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Incontournables destinées

Le Monde politique semble insaisissable et mouvant, toujours imprévisible, pourtant quelques forces pouvant être qualifiées de mécaniques sous-tendent toujours les événements. Elles sont perceptibles si on se détache de tout esprit d’idéologie, des humeurs de l’instant, des intérêts personnels. Pour créer une collectivité, il est essentiel d’engendrer un lien qui unit tous les éléments, de créer un arbitraire consenti, qui permettra d’unir toutes les forces pour oeuvrer dans une même direction. La puissance ainsi créée permettra l’extension du noyau originel et pourra affronter d’inévitables adversaires. La puissance dénuée constitutionnellement de l’intelligence finira fatalement par s’effondrer toute préoccupée qu’elle sera devenue de profiter des plaisirs qu’elle peut se procurer sans trop d’efforts. Les démonstrations théoriques sont passionnantes et enflamment les esprits mais la simple observation du réel est plus adaptée pour cerner le vrai ou le vraisemblable.

Au sein de l’Orient romain, une nouvelle religion naît et gagne progressivement tout l’Empire. Elle attire particulièrement les couches les plus humbles de la société romaine. La poignée de disciples présents lors de la vie du Christ ne s’étend que très progressivement au fil du temps. A la fin du Ier siècle, le nombre de chrétiens dans le monde est de l’ordre de 7 000 à 10 000 fidèles soit 0,01% de la population totale de l’empire romain. Les chrétiens arrêtés s’ils persistent dans leur foi sont crucifiés ou jetés aux bêtes sauvages. Seules des forces immatérielles incomparables, en particulier l’espérance d’une vie éternelle après la mort, leur permettent de surmonter leur quotidien. Les persécutions contre les chrétiens furent particulièrement importantes au IIIe siècle. Mais les autorités temporelles comprirent tout l’intérêt de s’allier avec des forces de l’esprit impalpables, insaisissables mais impératives qui permettent de dissimuler les intérêts sous une apparence de foi. En 313, l’empereur Constantin adopte l’édit de Milan qui met fin aux persécutions des chrétiens et les autorise à pratiquer leur religion. Lui-même se convertit ! Les empereurs romains suivants seront chrétiens, de très nombreux citoyens romains se convertissent à leur tour par conviction sans doute mais aussi parce que le pouvoir est entre les mains d’un nouveau dieu. Un peu plus tard le christianisme deviendra la seule religion autorisée dans l’Empire romain.

La fusion entre le spirituel et le temporel est achevée alors que les objectifs de l’un et de l’autre soient parfaitement antagonistes, l’un est Amour l’autre la mort, l’un est justice, l’autre ordre, l’un magnifie l’individu l’autre le groupe voire la meute, l’un n’est qu’intelligence l’autre puissance. La puissance du nombre se construit au détriment de l’inventivité de chacun.

Entre 300 et 500 après J.-C., la future France passe de la domination de l'Empire romain finissant à l'émergence du royaume des Francs. Clovis Ier, le fondateur de la dynastie des Mérovingiens, se convertit au christianisme catholique et reçoit le baptême à Reims en 496.

L’alliance du Monarque avec le divin permet au premier de fournir un arbitraire difficilement contestable, arbitraire inévitable pour toute vie en société. Appartenir à une communauté c’est se priver d’une partie plus ou moins grande de son libre arbitre mais c’est gagner en puissance en rassemblant des forces lilliputiennes. Les Rois vont se succéder de Louis 1 dit le Pieux à Louis XVI pendant 1500 ans. Ce dernier lors de son sacre en 1775 jura de défendre l'Église catholique tout comme son lointain prédécesseur Saint Louis le plus proche de Dieu selon les dires. Le temporel avait su se dissimuler si soigneusement derrière le spirituel que les plus humbles acceptaient leur condition sans remettre en cause le système.

Le Divin fut par la suite remplacé par les valeurs de la République (ou de ses succédanés), le ciel tombait sur terre, la croyance fut remplacée par la Raison, l’immatériel par le matériel. Si vous faites confiance en un être transcendant qui voit et juge tous vos actes et donc à qui rien n’échappe, vous êtes conduit à avoir une morale personnelle en accord avec votre croyance en chaque instant. Si au contraire vous vous fiez à un code écrit pour vous par des semblables, vous n’aurez qu’à suivre le légal bien moins contraignant car contournable et donc bien moins efficace pour cimenter un peuple dans un sentiment de justice. De plus le « légal » peut changer, s’interpréter, être sujet aux influences et au pouvoir, ce que ne permet pas un être transcendant (du moins en principe). L’effondrement était à terme inévitable, le ciment d’une goinfrerie commune ne permet pas à une civilisation de perdurer, Réaliste ou pas, vrai ou faux, une société a besoin d’un idéal par essence inaccessible et l’on se réfugia plus dans les rites et les valeurs verbales que dans l’espérance. Les dieux terrestres fabriqués par les Hommes pour leur propre bonheur furent eux aussi détournés de leur signification pour servir les puissants du moment, mais leur durée de vie fut ridiculement courte par rapport à leur modèle divin.

Mais le délitement sociétal dû à la perte d’un repère divin ou divinisé n’est pas toujours irréversible.

L’identité arabo-musulmane de la Tunisie fut ancrée dans la constitution de 2022 qui affirme l’appartenance du pays à l’Oumma islamique. Auparavant Habib Bourguiba, tout au contraire, souhaitait s’opposer à l’obscurantisme et encourageait un Islam moderniste.

Kemal Atatürk en 1924 a décrété un Etat laïque séparé de l’Islam et abolit les tribunaux religieux. Son successeur actuel a placé les valeurs religieuses au cœur de la société turque et il insiste régulièrement sur l’unité de la communauté musulmane.

Nasser a dirigé l’Egypte selon des principes laïques et socialistes. Le président actuel a appelé à une révolution religieuse.

L’Inde a longtemps suivi un hindouisme basé sur la réflexion plutôt que sur les rites. Le Premier ministre actuel promeut l’idéologie de l’hindouité associant identité et religion.

Etc… Etc…

La voie œcuménique, et même théorisée, actuelle est celle du négoce. Les échanges permettent une spécialisation dans le domaine d’excellence et donc une bien plus grande efficacité du système, les produits qui ne sont plus fabriqués en interne sont procurés par les échanges, ce qui fortifie une certaine paix. Le profit matériel est le seul dieu qui subsiste et il a tôt fait de chasser les autres valeurs, spirituelles donc, du temple. Tout serait pour le mieux si les mécanismes intimes du négoce ne conduisaient à une accumulation du capital. Tout serait pour le mieux si une armée planétaire assurait l’ordre juste nécessaire au négoce. Par voie de conséquence et en attendant l’obtention (peut être grâce au numérique) d’une planète complétement uniformisée et surveillée jusqu’au plus profond de son intime, des entités locales ou régionales se peuvent se dresser dans l’espoir probablement vain de rester elles-mêmes.

Ainsi les forces mécaniques qui régissent les assemblées humaines, et une large partie des autres, se résument en quelques traits (i) Déterminer un but commun à la collectivité (ii) Organiser une hiérarchie se donnant pour tâche de l’atteindre (iii) Le temporel est utilisé pour escamoter le spirituel en laissant place à la domination (iv) L’effondrement survient par manque d’idéal.

 


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