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Hommage à Jean Daniel, conscience morale et témoin de son temps

HOMMAGE A JEAN DANIEL,

CONSCIENCE MORALE ET TEMOIN DE SON TEMPS

99 ans (et, à cinq mois près, presque 100 ans) : c’est certes un bel âge pour mourir ! Mais, comme pour tous les grands hommes, il est toujours trop tôt, rapporté au bien moral qu’ils font à l’humanité, pour mourir. C’est le cas, précisément, de l’immense Jean Daniel (né, dans une famille juive de onze enfants, Bensaïd), l’un des plus brillants représentants, au XXe siècle, de ce qu’il appelait lui-même le « journalisme intellectuel », qui, né à Blida (en Algérie) le 21 juillet 1920, vient de nous quitter, ce 19 février 2020, à Paris.

LE JOURNALISME INTELLECTUEL

Le journalisme intellectuel : telle est, en effet, la formule la plus adéquate, selon l’intelligentsia française elle-même, pour qualifier, entre autres mérites professionnels, l’historique fondateur, en 1964, du « Nouvel Observateur », l’un des principaux hebdomadaires, que l’on pourrait légitimement ranger idéologiquement du côté du « centre gauche », de l’Hexagone. Mais aussi, et peut-être surtout, l’un des écrivains les plus influents, tant par la qualité de sa plume que par la force de son engagement, de son temps. Preuve en est, parmi bien d’autres livres de son cru, ce recueil de cinq récits paru, en 2002, à l’orée donc du XXI siècle, sous le titre générique d’ « Œuvres Autobiographiques » (Editions Grasset).

C’est, justement, à cette occasion-là, en vue de réaliser avec lui un « grand entretien » pour un journal de l’Europe francophone (conversation publiée depuis lors, en 2005, aux Editions du Phare, dans un de mes propres livres, intitulé « Bibliothèque du Temps Présent – 70 entretiens littéraires et philosophiques »), que j’ai rencontré pour la première fois, à la fin d’août 2002, Jean Daniel.

Je me souviens. C’était un chaud et ensoleillé samedi après-midi, dans son bureau même – alors que son journal était pourtant fermé – du « Nouvel Observateur ». Nous y sommes alors restés ensemble, pratiquement seuls et dans un centre-ville presque vide, pendant plus de deux heures, discutant des principaux personnages, souvent importants, qu’il avait rencontré tout au long de sa passionnante et féconde vie : François Mitterrand et Pierre Mendès France (dont il dresse de magnifiques portraits, tout en finesse et nuances, dans un de ces cinq récits, intitulé « Le Refuge et la Source », paru initialement en 1977), Albert Cohen (immortel auteur de « Belle du Seigneur et dont il parle admirablement bien dans trois de ces autres textes autobiographiques : « La Blessure », « Avec le Temps », « Soleils d’Hiver ») et, surtout, son indéfectible ami d’antan, Albert Camus, qu’il rencontra, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, à 27 ans seulement, et avec qui il milita donc, pendant de longues et fructueuses années, dans un journal portant le fier et noble titre de « Combat ».

ALBERT CAMUS : HUMANISME ET COMPASSION

Je me souviens, là encore, de ce bel et riche entretien avec Jean Daniel dans son bureau du « Nouvel Obs ». C’est à une des mes questions portant sur deux des vertus – la pitié et la compassion – qui, selon lui, devait théoriquement présider à l’idéal de l’homme de gauche qu’il était, qu’il se montra le plus intense, loquace et profond à la fois. D’autant qu’il se mit alors à parler longuement là, de manière extrêmement concentrée tout en lui dressant le plus juste et merveilleux des portraits, d’Albert Camus précisément.

Qu’il me soit donc permis à ce propos, et à titre de témoignage personnel, de rapporter ici, textuellement, une des questions que je lui ai alors posées, puis la réponse qu’il me donna promptement, après un bref mais très sérieux temps de réflexion :

D.S.S. : Est-ce là – la pitié et la compassion – cette vertu qui vous a le plus fasciné chez Albert Camus, principale référence morale, à vous lire, des années cinquante ?

J.D. : Oui, c’est certainement là la personne en même temps que le personnage avec lesquels j’ai le plus de proximité. Je ne le prends certes pas pour l’un des « phares », pour employer un terme cher à Baudelaire, de l’humanité. Mais j’ai néanmoins, avec lui, une familiarité complète, une intime proximité sur le plan des valeurs éthiques et esthétiques. Elles me correspondant, en tout cas, totalement. Et puis c’est un homme – je parle là, plus encore que de son engagement, de sa stature intellectuelle – qui a eu une impressionnante prescience, notamment dans son fameux « Discours de Suède » (prononcé lors de sa remise, en 1957, du prix Nobel de littérature) puisqu’il se termine par cette magnifique phrase, peu remarquée à l’époque, emplie d’humanisme : « Chaque génération, sans doute, se croit vouée à refaire le monde. La mienne sait pourtant qu’elle ne le refera pas. Mais sa tâche est peut-être plus grande. Elle consiste à empêcher que le monde se défasse. », y conclut-il. Une pensée, à une époque où la gauche pensait faire la révolution sur la planète entière, d’une grande audace en même temps que d’une admirable lucidité, par-delà sa sagesse et son humilité, en ces années de dur combat !

Ainsi, oui, Jean Daniel, esprit féru de culture humaniste et d’ouverture cosmopolite à la fois, fut bien, pendant plus d’un demi-siècle, l’une des principales consciences morales, fût-ce de manière parfois critique, de la gauche française, sinon internationale !

FINITUDE HUMAINE : HEIDEGGER ET L’ÊTRE-POUR-LA-MORT

Mais, surtout, ce que cette mort du cher Jean Daniel nous rappelle sur le plan philosophique, aussi cruel cela soit-il, c’est peut-être notre essentielle condition d’êtres mortels, notre indépassable finitude humaine. L’un des plus grands métaphysiciens du XXe siècle, Martin Heidegger, ne définissait-il d’ailleurs pas l’homme, dans ce chef-d’œuvre de la phénoménologie contemporaine qu’est « Être et Temps », comme, ontologiquement, un tragique « être-pour-la-mort », condamné dès l’aube de son existence, sa naissance même, à la mort ?

C’est bien pour cette raison, afin de remédier un tant soit peu à ce qui pourrait apparaître là comme le plus douloureux des drames existentiels, que Socrate en personne, le père de la philosophie, réputait, ainsi qu’il professa au seuil de son propre trépas, alors même qu'il s'apprêtait à boire sa vénéneuse ciguë, que la philosophie, cet art de la sagesse, consistait, avant tout, à apprendre à mourir. C'est là, d'ailleurs, ce qu'écrit son principal disciple, Platon, en son Phédon, l'un de ses plus beaux dialogues  :

« Ceux qui philosophent droitement s'exercent à mourir, et il n'y a pas homme au monde qui ait moins qu'eux peur d'être mort. » 

 

Cette assertion, Cicéron, héritier de la pensée grecque, mais appartenant à la culture romaine, la fera également sienne dans sa fameuse Consolation et, bien plus encore, en sa Première Tusculane, « dispute » centrée, de manière plus spécifique, sur l'immortalité de l'âme et donc, dans son sillage, sur le rapport qu'entretient l'être avec la vie tout autant que la mort. Il y réitère donc :

« Car la vie entière du philosophe, nous le savons, est une préparation à la mort. »

 

Marc Aurèle, autre grand stoïcien, admirateur d’Épictète, élève de Fronton et protégé de l'empereur Hadrien, enjoint quant à lui, dans le Livre IX de ses Pensées  :

« Ne méprise pas la mort, mais sois content d'elle, puisqu'elle est une des choses que veut la nature. (…) Il est d'un homme réfléchi de ne pas s'emporter violemment contre la mort ni de la dédaigner, mais de l'attendre comme un événement. »

 

DIGNITE ET LEçON DE VIE

Montaigne, en pleine Renaissance, ne dira pas autre chose, lui non plus, dans le livre I de ses Essais et, plus précisément, en son chapitre XX, dont le célèbre titre, « Que philosopher, c'est apprendre à mourir  », synthétise à merveille, tout en les fusionnant, les affirmations, concernant cette thématique, de Platon et de Cicéron, mais aussi de Marc Aurèle. Humble et pourtant grandiose dignité de l’humanisme à nouveau : une leçon, pour tous, de vie !

C'est un auteur nettement moins connu du XXe siècle, Albert Caraco, qui tient toutefois, au sujet de la mort, les propos les plus justes, les plus cruellement lucides et profonds tout à la fois. Implacable, il écrit dans Bréviaire du chaos  :

« Nous tendons à la mort comme la flèche au but, et nous ne le manquons jamais. La mort est notre unique certitude, et nous savons toujours que nous allons mourir (…). La vie éternelle est un non-sens. L'éternité n'est pas la vie. La mort est le repos à quoi nous aspirons. Vie et mort sont liées. Ceux qui demandent autre chose réclament l'impossible et n'obtiendront que la fumée, leur récompense. Nous, qui ne nous payons pas de mots, nous consentons à disparaître, et nous nous approuvons de consentir (...) »

 

C'est le Précis de décomposition de Cioran, dont on sait ce qu'il doit au nihilisme de Schopenhauer, plus encore qu'au criticisme de Nietzsche, qui se profile, en filigrane, à travers ces lignes. Dissertant sur la secrète mais véritable fonction de l'habit, qu'il considère avant tout comme un artifice destiné à cacher la réalité mortelle de la condition humaine, Cioran y observe, dans le chapitre intitulé Philosophie vestimentaire  :

« L’habit s’interpose entre nous et le néant. Regardez votre corps dans un miroir : vous comprendrez que vous êtes mortels ; Promenez vos doigts sur vos côtes comme sur une mandoline, et vous verrez combien vous êtes près du tombeau. C’est parce que nous sommes vêtus que nous nous flattons d’immortalité : comment peut-on mourir quand on porte une cravate ? Le cadavre qui s’accoutre se méconnaît, et, imaginant l’éternité, s’en approprie l’illusion. La chair couvre le squelette, l’habit couvre la chair : subterfuges de la nature et de l’homme. Duperies instinctives et conventionnelles : un monsieur ne saurait être pétri de boue ni de poussière… Dignité, honorabilité, décence, - autant de fuites devant l’irrémédiable. Et quand vous vous mettez un chapeau, qui dirait que vous avez séjourné dans des entrailles ou que les vers se gorgeront de votre graisse ? »

 

Marc Aurèle, dans le même ordre d'idées, avait déjà constaté, dans le Livre IV de ses Pensées :

« Tu es une pauvre âme qui porte un cadavre, comme disait Épictète. »

 

MEMENTO MORI  : CONSOLATION BAUDELAIRIENNE

Memento mori, « souviens-toi que tu vas mourir », chuchotait l'esclave à l'oreille de l'empereur romain, alors juché sur son triomphal char, le jour même de son sacre !

C'est là, cet « être-pour-la-mort » de Heidegger, ce que la phénoménologie appelle, depuis Husserl, son fondateur, la « finitude ». L'expression est magnifique. Elle renvoie, en outre, à ce que Malraux nommait quant à lui, conformément à l'intitulé de l'un de ses romans les plus existentialistes, « la condition humaine », que Baudelaire, avant lui encore, chanta si tragiquement bien dans La Mort des pauvres :

« C'est la Mort qui console, hélas ! Et qui fait vivre ;

C'est le but de la vie, et c'est le seul espoir

Qui, comme un élixir, nous monte et nous enivre,

Et nous donne le cœur de marcher jusqu'au soir ;

 

(…)

 

C'est la gloire des dieux, c'est le grenier mystique,

C'est la bourse du pauvre et sa patrie antique,

C'est le portique ouvert sur les Cieux inconnus ! »

 

ADIEU

Adieu donc, après cet humble mais sincère et très respectueux hommage, cher Jean Daniel ! Espérons que « Le Temps qui reste », pour s’en référer là aussi au beau mais douloureux titre du dernier de cinq récits constituant, ainsi qu’il a déjà été mentionné en ces lignes, vos admirables « Œuvres Autobiographiques », pourra nous consoler de votre disparition.

 

 

DANIEL SALVATORE SCHIFFER*

*Philosophe, auteur, notamment, de « La Philosophie d’Emmanuel Levinas – Métaphysique, esthétique, éthique » (Presses Universitaires de France), « Traité de la mort sublime – L’art de mourir de Socrate à David Bowie (Alma Editeur), « Divin Vinci – Léonard de Vinci, l’Ange incarné » (Erick Bonnier Editions) et « Le Dandysme – La création de soi » (François Bourin Editeur). A paraître : « Gratia Mundi – Raphaël, la Grâce de l’Art » (Erick Bonnier Editions).

 


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9 réactions à cet article    


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 24 février 14:34

    De belles rencontres et d’autres moins. Deleuze et Mithe errant entre autres


    • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 24 février 15:09

      Rocard mendésien haïssait Mythe errant : c’est un tueur,...Jean Daniel devait avoir lui aussi des problèmes de conscience. Je lui garde toute mon admiration. C’était un humain, faillible. Nous n’apprenons que de nos erreurs.


      • machin 24 février 18:07

        Rien foutre.

        Mon plombier était plus utile.

        Lui, ne frayait pas avec des scélérats ou un collabo notoire, qui, entre autre, envoya le contingent en Algérie.


        • Pimpin 25 février 10:17

          Un journaliste ? non ! un militant de gauche qui faisait de la propagande sous couvert de journalisme.


          • CLOJAC CLOJAC 25 février 19:16

            @Pimpin

            « un militant de gauche qui faisait de la propagande sous couvert de journalisme.  »

            Un traître qui, à plusieurs reprises, aurait relevé des dispositions de l’article 411-4 du Code pénal sur l’intelligence avec l’ennemi en lien avec une organisation étrangère suscitant des actes d’hostilité ou d’agression contre la France et les Français.


             


          • machin 26 février 16:08

            Pimpin

            « un militant de gauche qui faisait de la propagande sous couvert de journalisme. »

            De gauche ????


          • uleskiserge uleskiserge 25 février 11:51

            Jean Daniel est mort.... il admirait mitterrand ( dont on ne crachera jamais assez sur la tombe) et Camus ( camus c’est bien ça mange pas de pain ; ça dérange personne - la bourgeoisie raffole de camus !)...


            Nombreuses sont les photos qui affichent un J. Daniel content de lui... comme satisfait.


            Mais alors, qui peut bien aujourd’hui éprouver un tel contentement de soi et du travail accompli ... excepté quelqu’un qui n’a pas idée à propos de ce qui suit : où l’on nous a menés tous et ce vers quoi on nous pousse.


            Tant pis pour lui ! 



            Lobs, son canard, n’a plus rien produit depuis les années 80 ( soit un demi-siècle) sinon des annonces immobilières de demeures aux prix de vente en millions d’euros..... 

            Jean Daniel est mort… vive alors Wikileaks et la contre-information-réinformation sur Internet !

             


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