. Son talent à lui, c’est les claquettes, qu’il pratique en virtuose, avec une ardeur confondante.Bien que sa maman, Norma Jean, trouve ce don tout à fait charmant, son père, Memphis, juge que ça ne fait vraiment pas pingouin. Tous deux savent aussi que leur rejeton ne trouvera l’âme soeur que le jour où il saura pousser son ’chant d’amour’.


            • C'est Nabum C’est Nabum 31 mai 17:57

              @Mélusine ou la Robe de Saphir.



              Je reste froid

            • Bernie 2 Bernie 2 30 mai 23:57

              Non mais allo quoi ? Nabum ne réponds même pas à ces 3 commentateurs. Que pensez vous des pingouins qui ne savent pas chanter ? Quand même, 3 commentaires sur 5, ça mérite réponse.

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