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Kagamé-Wrong (suite) – « Kagamé à Paris – Macron à Kigali »

Dans ma première livraison sur “Michela Wrong : « Do not Disturb – The story of a political murder …..[1].”, j’avais relevé les nombreux commentaires dithyrambiques, pour l’auteur, de stars du monde de l’analyse géopolitique, et de celui de la presse internationale. Cette approche n’avait pas la prétention d’être exhaustive. Je voudrais donc continuer la recension de cet ouvrage vu les circonstances de l’actualité française et l’importance de la propagande qui entache malheureusement le drame Rwandais toujours en cours.

Après une lecture complète, j’en arrive à penser que ce livre mérite absolument d’être rapidement traduit en Français. Bien entendu, la diaspora rwandaise en Europe est tout à fait à même de le lire en VO. Mais de toutes les façons, elle, cette diaspora, est certainement bien au courant de son contenu. Par contre, pour un lectorat francophone, natif, la traduction apportera une confirmation du livre de Judi Rever, la journaliste canadienne auteur de « In praise of blood »[2] ainsi que celle de bon nombre d’ouvrages similaires de Pierre Péan à Charles Onana[3], en passant par Epstein Helen[4] et Epstein Fabrice[5], Sonia Rolley et al.

L’histoire rapportée par Michela Wrong[6] à propos de ce qui s’est passé au Rwanda et dans la région des Grands Lacs Africains depuis bientôt 31 ans, est souvent méconnue du grand public. Wrong, bien qu’« habituée » de l’Afrique anglophone de l’Est, n’est arrivé au Rwanda qu’après la fin du Génocide. Elle se croyait être au courant de ce qui s’était passé lors de la tragédie Rwandaise. Elle disposait de sources qui finalement se sont révélées, pour elle, très fortement « orientées ». La découverte, personnelle et progressive, de la vérité lui a ouvert les yeux et son analyse des prémisses de la dictature actuelle s’est transformée du tout au tout, et, sur base de faits indéniables et incontestés, s’est réorientée à 180°. Au lieu d’un régime référencé comme ayant apporté démocratie, paix, liberté, progrès et réconciliation elle découvre, pas à pas, l’effroyable vérité et se retrouve face à face avec une toute autre réalité : les famines dans la classe socio-culturelle la plus défavorisée, les pillages des richesses minières du Kivu, les agressions des pays voisins (RDC et Burundi) , des assassinats à grande échelle, les disparitions et/ou l’exil d’opposants (principalement de la classe socio-culturelle la plus favorisée), la censure généralisée des médias, les exécutions extra-judiciaires, etc., etc. ...... une situation épouvantable bien à l’abris du « regard expert des étrangers » logés aux enseignes des grands hôtels de Kigali (avec piscine en toiture[7]) et, comme argument convaincant, l’accompagnement, en chambre, de cyber-hirondelles infiltrées.

 

Michela Wrong découvre cela progressivement. Elle retrace d’abord la genèse de la prise de pouvoir au Rwanda par Kagamé. A l’âge de trois ans, au début des années 60, avec sa famille, il s’est « retrouvé réfugié » en Ouganda, fuyant les pogromes anti-tutsis qui ont émaillé le renversement du régime féodo-monarchique de droit divin des Mwamis et de leur caste. Il participe activement dans son pays d’accueil, en 1986, au renversement de Milton Obote et à la prise du pouvoir[8] par la rébellion armée de Yoweri Musévéni[9]. Avec d’autres réfugiés rwandais il intègre l’effectif des officiers ougandais[10] de la nouvelle armée régulière de ce pays. Il en profite pour planifier le retour armé, au Rwanda, de « certains » réfugiés des années 60, en accord avec son pays hôte, l’Ouganda et son président. Parmi ces Rwandais : Fred Rwigema, Patrick Karegeya, Seth Shendasonga, Kayumba Nyamwasa, Théogène Rudasingwa, Gérald Gahima -, etc......

Le premier de ceux-ci Fred Rwigema (ț 2/10/1990) était, en fait, le « poulain » destiné au Rwanda par Yoweri Musévéni. Ce dernier, son frère Salim Saleh et Fred Rwigema lui-même, profitant de la « mise à l’écart temporaire » de Kagamé[11], ont programmé l’invasion armée du Rwanda pour le 1/10/1990. Kagamé se doutant fort bien qu’il allait être doublé par Rwigema, le fait assassiner dès le deuxième jour de l’invasion du Rwanda. (« Hypothèse » personnelle ?). La veuve de Fred Rwigema, Jeannette Urujeni, est une des interlocutrices de choix de Michela Wrong. Il faut aussi savoir que, comme Mobutu l’avait fait avec Lumumba[12] (qu’il avait lui-même fait « écarter » en accord avec la CIA), Kagamé a élevé Rwigema au statut de « Héros National ».

Vient ensuite le personnage central du travail de Michela Wreng : Patrcik Karegeya (ț 1/1/2014). Après être resté, de 1987 à 2004, soit 17 ans, un des bras droit de Kagamé, alternant les postes de chef des services de renseignement rwandais[13] et de porte-parole des forces armées rwandaises, il fuit en Afrique du Sud, après un « schisme intrigant » d’avec son « boss », en 2007[14]. En janvier 2014, il est retrouvé étranglé dans une chambre d’hôtel à Johannesburg. D’où le titre du livre « Ne pas déranger » de la pancarte apposée, par précaution, à la porte de sa chambre, par ses assassins. La veuve de Patrick Karegeya, une certaine Leah, est une précieuse source de renseignements pour Michela Wrong. La justice Sud-Africaine a reconnu la culpabilité de certains membres de l’ambassade du Rwanda dans l’exécution de Patrick Karegeya. Ce que Michela Wrong rapporte dans le chapitre 16 (pages 361), et qui ne peut pas être mis en doute, c’est que Patrick Karegeya, fin novembre 2007 a déclaré à l’officier des renseignements du Haut-Commissariat du Royaume-Uni à Kampala où il s’était réfugié : « I was part of the team that brought down the plane »[15].

Pour ce qui est de Seth Sendashonga, il a été le premier Hutu à rejoindre le FPR, en 1991. Il a été Ministre de l'Intérieur et du développement communal dans le premier gouvernement rwandais post-génocidaire (juillet 1994 et août 1995 = 13 mois). Ayant très tôt compris la réalité de ce même FPR, il a été aussi un des premiers à partir en exil au Kenya en 1995. Là il subit une première tentative d’assassinat en 1996 et est finalement assassiné pour de bon en 1998. Entre ces deux « incidents » Seth Sendashonga avait déclaré, à l’appuis de la liste des victimes, district par district, que la FPR avait fait au moins un demi-million de morts Hutus, avant et après la chute de Kigali.[16] (On July 10 1996 - Press conference in Nairobi’s media center in Chester House). La justice kényane pointe les fonctionnaires de l’ambassade du Rwanda à Nairobi, comme auteurs de l’assassinat.

Il faut noter qu’il a été une des premières autorités rwandaises post-génocide que Michela Wrong a rencontrées à deux reprises (à Kigali fin août 1995 et à Nairobi en juillet 1996) et ces entrevues ont été le début du chemin de Damas de la journaliste. Elle dit de lui, qu’il avait « parlé la langue de bois » durant l’entrevue de 1995. Elle y faisait, ainsi, l’apprentissage de l’« ubengwe », qui n’est pas seulement verbal mais également dans les attitudes, dans le regard et dans la gestuelle. La veuve de Seth Shendasonga, Cyriaque Nikuze[17],Tutsie, est également une référence de poids pour Michela Wrong et certainement une des personnes les plus importantes du drame rwandais, de cette époque jusqu’à aujourd’hui, à même de prétendre à une influence, à jouer un rôle .....( ?)

 

Lors de sa dernière visite à Paris, Kagamé s’est permis des « déclarations peu diplomatiques » qu’on peut « entendre et voir » sur différents médias :

Ses expressions de mépris pour les Congolais, pour le Dr Mukwege[18] et pour la Monusco[19] sont révélatrices de l’état d’esprit défaillant du dictateur. Se rend-t-il compte que Sarkozy, lui aussi, avait déroulé le tapis rouge pour Kadhafi avant de lui réserver le sort que l’on sait ? Serait-il candidat au financement d’ « une campagne électorale » ? A la veille de la visite du Président Macron au Rwanda il est à espérer que les services de la présidence de la République lui auront préparé un mémento où Michela Wrong devrait avoir une place non négligeable. Il faut espérer aussi qu’Emmanuel Macron s’enquière de la santé de Rose Kabuye, dont Bernard Kouchner[20] semble être sans nouvelles depuis quelques temps.

 

Pour ce qui est de Kayumba Nyamwasa, Théogène Rudasingwa, Gérald Gahima, dont question plus haut, j’essayerai dans un prochain billet de retracer leur parcours, selon Wrong, et de me fendre d’un éventuel commentaire « critique ».

(A suivre ?)

 

[1] Ed : « 4thEstate-London « ISBN 978-0-00-823887-2 (2021)

[2] https://www.agoravox.fr/tribune-libre/article/judi-rever-et-paul-kagame-le-218870

et suivants

[3] « Enquêtes sur un attentat : Rwanda, 6 avril 1994Vingt-cinq ans d'investigations pour un non-lieu  » - Edition : “L'artilleur” - EAN13 - 9782810010165 et

https://www.youtube.com/watch?v=E9jBMBqxdo8

[4] Another fine mess. America, Uganda and the war on terror - Columbia Global Re-ports ISBN : 978-0997722925

[5] “Un génocide pour l’exemple” - Albin Michel – ISBN 978-2-226-44809-5

[6] The Observer, Guardian, Financial Times, New York Times,

[7] Alors que l’eau potable n’est distribuée dans les quartiers au « pieds » de ces tours que par bornes fontaines.

[8] Reversement d’Obote - Idi Imin Dada

[9] Actuel président « démocratique » de l’Ouganda Yoweri Musévéni, qui en 1986 avait succédé après 5 ans d’une guerre civile sanglante et atroce au duo Idi Amin Dada-Milton Obote .

[10] Avec Passeport ougandais.

[11] Soi-disant « envoyé », en stage, à Fort Leavensworth (Kansas - USA) pour 6 mois, fin juillet 1990

[12] Qu’il avait lui-même fait « écarter » sur « ordre de la CIA » ( ?)

[13] https://fr.wikipedia.org/wiki/Patrick_Karegeya - « Où il coordonne notamment les activités de renseignement rwandais durant la Deuxième guerre du Congo (1998-2003), l'une des guerres les plus meurtrières du vingtième siècle »

[14] Il avait été « The Director of the Congo Desk » « Special administrative body in charge with Rwandan’s new diamond trade”

[15] Michela Wrong connaissait personnellement John Le Carré, alias David Cornwell, agent connu du MI 6 (ou SIS - service de renseignements extérieurs du Royaume-Uni)

[16] Chapitre 12 – « The best president Rwanda never had » P 253

[18] Prix Nobel de la Paix 2018 - https://fr.wikipedia.org/wiki/Denis_Mukwege

[19] Mission des Nations Unies pour le Congo - https://monusco.unmissions.org/


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4 réactions à cet article    


  • Olivier Perriet Olivier Perriet 25 mai 13:22

    La vérité communément admise est celle du FPR ; ce sont les vainqueurs qui font l’histoire, même s’ils ont eux aussi du sang sur les mains.

    Je suis en train de lire du Jean  François Dupaquier https://livre.fnac.com/a7066209/Jean-Francois-Dupaquier-Politiques-militaires-et-mercenaires-au-Rwanda#int=:NonApplicable

    C’est assez peu convainquant, la période 1990 -1994 est évoquée en effleurant juste la guerrilla du FPR, comme un détail insignifiant. La France est mouillée dans les massacres, sur des bases assez vaseuses, parfois contradictoires. Le livre entier est un renvoi de balle, les attentats, comme l’assassinat du président sont présentés comme des manipulations de son propre camp : « Menteur ! Non, c’est toi le menteur ! » pourrait on résumer.

    Mais malheureusement, ce sont ces discours qui sont considérées comme la Vérité de l’Histoire, jusqu’à présent.


    • Bertrand Loubard 25 mai 20:47

      @Olivier Perriet
      Merci pour votre commentaire. Il faut bien comprendre effectivement que les Gouteux, Carbonare, Chrétien et Dupaquier sont très proches du « régime » de Paul Kagamé. Le caractère paranoïaque, schizophrène, psycho-socialement dérangé de celui-ci était déjà détectable lors des tous premiers moments où il s’est manifesté comme « kadogo » (enfant soldat) de Musévéni. L’attitude de ces thuriféraires de Paul Kagamé s’explique justement par la fascination, la sidération, l’hypnotisme que provoque l’« Ubwenge ». L’Ubwenge n’étant pas seulement une façon de s’exprimer comme trop souvent les « bazungu » pensent le comprendre. Mais à part cela, il est aussi tout à fait naturel, et respectable, qu’en épousant son conjoint on épouse aussi sa cause. (J’en sais quelque chose étant moi-même en couple mixte avec mon épouse, comme on dit pudiquement). Je pense qu’aller jusqu’à prendre la nationalité rwandaise pour certains adulateurs est cependant l’aboutissement d’un piège réellement diabolique ..... Les Nyamwassa, Rudasingwa et Gahima et Co dont j’espère pouvoir faire l’objet d’un prochain papier, sont les exemples les plus frappants de ce piège puisque justement pures produits de la « servitude » volontaire intentionnellement orientée vers le parricide .... en quelque sorte, pour Kagamé, l’Umutabazi par excellence .... Bien à vous.



    • Bertrand Loubard 26 mai 12:55

      @Olivier Perriet
      Merci pour votre réponse. Je ne manquerai pas de lire votre article de 2009 que vous référencez. Je ne le connaissais pas car je ne suis sur le forum que depuis 2015.
      La notion de la limite entre ce que sont appelés « races », « ethnies », « castes » et « classes socio-culturelles » est extrêmement ténue et difficile à qualifier. Pour la langue, il est connu qu’adopter la langue de celui qu’« on » veut dominer, est de pratique courante et très efficace (Combien d’anglophones parlent-ils le chinois et combien de Chinois parlent-ils l’anglais ? CQFD ?). De plus, les linguistes ont mis en évidence qu’il existe effectivement trois langues « Bantoues Kinyarwanda » très subtilement différentes (une des sources de la mauvaise perception, par les « bazungu », de la notion d’« ubengwe »). Pour la Carte d’Identité rwandaise il faut savoir qu’il s’agit d’un héritage de l’époque de Richard Kandt (le premier résident allemand au Rwanda). La notation « Tutsi ou Hutu » visait à « organiser » la collecte des « impôts », en vue d’introduire l’économie rwandaise dans un système « monétisé ». La levée des impôts étant une prérogative régalienne, ce travail revenait aux serviteurs royaux du pouvoir du Mwami. Les « collecteurs » agréés par la cour, peu importe l’origine socio-culturel de ceux-ci, du fait de leur fonction pouvait être considéré comme Tutsi. De nombreux Hutus se sont fait passer, frauduleusement, pour des collecteurs d’impôts. Donc un document, même s’il était destiné à des analphabètes mais qui reprenait l’« icône tutsi » (ou le correspondant d’un pictogramme pour le contribuable), confirmait le statut légal de collecteur d’impôts. La mise en œuvre des nouvelles cartes d’identités (sans mention ethnique) était en cours juste avant l’invasion du Rwanda en 1990. Opération très longue dans un pays où, malgré tout, l’écriture est un facteur très discriminant mais où les autres caractéristiques socio culturelles sont encore plus importantes que l’ethnisme, même si celle-ci est reprise sur un document officiel.
      A propos de Gouteux, Carbonare, Chrétien et Dupaquier et de leur attitude, je me pose, avec angoisse, la question de savoir dans quelle mesure la pendaison d’Eichmann à Jérusalem a contribué à rendre hommage à la mémoire des victimes de la Shoah ?
      Bien à vous.

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