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Accueil du site > Tribune Libre > L’attentat contre la statue d’Adolphe Thiers en juin (...)

L’attentat contre la statue d’Adolphe Thiers en juin 1881

En 1885, le député Louis Andrieux défraye la chronique en publiant ses Souvenirs d’un préfet de police. Comme préfet, il revendique avoir contrôlé le principal journal anarchiste, et relate avoir été prévenu de l’attentat sur la statue d’Adolphe Thiers survenu à Saint-Germain-en-Laye dans la nuit du 15 au 16 juin 1881, alors qu’il était à la tête de la préfecture de Paris.

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statue de Thiers
A Saint-Germain-en-Laye

Adolphe Thiers, mort en 1877 à l’âge de quatre-vingt ans est le principal responsable de l’écrasement de la Commune. Inaugurée le 19 septembre 1880, sa statue de Saint-Germain-en-Laye est égratignée en juin suivant lors d’un « attentat » qui suscite une certaine émotion chez les héritiers de Thiers. Quel a été le rôle de la préfecture dans cette affaire ? Louis Andrieux, devenu député, s’explique en 1885 en feuilletonnant ses Souvenirs d’un préfet de police, pour le journal La Ligue, qu’il fonde pour l’occasion.

 

Député de Lyon avant d’être préfet, Andrieux a défendu l’amnistie partielle des Communards. Installé à la préfecture, grâce à Gambetta, leader républicain charismatique, il reste en même temps député. Il vote notamment pour l’invalidation de l’élection de Blanqui, le vieux révolutionnaire.

 

« Agé de trente-neuf ans, Andrieux a été choisi par les républicains victorieux pour protéger des contestataires de tout bord. Il a deux missions : organiser le retour des communards amnistiés, et disperser les congrégations religieuses non reconnues par l’Etat  » résume Pierre Juquin dans sa biographie de Louis Aragon, fils de l’intriguant préfet. Andrieux a aussi d’après Pierre Juquin un rôle clef dans « la réinstallation à Paris des pouvoirs publics, repliés à Versailles depuis la fuite de Thiers ». Ce n’est effectivement qu’au cours de cette année 1879 que Paris retrouve son rang de capitale.

 

Le retour des communards amnistiés n’est pas sans danger pour les conservateurs (qui dominent le jeu politique lors des premières années de la IIIe République), et il revient naturellement à un préfet de police de surveiller les anarchistes.

 

« On ne supprime pas les doctrines en les empêchant de se produire. (…) Donner un journal aux anarchistes, c’était place un téléphone entre la salle des conspirations et le cabinet de police.  » se justifie Andrieux, qui avait trouvé un mécène pour fonder La Révolution sociale, journal anarchiste hebdomadaire (« ma générosité de droguiste n’allant pas jusqu’à faire les frais d’un journal quotidien » souligne Andrieux). Louise Michel, qui contribuait au canard, est ridiculisée par l’ancien préfet : « “La grande citoyenne’’ était inconsciente du rôle qu’on lui faisait jouer  ». Cinquante-six numéros paraissent avant que des militants ne découvrent la manipulation.

 

Si Andrieux relate par le menu la préparation de l’attentat de la statue de Thiers, se moquant de la « boîte de sardines, remplie de fulmicoton, et soigneusement enveloppée dans un mouchoir » qui explose difficilement, il n’en revendique pas la paternité, contrairement à ce qu’on peut lire parfois (Pierre Juquin dit d’Andrieux qu’il « suscite » l’attentat). Si la révélation fait du bruit, c’est plutôt parce que le préfet décide de laisser courir les responsables. Il s’en justifie magnifiquement :

 

« Les compagnons n’avaient ni détruit, ni dégradé le libérateur du territoire « destiné à la décoration publique » ils s’étaient bornés à lui faire une tache sous son fauteuil, et j’avais beau relire l’article 287, ce cas n’était pas prévu par le Code pénal.

Il y avait du moins la tentative, me direz- vous.

Oui mais le maximum de la peine n’étant que de deux ans d’emprisonnement, nous étions en matière correctionnelle, et, en cette matière, la tentative de délit n’est punissable qu’autant que la loi le dit formellement.

Les compagnons ne pouvaient être inquiétés tout au plus, aurais-je pu les faire condamner à quinze francs d’amende pour tapage nocturne. J’estimai qu’il était préférable de ne pas leur montrer l’œil de la police et de continuer à les surveiller, assistant invisible à leurs conciliabules jusqu’au moment où il conviendrait d’éteindre la mèche. ou de l’éventer.

Mais cet avortement du grand complot amollit les courages, et les tentatives ne furent pas renouvelées. »

 

Dans sa biographie de Louis Aragon, Pierre Juquin pointe un passage du Roman inachevé, qui fait écho à la fois à son père aux deux visages, et à un poème de Clovis Hugues sur l'ancien préfet.

Chacun devrait lire Aragon pour son plaisir poétique, et les Souvenirs de son père, qui avait aussi la plume alerte, pour sa culture politique. Il faut évidemment mettre ce récit en regard avec l'histoire de l’État policier, dans laquelle Adolphe Thiers a toute sa place. « Thiers, le type même du bourgeois cruel et borné qui s’enfonce sans broncher dans le sang » résumait Georges Clémenceau. Après s’être renseigné, peut-être aura t-on envie de s’attaquer aux dernières statues du premier président de la Troisième République (celle de Saint-Germain-en-Laye fut détruite sous l'Occupation)... Il faudra alors préférer l’acte individuel et oublier son téléphone, pour éviter les mouchards.

Article original : https://blogs.mediapart.fr/emmanuelglais/blog/150620/dans-la-nuit-du-15-au-16-juin-1881-lattentat-contre-la-statue-d-adolphe-thiers


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8 réactions à cet article    


  • Docteur Faustroll Séraphin Lampion 16 juin 2020 08:25

    Il y a plus urgent que de s’occuper des statues.

    Et puis, si on devait mettre au placard toutes celles qui représentent des enflures, il ne resterait pas grand chose.


    • Docteur Faustroll Séraphin Lampion 16 juin 2020 09:01

      @Séraphin Lampion

      On dirait que de vieux démons se réveillent !

      Des destructions d’œuvres d’art religieuses ont eu lieu pendant la révolution française, en 1793. L’abbé Grégoire a même inventé le mot «  vandalisme » à cette occasion : "Au nom de la patrie, conservons les chefs-d’œuvre des arts. La Convention doit à sa gloire et au peuple de transmettre à la postérité et nos monuments et son horreur pour ceux qui veulent les anéantir"

      Sous l’Ancien Régime, l’art était une façon d’affirmer sa puissance à travers des symboles de soumission, et les détruire représentait un exutoire pour d’anciens « sujets » devenus « citoyens ».

      ette « toilette révolutionnaire »19 commence dès 1790, Louis XVI qui possède encore une faible influence sur le gouvernement de l’Assemblée Constituante assiste aux premières actions de nettoyage et de destruction sans dire mot. Suite à la fuite du roi à Varennes dans la nuit du 20 au 21 juin 1791, le roi perd toute crédibilité vis-à-vis de son peuple et de l’Assemblée qui lui faisait confiance.

      En 1792, le Conseil Général de la Commune de Paris a publié un avis considérant que tout l’héritage artistique de la France était « contaminé par la féodalité, le préjugé et la tyrannie » :

      " Tout citoyens exerçant un négoce seront tenus dans un délai de quinze jours, de détruire ou de faire détruire les enseignes, figures et toutes emblèmes qui rappelleraient au peuple, le temps d’esclavage sous lequel il a gémi pendant trop longtemps. Tous les propriétaires ou locataires de maison sont tenus, aussi dans un délai de quinze jours, de faire disparaître de dessus les murs de leurs maisons les armes, fleurs de lys, statues, bustes, enfin tout ce qui ne peut être considéré comme des honneurs rendus à un individu, la Liberté et l’Égalité étant désormais les seules idoles dignes des hommages du peuple français".

      A la fête du 10 août 1793, sur la place de la Révolution, on a brulé une multitude d’insignes royales sous le regard de la statue de la liberté triomphante et quelques semaines plus tard, les statues royales de Notre-Dame de Paris ont été détruites, et le 14 septembre 1793, la Convention a voté un nouveau décret donnant un délai d’un mois pour achever cette œuvre purificatrice. Le pire,, c’est que cet « iconoclasme » a basculé au gré des événements politiques, tantôt orchestré par la Contre-Révolution, tantôt par la Révolution ou encore entre les royalistes et les Robespierristes.

      Une seconde vague a eu lieu quand l’Assemblée nationale a décrété en 1794 la destruction des monuments publics rappelant le despotisme. En vertu du décret, les tableaux et portraits représentant un individu de « la race Capet » ont été inventoriés puis réunis dans un même dépôt et enfin détruits pour éviter « que la superstition royaliste ne puisse en recueillir aucun ».

      Il reste des traces de cette furie dans les commentaires des guides locaux des offices de tourisme qui attribuent toutes les destructions aux « révolutionnaires », même si la chronologie ne coïncide pas.

      Il reste sans doute dans certaines têtes l’idée magique selon laquelle la destruction des symboles suffit à neutraliser le pouvoir qu’ils représentent.


    • dimitrius 16 juin 2020 10:06

      @Séraphin Lampion
      T’inquiètes , tu l’auras ta statue d’enflure.


    • Docteur Faustroll Séraphin Lampion 16 juin 2020 10:27

      Elle coûte quand même 165 €.

      T’as pas les moyens…


    • Sparker Sparker 16 juin 2020 10:47

      @Séraphin Lampion

      « Il reste sans doute dans certaines têtes l’idée magique selon laquelle la destruction des symboles suffit à neutraliser le pouvoir qu’ils représentent »


      Peut-être mais il demeure que les symboles sont extrèmement puissant et je ne suis pas sur qu’aux jours de la révolution et de nos jours leurs mise à terre ne soit que symbolique.

      Nous sommes influençables, conditionnables, manipulables car libre, adaptable et créatifs, paradoxe quand tu nous tient.

      Le « bloc noble » avait un roi pour se cacher, le « bloc bourgeois » à un président pour faire de même, le « bloc peuple » n’est pas encore né car il doit s’affranchir mais ça lui coûterait son insouciance et sa liberté de râler ou de dire n’importe quoi sans conséquences et de n’être responsable de rien.


    • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 16 juin 2020 11:53

      @Séraphin Lampion

      Il y a plus urgent que de s’occuper des statues.

      Tout l’intérêt du bouquin du cher préfet Andrieux est de montrer l’emprise de l’état, via ses innombrables mouchards, sur la société. Comment dès cette époque, bien avant le téléphone portable, tout est contrôlé et surveillé, y compris des opérations sensées être clandestines, ou l’opposition politique prétendue révolutionnaire :

      Melle Louise Michel était l’étoile de ma rédaction. Je n’ai pas besoin de dire que « la grande citoyenne » était inconsciente du rôle qu’on lui faisait jouer, et je n’avoue pas sans quelque confusion le piège que nous avions tendu à l’innocence de quelques compagnons des deux sexes.


    • Daniel PIGNARD Daniel PIGNARD 16 juin 2020 17:57

      Pourquoi se fatiguent-ils à déboulonner les statues de Paris ? Avant la fin de cette année, Paris sera des truies.


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