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Jours de colère

Depuis une décennie, la colère des peuples manifeste dans le monde une force de mobilisation inédite qui refuse de désarmer. Bien avant l'occupation des rond-points, un séminaire interdisciplinaire, « Ethique et droits de l’homme », initia à l’Université de Strasbourg ( durant les deux années académiques 2016-2017 et 2017-2018) une réflexion sur les formes contemporaines de citoyenneté et les modalités de notre « être ensemble ». L’ouvrage issu de ce séminaire tire aussi d’utiles leçons du mouvement des « gilets jaunes » survenu depuis...

Né d’un sentiment d’appauvrissement et de dépossession dans un contexte d’accroissement des richesses et des inégalités, un mouvement de mécontentement parcourt la planète. Il manifeste pour le moins une évidence : aussi imparfaite (ou perfectible...) soit-elle, la nature humaine souffrirait-elle davantage de « cautionner un système radicalement inégalitaire et injuste » ?

« L’in-dignation s’exprime devant l’in-dignité d’une condition imposée par un pouvoir abusif et esquisse un chemin pour recouvrer la dignité bafouée » souligne Frédéric Rognon. Le philosophe (Faculté de théologie protestante, Université de Strasbourg) rappelle l’engagement de Jacques Ellul (1912-1994) notamment dans « l’organisation de résistances locales contre les projets de développement » (de « bétonnage » pour lui...) décidés « en haut lieu ». On doit à ce précurseur de l’écologie politique la paternité de formules qui ont fait leur chemin depuis deux générations : « On ne peut poursuivre un développement infini à l’intérieur d’un monde fini » ou « Penser globalement, agir localement »...

Juriste, philosophe et sociologue, Ellul enseigna à l’Institut des sciences politiques de Bordeaux. Il prônait une « éthique de non-puissance » et pratiquait un « engagement dégagé ». S’agissant de l’abstraction fondamentale, l’argent, il le voyait comme une « puissance spirituelle » à désarmer en le retournant contre lui-même et en faisant entrer la gratuité dans le monde de la finance : « L’argent est fait pour quatre usages : acheter, vendre, épargner, investir. Mais il y a un cinquième usage possible pour lequel l’argent n’est absolument pas fait : pour être donné. Le don est donc le levier qui permet de désamorcer la puissance de l’argent. »

Au lendemain des « événements » de Mai-68, il publiait Autopsie de la révolution pour rappeler : « Le plus haut point de rupture envers cette société technicienne, l’attitude vraiment révolutionnaire, est l’attitude de contemplation, au lieu de l’agitation frénétique  »...

Frédéric Rognon fait revivre aussi la figure méconnue du théologien Dietrich Bonhoeffer (1906-1945), l’initiateur de la notion de « courage civique ». Dès le 1er février 1933, ce jeune pasteur mit en garde ses auditeurs lors d’une émission religieuse à la radio contre le glissement du Führer (le « conducteur ») au Verführer (« le séducteur »). Ce jeu de mots fut son premier acte de résistance au IIIe Reich et il scella son sort.

Le philosophe Michael Foessel (Ecole polytechnique) en convient volontiers : « Un citoyen qui ne se scandaliserait de rien renoncerait à une dimension centrale de la citoyenneté : demeurer sensible à ce que l’on voit. Sans irrascibilité, il n’y aurait jamais de révolte. L’intolérable demeurerait dans les choses, mais il aurait disparu des âmes. »

 

Pourquoi s’accoutumer à l’insoutenable ?

Si la résignation ne sauve de rien, la colère ressentie face à l’iniquité ferait-elle fonction de canari dans la mine ? « Alors que l’apathie place tous les événements sous le signe de la nécessité, la colère repère un désordre sous l’ordre apparent des choses  ». Alors, les simulacres ne tiennent plus : « Dans la colère, l’ordre établi perd l’évidence que lui confèrent nos habitudes de se soumettre à lui : d’être subitement intolérable, il devient contingent. » Pour le conseiller à la direction de la revue Esprit, la colère rappelle que « le rapport que nous entretenons avec les normes est essentiellement conflictuel  ». Elle accompagne « l’indétermination démocratique  »...

Justement, l’économiste Alain Degrémont (Institut du Travail, Université de Strasbourg) avertit que le « rapport au travail a été bouleversé sous l’influence hégémonique du marché, et la remise en cause du « compromis social » qui a suivi la Seconde Guerre mondiale n’est pas qu’une simple péripétie de l’histoire économique : elle pourrait bien déstabiliser un des fondements d’une société démocratique  ».

Lytta Basset (professeur honoraire de la Faculté de théologie de l’Université de Neuchâtel) rappelle la « part de feu, symbole de cette saninte colère ou colère de vie » qui ne devrait laisser personne indifférent. Serait-elle la manifestation d’une foi en l’humanité de celui à qui elle est adressée et en sa « capacité de cheminer » ?

Que demande le peuple ? Des pains, des jeux et un « grand récit » mobilisateur ? Ou alors simplement s’épanouir dans un « système institutionnel équitable de coopération entre des citoyens libres et égaux  » ?

Analysant La désobéissance civile chez Rawls, la philosophe et juriste Musa Nabirire (GRESOPP, Université de Strasbourg) rappelle que « la liberté individuelle reste le marqueur des démocraties libérales  » - l’apport de John Rawls (1921-2002) a été de « juridiciser le droit à la désobéissance civile comme droit fondamental  » et de « l’inscrire dans l’agenda des réformes à mener pour faire évoluer les systèmes de droit des démocraties libérales afin d’aiguiser davantage leur sens de la justice  ».

Quel collectif tirera de cette somme de réflexions stimulantes un imaginaire égalitaire en quête de « récit alternatif » ? Quelles consciences agissantes feront surgir de cette matière en fusion remuée par des universitaires un autre « réel » parmi « les possibles qui n’ont pu advenir » (Walter Benjamin), au coeur nucléaire de cette inadaptation structurelle de l’humain à l’insoutenable en cours ?

Frédéric Rognon (sous la direction de), Colère, indignation, engagement – Formes contemporaines de citoyenneté, Presses universitaires de Strasbourg, 286 p., 24 €


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6 réactions à cet article    


  • JL JL 21 janvier 08:33

    Intéressant et qui donne à réfléchir.

     

    « L’argent est fait pour quatre usages : acheter, vendre, épargner, investir. Mais il y a un cinquième usage possible pour lequel l’argent n’est absolument pas fait : pour être donné. Le don est donc le levier qui permet de désamorcer la puissance de l’argent. » 

    Quid du revenu universel ?

     

    « Le plus haut point de rupture envers cette société technicienne, l’attitude vraiment révolutionnaire, est l’attitude de contemplation, au lieu de l’agitation frénétique  »...

    « Tout le malheur des hommes vient d’une seule chose, qui est de ne savoir pas demeurer en repos, dans une chambre. » Pascal

    Le bonheur ne se vend pas ; le plaisir, si.

     

     ’’Lytta Basset (professeur honoraire de la Faculté de théologie de l’Université de Neuchâtel) rappelle la « part de feu, symbole de cette sainte colère ou colère de vie » qui ne devrait laisser personne indifférent.’’

    Zola a dit : « La haine est sainte. Elle est l’indignation des cœurs forts et puissants, le dédain militant de ceux que fâchent la médiocrité et la sottise. »

    Je crois qu’il faudrait lire : « La haine sainte est l’indignation des cœurs forts et puissants, le dédain militant de ceux que fâchent la médiocrité et la sottise. »

    C’est le « indignez vous » de Stéphane Hessel, adressé à un peuple résigné.


    • lephénix lephénix 21 janvier 11:03

      @JL
      Merci pour vos contributions régulières.
      J’ai traité abondamment le revenu universel et le salaire à vie sur av  l’idée était salutaire certes mais avec l’irruption du numérique elle devient l’un des leviers de la gouvernance algorithmique...
      l’indignation face à l’iniquité est vitale, elle devrait être virale mais est canalisée en produit marketing par l’industrie culturelle...


    • Quel line entre la révolte de la Manif pour tous et les retraites : aucun. L’addition de colères divergentes ne peut qu’aboutir à une somme nulle. Le livre d’Hessel est le texte le plus « mollasson » que j’ai lu.


      • Lire : quel lien,... ?


        • lephénix lephénix 21 janvier 13:23

          i@Mélusine ou la Robe de Saphir.
          ce colloque était contemporain de « nuit debout » et a intégré les GJ dans sa réflexion lors du passage en livre... il analyse la dialectique entre les formes de colère, d’indignation et d’engagement depuis... le Livre des Sages.... certes, il y a décalage entre le titre et le contenu de l’opuscule de Hessel, dû à l’intuition marketing de l’éditrice qui a porté...la citoyenneté éclairée et active attend de s’actualiser...


        • zygzornifle zygzornifle 22 janvier 08:36

          Avant quand le peuple était en colère on déclenchait une guerre pour calmer et ensuite on reconstruisait après avoir consolé la veuve , maintenant plus besoin il y a la BAC , les CRS , la Gendarmerie Mobile qui sont les outils de la dictature Macronienne ....

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