L’esprit du supermarché
Cher président, ne cherchez pas midi à quatorze heures. Ce que l’on vous reproche, c’est de ne pas avoir le sens du Temps et de l’Histoire. Je suis sûr que vous n’êtes pas un habitué des Hypermarchés, et pourtant, vous traversez les étals de l’Histoire et vous faites vos emplettes en fonction de vos invités, vos invitations et vos déplacements. Du Guy Môquet pour les journées solennelles, du Rom (sans jeu phonétique) chez les tribuns musclés du sud, du institutions de la Ve durant votre petit déjeuner avec la fine fleur de vos parlementaires UMP (en soit une situation oxymore), du de la grandeur de la France à Benghazi, du Victor Hugo, du Stendal, du Maurras chez nos paysans et du Marx recyclé dans les usines.
C’est vrai que le Petit Poucet a fait une faute d’appréciation en laissant derrière lui des miettes d’un pain ranci (vite englouti par les oiseaux) mais au moins il fut constant en balisant son chemin de manière cohérente. Vous, comment voulez vous que l’on vous suive ? Les traces que vous laissez sur votre passage sont si hétéroclites, si contradictoires, qu’elles deviennent le cauchemar du meilleur des trappeurs. A votre décharge, vous n’êtes pas le seul à vous perdre dans cet exercice périlleux, qui consiste à « faire » et à « expliquer » inlassablement tout et son contraire. Cependant, ceux qui avaient une idée en tête et qui l’ont suivie jusqu’au bout, ceux dont tout acte transcendait leur vision, n’ont pas vraiment eu besoin d’expliquer quoi que ce soit ; le raisonnement, les traces, allaient de soit.
Je crois que vous regardez trop la télé. Que vous croyez qu’une nouvelle, un sentiment (de peur de préférence, cette peur d’une fin du monde qui attache le spectateur à son sauveur), une sensation, chassent l’autre. Et c’est sans doute explicable, la première sensation que l’on a du citoyen qui fréquente les supermarchés (en préférence de low cost) pris dans son marathon à la recherche de la consommation perdue, reste qu’il a les yeux vrillés sur l’éphémère. Mais c’est une impression fausse. Comme vous, le citoyen est agrippé aux filets de l’Histoire, le Temps le travaille inlassablement, il sait parfaitement de quoi était fait le hier et se doute bien en quoi consiste le lendemain. Vous le croyez proie facile, empêtré dans ses sentiments paniques, visibles à l’œil nu, mais cela ne l’empêche pas de penser, d’examiner et, tout compte fait, d’apprécier.
L’Histoire n’est pas Leclerc. Ni même Fauchon. Elle est mémoire, et, dans le pire des cas, nostalgie. Mais tous ceux qui ont voulu la segmenter, puiser en elle à la carte, ceux qui ont voulu la déformer, abandonner sa partie dérangeante (jamais la même), tous ceux qui l’ont travestie, s’en sont mordus les doigts. Cela vaut pour l’Afghanistan, pour les quartiers dits défavorisés, pour la gestion africaine ou celle de l’Europe. Cela vaut pour votre appréciation (condescendante) des primaires socialistes, celle (prométhéenne et pourtant suiviste) du marché, ou celle (frivole) des relations franco-allemandes.
A force de tout confondre, de tout oublier, de tout abaisser au niveau de la trivialité et du copinage, de tout gérer comme un commercial (au point de rappeler au cafetier du coin qu’il vous doit la baisse de la TVA) ou un adjudant-chef, on finit par ne vivre que l’instant, à corrompre son horizon, à oublier son rôle de stratège, celui pour lequel le citoyen vous a élu.
Il faut perdre dans la dignité avez-vous dit au président du Sénat. (En passant, je vous soupçonne, malignement, d’avoir fait en sorte qu’une demie - poignée de sénateurs garantissent cette perte au cas ou l’ex président ait été frappé par une surdité soudaine). Quoi qu’il en soit, voilà une parole inscrite dans l’Histoire. Tout simplement par ce que elle la prend en compte et l’assume.
Gouverner c’est aussi savoir que nous sommes mortels, que dis-je, éphémères passagers du train de l’Histoire. C’est aussi mettre une croix à son adolescence, cet état naturel qui consiste à tout désirer mais aussi à croire que tout contretemps (crise mondiale inclue) est la faute d’un autre, sûrement pas la sienne.
2 réactions à cet article
Ajouter une réaction
Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page
Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.
FAIRE UN DON









