• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Tribune Libre > Jean Bouise ou la dialectique du bon-Homme !

Jean Bouise ou la dialectique du bon-Homme !

JPEG

Tanger, octobre 1986, embarqué sur le film Dernier été à Tanger, je rencontre Jean Bouise.

2019, St Hérault de Brens en Isère, par hasard je rencontre à nouveau Jean Bouise, cette fois ci il est mort et enterré.

Dans mon souvenir, un Homme fondamentalement de bien, un gentil-homme, mais homme sans bien, car pour lui accumuler était du hors sujet ; Durant ses 60 ans d’existence ce cher Jean, surnommé Macky par ses amis fut ce qu’il fut : Talentueux, droit, bon et sans concession. C’est pour cela d’abord qu’on s’en souvient, mais aussi de cette écoute particulière qui isolait des bruits du reste du monde, appuyée par ce regard de myope qui vous fixait droit par-dessus ses verres, épais comme des culs de bouteille, un petit sourire flottait à fleur de lèvres, d’une bouche qui donnait l’impression de ne pouvoir contenir d’énormes dents, qu’il avait caché d’une grosse moustache noire tel un Freddy Mercury née au Havre. On ne peut pas dire qu’il avait décroché un physique de jeune premier, pourtant, je suis certain que la gent femelle ne restait pas insensible à sa tête d’hidalgo triste, son humour distancié juste, son ironie finaude et sa manière très particulière de se mouvoir, comme ça, sans y avoir l’air, enveloppé dans un imper mastic, même les jours de beau temps ; à la scène comme à la cour, tout était dans le jeu minimaliste et la subtilité : c’était un chat. Racé.

Tanger 1986

J’étais assistant de production sur ce coup là. Le deuxième jour je dois récupérer à l’aéroport Jean Bouise. Je me souviens qu’il sort du sasse et d’un grand sourire plein de dents, me fait signe en voyant son nom sur ma pancarte. De prime abord, il me fait penser à Jacques Tati, en moins haut, mais avec ce petit chapeau à l’italienne sur le sommet de son crane et cette manière de glisser au lieu de marcher, il lui manque juste la pipe, qu’il compense en fumant gitane sur gitane, qui le tueront 3 ans après...

Lorsque l’on travaille sur un film en location, on doit vivre, manger, dormir avec toute l’équipe 24/7 dans le même hôtel. Alors, il est important de trouver ses affinités et d’éviter ses inimités, c’est la manière de bien vivre un tournage : ne jamais s’asseoir lors des repas à coté de ceux qui ne vous reviennent pas, car il y aura toujours un mot mal interprété et alors, avec le stress et les tensions inhérentes ça ira au clash ; donc, s’asseoir à coté de ceux qui vous paraissent bien. Dès le premier jour avec Jean, le courant est passé. Etant un bavard invétéré avec lui je la bouclais et écoutais et je n’étais pas le seul, car d’autres jeunes comme moi ouvraient les oreilles et dégustaient les histoires de Monsieur Jean de sa voix un peu caverneuse/chaude.

Le hasard avait fait que juste avant le tournage j’avais bossé à Universel Studio, et un magasinier du son, m’avait donné une copie VHS du film à ce moment là totalement inconnu Soy Cuba. Alors, lorsque je lui posais des questions sur ce monument du 7eme art, il devint inépuisable car, il avait passé 2 années à Cuba sur deux tournages en plein révolution castriste. Je ne vais pas entrer plus avant dans les détails, mais, ce fut une aventure qui aurait mérité un livre tellement ce tournage fut hors norme. Jean Bouise n’aimait pas le coté bling-bling du monde du ciné et comme nous résidions à l’hôtel Mirza, le seul étoilé à cette époque à Tanger, souvent le soir nous nous évadions de la salle de restaurant et de ses serveurs compassés, pour aller déguster dans les bouibouis du port des céviches, des salades de calamars, des tajines et comme Jean entre autres talents avait l’art de faire pote avec tout le monde, s’en suivait des soirées de conversation ou il savait conter et écouter en même temps...

Grace à lui, ce séjour passait vite et me fit oublier la sale ambiance générale du tournage : les engueulades entre le réalisateur Arcady et son directeur de prod Delauneux, le bruyant et inintéressant Roger Hanin, le dilettante Thierry Lhermitte, j’avais par contre fait « ami » avec Valeria Golino et Vincent Lindon, un type très bien et qui m’époustouflait par le fait que dans la vraie vie il bégayait, mais lorsque le real criait « action ! », puff, plus rien, il se mettait à parler normal. Il y avait aussi Jacques Villeret et Julien Guiomard les deux bout en train qui faisaient écrouler de rire les tables de techniciens. Comme tout a une fin, chacun fit ses valises et reparti aux quatre coins du monde ; clap de fin pour les nomades !

La vie fit qu’ensuite nous nous perdîmes de vue, mais sans jamais oublier ce cher Macky, qui m’avait tant donné sans attendre en retour. Je fus très peiné en 1989 en apprenant sa mort et m’en voulais d’être aussi loin à Los Angeles...Et puis, et puis, on oublie tout, il faut bien avancer...

photo 2 {JPEG}

Jusqu’à ce dimanche 5 mai 2019.

J’aime me laisser conduire sans but par ma voiture et fureter par les chemins vicinaux. En traversant un petit village deux jeunes garçons sont au bord de la route, je reconnais mes élèves de 5ème du collège où je travaille comme professeur d’anglais ; je m’arrête pour dire bonjour et gare mon auto... Sous un panneau qui indique « espace Jean Bouise » ??? Ca m’interpelle et demande aux enfants, mais ils ne savent rien. Rentré chez moi, je tape le nom de Jean et le nom du village St Hérault de Brens et découvre qu’il y est enterré ; il n’y a aucune explication pourquoi là, alors qu’il est mort à Lyon et a vécu à Villeurbanne ?

Sur une autre page internet il y a une pétition à signer comme quoi la tombe de Jean serait à l’abandon et qu’il faut collecter de l’argent... Voulant en avoir le cœur net, je retourne dans le village et vais à la poste. La postière me dirige sur un Bernard, qui lui-même me dirige vers un ami très proche ayant côtoyé durant des années Jean et son épouse Isabelle Bouise-Sadoyan qui venaient en vacances depuis les années 60. Nous prenons un café et cette aimable personne m’apprend qu’il n’en est rien au sujet de la tombe, qu’en effet elle ne paye pas de mine car couverte par une pierre jaunâtre à l’aspect rustic appelée pali  ; C’était les volontés de Macky d’être dans ce cimetière et de rester simple. La tombe n’est pas spécialement entretenue car Jean n’avait ni famille, ni enfant, mais n’est pas à l’abandon comme certains l’affirment à tort.

Nous avons discuté un bon moment et j’espère pour tout le monde 30 ans après être parti, que les gens parleront avec autant d’affection, d’émotion à mon sujet. Cher Jean Bouise ainsi que ta compagne de toute ta vie, Isabelle, qui t’a rejoint en 2017 et bien reposez en paix. Je suis certain que tout là haut, tu égayes les cieux en interprétant Falstaff ou le Capitaine Haddock et en clignant des yeux, tu me murmureras dans mon sommeil deux tirades : une de Shakespeare « Est-ce que l’honneur peut remettre une jambe ? Non. Un bras ? Non. Soulager la douleur d’une blessure ? Non. L’honneur ne connaît donc rien à la chirurgie ? Non. Qu’est-ce que l’honneur ? Un mot. » Et l’autre tirée de Tintin « bougre de sauvage, crème d’emplâtre à la graisse de hérisson, faux jetons à la sauce tartare, jet d’eau ambulant »... La 3ème fois où nous-nous croiserons, je serai assis en direct sur les gradins pour te voir jouer et t’applaudir dans le meilleur des rôles - L’HOMME...

Merci Jean.

Georges Zeter/mai 2019

PS  : verbe tabouiser (rendre tabou) se dit je tabouise à la première personne du singulier de l’indicatif présent du verbe tabouiser.


Moyenne des avis sur cet article :  3.6/5   (5 votes)




Réagissez à l'article

1 réactions à cet article    


  • phan 11 mai 08:45
    Jean Bouise, César 1980 du Meilleur Acteur dans un second rôle dans COUP DE TÊTE.
    Trois bonnes raisons de regarder le documentaire - “Jean Bouise, un héros très discret”

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON







Palmarès