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Accueil du site > Tribune Libre > L’étrange année 2007. Chaos pour 2008 ?

L’étrange année 2007. Chaos pour 2008 ?

Une étrange année, ça résonne comme l’étrange défaite, celle de l’armée française face à son homologue nazie, qui a fait l’objet d’un livre célèbre de l’historien Marc Bloch. Celui-ci, après avoir narré quelques épisodes de cette drôle de guerre, a tenté de trouver quelques explications à cette déroute d’une armée française sous-équipée, en matériel comme en chef militaire. Manque de stratèges, piètres tacticiens a conclu Bloch. Si comme le pense Foucault, la politique est la poursuite de la guerre par d’autres moyens, alors il se peut bien qu’on soit face à d’étranges défaites démocratiques sur fond de faciles victoires, celle de Poutine aux législatives ou de Sarkozy aux présidentielles. En général, on pense à des batailles politiques entre partis ou entre des prétendants au pouvoir suprême dans une nation. Mais ne pourrait-on voir se dessiner un autre combat, celui de la société contre l’Etat et les oligarques (affaires, médias), des citoyens contre leurs représentants, de la société civile contre les partis, des libertés individuelles contre les pouvoirs institués, des revendications démocratiques contre la séquestration des profits par une oligarchie ?

Si cette hypothèse se tient, alors il se pourrait bien que cette année 2007, avec celles qui précèdent et vont suivre, marque l’étrange défaite des démocraties, encore en place comme institutions et pratiques certes, mais altérées par des dérives autoritaires, despotiques, tyranniques, oligarchiques, qui viennent s’y superposer. Et pour ne pas toujours accuser les autres, les mouvances sociales, les évolutions des comportements, des pratiques, des individualismes, des démissions face à la culture, des compromissions avec les médias, ont sans doute affaibli le corps démocratique dans la plupart des nations. Bien que les comparaisons historiques soient délicates à utiliser, on ne peut s’empêcher de penser à la société allemande de la période Weimar, tombée dans les griffes du nazisme. N’y a-t-il pas un peu de cette conjoncture si l’on observe la vie ambiante ? C’est certain que des zones de résistance citoyenne sont présentes, mais elles sont peu puissantes, pas vraiment influentes et, par ailleurs, elles manquent de stratégie. Du coup, la défense des démocraties se fait par l’entremise des médias qui possèdent encore quelque déontologie, mais qui font preuve de duplicité car ces mêmes médias servent à asseoir les puissances oligarchiques.

Périodes d’avant-guerre, peurs, menaces, chantages, terreurs, nuits de c... incendie du R... et, en 2007, une peur à bas bruit. Panorama de l’année écoulée. La tournée de la menace climatique par Al Gore, ce Savonarole du catastrophisme écologique mettant à genoux tous nos princes de la République, suivi par Nicolas Hulot, figurine locale émanée du monde médiatique pour nous avertir des émanations de carbone. Et puis, faits avérés, mais hélas trop tragiques et habituels pour qu’on ne pousse pas une once de compassion, ce terrorisme bien installé, dans quelques zones du monde. Enfin le spectre exagéré d’une crise monétaire mondiale. Mais l’après-pétrole se met en place, avec la raréfaction des matières premières sensibles et de sérieux coups de semonce sur l’économie mondiale à prévoir. Le virus H5N1 s’est fait discret, détrôné dans le top 10 des peurs planétaires par l’Iran qu’un rapport tout récent a présenté sous un jour moins terrible. Ainsi se décline un des tableaux de l’année 2007.

L’autre volet important, c’est la géopolitique, avec des peurs générées au niveau planétaire, mais aussi des zones de conflits propres aux nations. Dans le palmarès, nous avons le Pakistan et le carnage après la prise d’assaut d’une mosquée, suivi par une campagne électorale mouvementée et la mise en place d’un état d’urgence. La Birmanie a connu une révolte conduite par les moines. Le Liban est divisé, en crise politique dans un contexte très spécifique dû à son inconfortable position entre la Syrie et Israël et sa composition communautaire. La Palestine est coupée en deux, Gaza d’un côté et une Cisjordanie découpée comme du gruyère où siègent les autorités jugées fréquentables pour participer aux négociations. Bref, beaucoup d’incohérence puisque les colonies juives ne cessent de se développer avec l’appui du gouvernement d’Olmert. L’Irak rame, les nations africaines connaissent des tensions, le reste du monde aussi, bref, de l’ordinaire pour 2007 dirait-on si on prenait la situation à la légère. La Russie toujours sous la coupe de Poutine inquiète, alors que dans les nations de l’ex-Empire, les situations sont loin d’être normalisées et que la Chine n’a pas renoncé à Taiwan. Sans oublier des tensions à prévoir dans les Balkans, au Kosovo, mais aussi, plus près d’ici, chez nos amis Belges empêtrés dans des deals entre les deux communautés.

En France, une élection passionnée, des lignes qui ont bougé et un président au style complètement différent de celui pratiqué par ses prédécesseurs. Le style c’est l’homme a dit Nietzsche. Savons-nous qui est Nicolas Sarkozy ? Quoi qu’il en soit, une chose est certaine, sa place de premier rôle dans le film scénarisé au jour le jour par les médias. C’est aussi ça, l’année 2007 telle qu’elle s’achève. Une année où les hyper profits se sont accrus, suivant la courbe ascendante depuis deux décennies. Ce qui monte aussi, ce sont les menaces dans les équilibres naturels, la déforestation, les tensions politiques, sociales, les nationalismes.

Que penser de ces tendances ? En premier lieu, la question de la démocratie se pose. L’analyse d’Alain-Gérard Slama dans Le Figaro mérite un détour. Une allusion au couple Huntington Fukuyama est légitime. Car le lent, mais certain, chemin vers la démocratie, la fin de l’Histoire, la pacification, semblent remises en cause par toutes ces tensions engendrant des déséquilibres sociaux et politiques. Ce n’est pas pour autant que la thèse d’un choc des civilisations se dessine selon les contours tracés par Huntington. Ce serait plutôt un choc social, communautaire, avec des révoltes et émeutes liées à la crise économique autant qu’aux retours des émotions vindicatives, des ego communautaires, religieux, ethniques, nationalistes. Slama évoque une année des chimères, non sans souligner les incohérences des politiques menées par des dirigeants pourtant élus, mais jouant quelques parties d’un autre siècle. Car c’est bien là l’une des causes du malaise. Beaucoup de citoyens attentifs en Belgique accusent les politiciens d’être à la source de la crise actuelle. Et l’on pourrait généraliser à d’autres situations tant le schème des troubles jeux politiques semble universel. Les populations étant asservies par le monde économique pour le profit d’une minorité plus ou moins large, alors qu’elles sont assujetties, instrumentalisées au service de la gloire de représentants de toute obédience, nationalité, communauté. Mais à l’écart de ces jeux médiatisés, la vie se dessine et la société invente des formes inédites en confirmant les précédentes. Ces sociétés parallèles incarnent l’espoir du monde, mais ne se manifestent pas dans des médias qui, du reste, ont décrété qu’elles ne sont pas les bienvenus. Les médias soignent les masses et servent les puissants. Parce que c’est plus rentable.

Alors que l’on se prépare ici à célébrer le quarantième anniversaire de Mai-68, reportons-nous à cette époque, en 1967, summer of love, époque pleine d’invention et d’espérances, portée par une jeunesse dont une partie était prêtre à en découdre avec le pouvoir. Dans le même temps, la croissance économique allait faire émerger de nouvelles aspirations au sein des classes ouvrières, et moyennes. Et c’est autour des années 1970, avec les fameuses réflexions de la trilatérale et le non moins fameux rapport Crozier-Huntington, que se dessine un nouveau contour pour les démocraties. Face aux troubles que peuvent occasionner les aspirations de la nouvelle plèbe à niveau d’instruction convenable, le nouvel ordre sénatorial et oligarchique de l’Empire mondialisé en germe, décida de passer à l’acte en déployant un mode de gouvernance plus autoritaire afin de contrer quelques aspirations trop démocratiques. Bref, la recette appliquée par les Républicains américains de Reagan à Bush fils en passant par Bush père. En complément, les médias ont participé à l’anesthésie du sens critique citoyen, sans opposition, il suffisait de jouer sur le marché, la paresse des consommateurs d’images et autres produits dits culturels, bref, la docte servitude du cerveau néo-plébéien. De là, l’étrange défaite des citoyens face aux pouvoirs économiques et politiques.

Autant dire que l’année 2008 risque de ressembler à 2007. Un monde largement déterminé par une économie qui n’innove plus guère, proposant des produits standardisés avec quelques gadgets et autres facéties du design. Et puis un monde sous tensions avec divers antagonismes et violences à bas bruit ou plus spectaculaires. Pas mal de faits tragiques en perspective et surtout beaucoup de comédie mise en scène par les médias. Au moment où ces lignes s’écrivent, j’apprends avec émotion que Benazir Bhutto a été assassinée. Mauvais présages pour une année 2008 qui s’annonce incertaine ? En fait, la roue du temps tourne dans les deux sens, elle permet de résoudre, de construire, y compris par-delà les antagonismes, mais elle est aussi sombre lorsqu’elle accompagne le renforcement des haines et des tensions. Il est sûr que l’économie va suivre son train, de manière inégale selon les régions, les zones, les nations, les situations individuelles. Quant aux situations problématiques, porteuses de conflit, il faut prévoir une augmentation et rester vigilant, comme nous y invite Alain Bauer. Mais l’attention doit être portée sur la démocratie.

2007 aura été une année bien peu faste pour la démocratie où que ce soit de par le monde. Là où elle est installée, elle recule à petit pas (Clearstream, médias), et là où elle veut avancer, elle régresse sous les explosifs, Liban, Irak, Pakistan, alors que dans les lieux où elle est récente, de troubles affaires se déroulent, en Russie, Anna Politkovskaïa assassinée et c’est guère mieux dans les autres républiques de cette région. Le nerf de la démocratie, de la civilisation, c’est le cerveau qui s’instruit, s’éduque, raisonne, observe, entend, critique, jauge. Autant dire que les propos de Sarkozy à Latran résonnent comme une baffe portée aux exigences démocratiques alors qu’on espère en 2008 une victoire démocrate aux Etats-Unis, mais rien ne sera réglé au fond car si la domination des castes, élites, mafias et autres oligarchies des affaires et de la politique se renforce, c’est dû aussi à cette étrange défaite des citoyens qui n’ont pas médité les règles universelles de la raison, de la gnose, et ne se souviennent pas de ces années 1930 et du terreau social qui a permis la montée des puissances anti-démocratiques.

En résumé, ce n’est pas le choc des civilisations, mais le choc contre la civilisation qui nous pend au nez si nous ne sommes pas vigilants et combatifs. A l’apprenti qui veut connaître l’éveil le moine bouddhiste dit « tu vois cet évier, commence par faire la vaisselle ! ». Au jeune qui veut changer le monde je dis « tu vois cette bibliothèque, prend un livre et lis-le ! »


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12 réactions à cet article    


  • Claude Simon Tzecoatl 2 janvier 2008 15:13

    Article un peu long, mais plaisant avec l’effort.

    Synthétiquement, donc : Economie : 2007, année de la dette, 2008, année des fuites Politique : 2007, année d’échec, 2008, année cuite etc, etc.


    • Bernard Dugué Bernard Dugué 2 janvier 2008 15:37

      Merci de l’effort de lire, l’écrire a demandé aussi quelques efforts.

      Je crains que mes suppositions soient exactes, vu les événements au Kenya (que j’ai omis car ils n’avaient pas atteint ce seuil lorsque j’ai rédigé le billet) et on apprend que les Américains sont pas passionnés par leurs prochaines élections, pourtant cruciale.


    • Claude Simon Tzecoatl 2 janvier 2008 22:50

      On se rend compte avec le temps que les « plus jamais » ceci, « plus jamais » cela, restent définitivement lettres mortes.

      Je conclurai votre article par un « plus jamais ’plus jamais’ » smiley


      • goc goc 3 janvier 2008 03:18

        bonjour

        et bonne année a tous les redacteurs et a tous les lecteurs

        bon article

        je serais encore plus « pessimiste » : pour moi 2008 sera l’année fatidique, celle de l’implosion de l’occident

        implosion economique d’abord, par la chute de l’economie US

        implosion politique de l’Europe par manque de pouvoir politique (surtout d’opposition à l’égémonie US). A cette défaite européenne, il faudra ajouter les conséquences politiques de 8 ans de pouvoir bushien obscurantiste additionné des mefaits du lobbying ultra-sionniste et ultra-fanatisé sur la politique moyen-orientale catastrophique des USA. Politique qui verra son implosion par la montée des oppostions internes (dont le NIE en est le dernier exemple), et à cause de cela, on risque de voir apparaitre la montée des « chefs de guerre » locaux, au detriment d’un pouvoir central fort

        MAI68 etait l’explosion de la civilisation occidentale par l’arrivée de jeunes qui avaient envie de se battre pour leur avenir. 2008 sera l’implosion de la civilisation occidentale par l’abandon de notre jeunesse a avoir un quelconque espoir, et son enfermement sécurisant dans un « loft » staracademisé proposant comme seul avenir de pouvoir devenir l’élu, d’un seul coup et sans effort, grace a quelques milliers de sms. Car dans notre monde actuel, la seule façon d’exister ne semble passer que par une existance télevisuelle, aussi éphémère soit-elle, et une capacité à consommer du LCD 102cm

        car tel l’orchestre jouant sur le Titanic, l’ex-propriétaire-futur-expulsable, mettra un point d’honneur a s’endetter une dernière fois, pour acheter l’objet qui seul peut prouver aux yeux du monde qu’on existe, le fameux écran plat full HD. Objet seul capable de rassurer notre homme qu’il existe bien quelque part entre le studio 102 et le studio 105, LA SOLUTION lui permettant de garder l’espoir de devenir un jour, quelqu’un

        bref 2008 sera le second effondrement du mur de Berlin, mais cette fois-ci du coté occidental


        • Blé 3 janvier 2008 07:39

          Je ne suis pas plus pessimiste que cela. Etant de condition modeste, j’ai appris très tôt à me contenter de ce que j’avais, et j’ai toujours peu.

          Les états européens, plus précisément l’aristocratie européenne, les élites politiques, économiques et médiatiques ont mis au service de l’économie de marché leurs peuples. Ces derniers ont du mal à trouver la démocratie dans une société qui se résume en tout et pour tout à des échanges marchands dans tous les domaines.

          Comment en serait-il autrement quand on constate que cette économie de marché est aussi contraignante pour les individus qu’un régime totalitaire (les crimes et la violence en moins). Mais celle ou celui qui ne suit le mouvement peut crever, d’ailleurs c’est ce qui se passe chaque année, des êtres humains meurent de froid sur l’autel de la déesse « économie de marché ».

          2008 ressemblera comme une petite soeur à 2007, les puissants pomperont peut-être un peu plus les peuples car il va falloir pallier aux conséquences des subprimes, il y aura un peu plus de violence entre les gens et entre les peuples, l’économie de parché en a besoin pour fonctionner correctement. Par conséquent, le plus grand nombre se rapprochera un peu plus du statut de « serf ».


          • chabou (---.---.229.103) 3 janvier 2008 10:30

            l’avenir sera exactement ce que nous en feronS, Aux etats de prendre leurs responsabilites, plus personne ne peut ignorer que le fleau international se nomme souffrance, mort, pillage de l’innocence, corruption, l’un des principaux fleaux qui perdurent pourtant les forces de la kafor se tiennent en alerte 24 h/24


            • chabou (---.---.229.103) 3 janvier 2008 10:31

              au tiktre des fleaus on peut aussi inscrire les sectes et les savoirs caches


            • Sigefroid 3 janvier 2008 14:10

              @ l’auteur : « Si comme le pense Foucault, la politique est la poursuite de la guerre par d’autres moyens »

              si mes souvenirs sont bons, il s’agirait plutôt de Raymond Aron... A vérifier smiley


              • Bernard Dugué Bernard Dugué 3 janvier 2008 14:23

                La proposition de retournement de l’aphorisme de Clausewitz figure dans le cours du 7 janvier 1976 de Foucault, donné au Collège de France

                Il faut défendre la société, Seuil, p. 16


              • Gilles 3 janvier 2008 22:13

                Peut être devriez vous écrire un peu moins d’articles et donner plus de fond à ceux que vous publiez ?

                ça sert à quoi d’écrire pour écrire, quitte à noyer un discours à la base intéressant dans un flot de banalités difficiles à supporter ?


                • pvincent 4 janvier 2008 07:49

                  très intéressant, merci de votre analyse.


                  • Claude Simon Tzecoatl 6 janvier 2008 20:24

                    La fin de la guerre semble synonyme de la fin de l’histoire, et du début de l’ennui.

                    Voilà pourquoi je ne compte pas trop sur elle en 2008, ni par la suite.

                    Même si la guerre économique outrepasse en volume (et parfois en intensité -violence-) la guerre militaire.

                    Mais la plus-value économique de demain est le savoir d’aujourd’hui, voilà pourquoi notre déclin peut être évité par une guerre de la connaissance. Elle n’est pas orchestrée comme l’économie, ses rouages méritent d’être mieux étudiés afin d’améliorer son efficience et de subordonner les soubresauts du monde à une résilience toujours renouvelée.

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