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#60 des Tendances

L’impôt, pas impotent pour tous !

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 « Les plus riches s’achètent le privilège de ne pas être soumis aux mêmes règles » en matière de fiscalité. À la suite de cette déclaration, Oxfam attaque l’État en justice pour « rupture d’égalité face à l’impôt ». Il faut dire que le système actuel « ne garantit plus suffisamment » l’équité devant la contribution citoyenne, estime l’ancienne ministre Cécile Duflot, qui dirige l’ONG. Selon elle, l’État mène une « politique fiscale qui épargne les plus fortunés ». Plus précisément, l’ONG a adressé une « demande préalable » à l’exécutif où elle réclame, d’une part, la « réparation » du préjudice lié à la « carence de l’État dans la garantie de l’égalité des citoyens devant le fisc  » et, d’autre part, l’adoption de mesures propres à y mettre un terme… je peux ajouter un « bonne chance Cécile ! » car faire venir tous ces ultra-friqués, payer leur éco, reviendrait à trouver une botte de foin, dans une tête d’aiguille…

Charité bien organisée, etc.

Un exemple de comment certains très fortunés, appelons-les des milliardaires, conçoivent l’utilisation de leur argent lorsqu’on en vient à la redistribution fiscale ? Qu’arrive un évènement de portée mondiale et l’on assiste instantanément à des déclarations en cascade, à une surenchère de promesses de dons pouvant s’élever à des centaines de millions d’euros. Si ces ultra-riches se disent prêts à payer pour la collectivité, ils n’entendent manifestement le faire que selon leur bon vouloir, en choisissant eux-mêmes la destination de leur fortune. En transformant l’impôt obligatoire en une charité privée et déductible, ils privent l’État de sa souveraineté fiscale. Ce n’est plus le consentement à l’impôt qui dicte l’intérêt général, mais le choix d’un très riche qui décide, au gré de ses affinités ou de sa communication, et même de ses caprices, si son argent doit aller là, ou-là plutôt que de financer l’école publique ou les hôpitaux.

Pour illustrer ce phénomène, l’épisode de l’incendie de Notre-Dame de Paris en 2019 reste l’exemple le plus spectaculaire. En l’espace de quelques heures, une poignée de grandes fortunes françaises a aligné des montants astronomiques et fait des promesses de dons, rendant Crésus bien minable à côté de ces donateurs.

À peine la dernière sirène de pompier éteinte, Bernard Arnault, première fortune de France, patron de LVMH, et sa famille ont immédiatement promis 200 millions d’euros. La famille Bettencourt Meyers (héritière du groupe L’Oréal), ne voulant pas être en reste, a également mis 200 millions d’euros sur la table. François Pinault (fondateur du groupe de luxe Kering) a quant à lui débloqué 100 millions d’euros. Au total, ces trois seules dynasties ont réuni un demi-milliard, plus vite qu’une soirée Téléthon en direct. Si on excepte cette foire d’égos, à qui lancera le chiffre le plus insensé, c’est là que le mécanisme du mécénat d’entreprise (loi Aillagon) fait grincer des dents les associations. En résumé : ce dispositif permet à une entreprise de déduire de ses impôts 60 % (et jusqu’à 40 % au-delà de 2 millions d’euros) du montant donné. Face au tollé politique provoqué par cette générosité soudaine, alors que les services publics manquaient cruellement de moyens, les deux milliardaires Arnault et Pinault ont renoncé à ces abattements. Quant à Bettencourt ? Je ne suis pas en cour afin d’en dire plus.

L’exemple montre le cœur du problème : qu’ils déduisent ou non, ces pleins aux as ont prouvé qu’ils disposaient d’une liquidité immédiate massive et d’un pouvoir d’arbitrage total… envoyant ainsi un petit message à nos gouvernants, et en pleurnichant au passage du manque de reconnaissance de la plèbe concernant leur générosité bien organisée.

Des dons, du mécénat, des fondations…

Proportionnellement à leurs revenus réels, les milliardaires français paient presque deux fois moins d’impôts que les cadres supérieurs ou les classes moyennes. C’est ce que démontre une étude historique de l’Institut des Politiques Publiques (IPP).

En France, l’impôt est progressif : plus on gagne, plus le taux augmente : il culmine à 46 % de taux d’imposition effectif pour les 0,1 % des plus riches. Mais au-delà, pour les ultra-riches, les 0,0002 % ou les milliardaires, le système devient régressif et le taux réel s’effondre à 26 %.

Dès lors, cette différence de taux d’imposition réel leur permet de conserver des liquidités colossales. Cet argent, qui échappe aux caisses de l’État, est alors réinjecté selon leur seul arbitrage dans des dons, du mécénat ou des fondations, leur offrant un pouvoir d’influence inédit sur la société et leur permettant de capitaliser encore plus, sous couvert d’homme généreux, bienfaiteur à la Bill Gates.

Ces richissimes peuvent choisir la destination de leurs capitaux, comme : la création de musées privés. Au lieu de financer des musées publics ou l’Éducation nationale. François Pinault a subventionné sa propre fondation d’art contemporain à la Bourse de Commerce à Paris ; de même, Bernard Arnault a fait construire la monumentale Fondation Louis Vuitton au bois de Boulogne. Ces structures privées profitent d’un rayonnement mondial immense tout en bénéficiant de réductions fiscales colossales sur leurs coûts de construction et de fonctionnement.

Pour ces hommes, disons-le, d’apparence assez commune, au niveau de l’égo, ça en jette : ce ne sont plus de vulgaires faiseurs de fric, mais des esthètes, des mécènes, équivalents des Médicis… faisant oublier leur allure falote de guichetiers de banque…

Pour d’autres : les voix de son maître.

C’est un nouveau sport d’une vingtaine d’années qui s’est popularisé parmi cette caste : acheter des médias à tour de bras afin d’imprimer sa voix, sa vision sur la société. Rodolphe Saadé (propriétaire de CMA CGM, qui a racheté le groupe Altice Média / BFMTV). La famille Dassault (Le Figaro). Vincent Bolloré (Vivendi / Canal+ / Europe 1). Xavier Niel (Le Monde). Ont investi massivement leurs profits dans des canaux d’information et ont su parallèlement capter les généreuses subventions. Une façon d’orienter le débat public avec de l’argent qui n’ira jamais abonder le budget général de la nation.

Enfin, il y a le mécénat idéologique et politique : des figures comme le milliardaire Pierre-Édouard Stérin (fondateur de Smartbox) ont ouvertement admis utiliser leur fortune personnelle et des structures de fonds (comme le fonds Périclès) pour financer des projets sociétaux, des écoles privées confessionnelles ou des candidats politiques ancrés très à droite, façonnant la société selon leurs convictions personnelles.

En clair :

Cette revue de figures devenues populaires, faisant les unes, de ces « je gagne beaucoup, je rends peu », qui décident monarchiquement, avec l’assentiment et les encouragements du pouvoir en place, de : « C’est mon argent, et je décide seul si cette année, la priorité de la France est de rebâtir des vieilles pierres ou de soigner des malades. »

Dans un pays « démocratique et égalitaire » où l’impôt est obligatoire pour tous, ça la fout un peu mal, non ?

Il y aurait peut-être…

Face à ce constat d’impuissance des États, la réponse ne réside plus dans le repli national, mais dans une coordination fiscale internationale.

L’argument massue des gouvernants pour justifier leur inaction a toujours été la menace du chantage à l’exil fiscal : « Si on les taxe, ils partiront ailleurs ». Pour briser définitivement ce logiciel néolibéral, plusieurs économistes, emmenés par Gabriel Zucman (directeur de l’Observatoire fiscal de l’UE), ont théorisé un mécanisme imparable : l’impôt plancher ou « taxe Zucman ».

Son mécanisme : il s’agirait d’imposer un taux minimum effectif de 2 % sur le patrimoine net des ultra-riches possédant plus de 100 millions d’euros. Ce qui engendrera un rendement énorme : appliqué au niveau mondial, cet impôt sur les quelque 3 000 milliardaires de la planète rapporterait près de 250 milliards de dollars par an. À l’échelle de l’Union européenne, sa mise en œuvre rapporterait 67 milliards d’euros à l’année.

Ce sont des sommes astronomiques immédiatement mobilisables pour financer les services publics en crise et la transition écologique.

Ce beau projet, cependant, a un problème : le freinage des quatre fers de cette oligarchie, habituée à faire la pluie et le beau temps et à s’inviter à la table de l’Élysée sans tambour ni trompette ; il n’y a qu’à voir le PDG de BlackRock en visite, avec ses airs de propriétaire, et Macron, tout fébrile, descendant les marches du perron.

La caste politique reste tributaire de « ces gens-là »… et chez ces gens-là, Monsieur,

On n’vit pas, Monsieur, on ne vit pas, on triche.

Georges ZETER/ octobre 2026

SOURCES

1. https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/10/13/les-plus-riches-s-achetent-le-privilege-de-ne-pas-etre-soumis-aux-memes-regles-oxfam-attaque-l-etat-en-justice-pour-rupture-d-egalite-face-a-l-impot_6792809_823448.html

2. https://www.ipp.eu/publication/note-ipp-n92-quels-impots-les-milliardaires-paient-ils/

3. https://www.ipp.eu/quels-impots-les-milliardaires-paient-ils/

4. https://www.ipp.eu/en/publication/what-taxes-do-billionaires-pay/

5. https://www.lemonde.fr/societe/article/2019/04/16/dons-pour-notre-dame-de-paris-c-est-la-collectivite-publique-qui-va-prendre-en-charge-l-essentiel-du-cout_5450972_3224.html

6. https://www.lemonde.fr/economie/article/2019/04/18/les-200-millions-donnes-a-notre-dame-de-paris-par-bernard-arnault-ne-seront-pas-defiscalises_5452104_3234.html

7. https://www.latribune.fr/depeches/reuters/KCN1RT0X7/notre-dame-la-famille-pinault-renonce-a-l-avantage-fiscal-lie-a-son-don.html

8. https://www.lemonde.fr/idees/article/2019/04/19/notre-dame-suspicions-autour-d-un-elan-de-generosite_5452319_3232.html

9. https://entreprendre.service-public.gouv.fr/vosdroits/F22263

10. https://www.economie.gouv.fr/entreprises/gerer-sa-fiscalite-et-ses-impots/limpot-sur-les-benefices-ir-et/mecenat-donnez-des

11. https://www.culture.gouv.fr/thematiques/mecenat/entreprises/le-regime-fiscal-general

12. https://www.legifrance.gouv.fr/codes/article_lc/LEGIARTI000048806502/2024-01-01

13. https://www.pinaultcollection.com/fr/boursedecommerce

14. https://www.fondationlouisvuitton.fr/

15. https://rsf.org/fr/qui-poss%C3%A8de-les-m%C3%A9dias-en-france

16. https://rsf.org/fr/concentration-des-m%C3%A9dias-en-france-la-proposition-de-loi-taill%C3%A9-polian-pose-des-garanties

17. https://www.lemonde.fr/economie/article/2023/12/26/2023-annee-de-grandes-man-uvres-dans-les-medias-francais_6207783_3234.html

18. https://www.lemonde.fr/actualite-medias/article/2026/06/10/l-actionnariat-du-groupe-le-monde-en-2026_6700443_3236.html

19. https://www.lemonde.fr/economie/article/2026/05/14/avec-cma-media-rodolphe-saade-batit-un-empire-mediatique-aso-et-m6-en-ligne-de-mire_6688993_3234.html

20. https://www.lemonde.fr/politique/article/2024/07/21/le-plan-du-milliardaire-pierre-edouard-sterin-pour-permettre-la-victoire-de-la-droite-et-de-l-extreme-droite_6254183_823448.html

21. https://www.lemonde.fr/politique/article/2026/07/15/financement-prive-des-politiques-publiques-la-galaxie-sterin-dans-le-viseur-d-une-commission-d-enquete-du-senat_6723530_823448.html

22. https://www.senat.fr/compte-rendu-commissions/20260601/ce_politiques_publiques.html

23. https://gabriel-zucman.eu/we-need-to-tax-billionaires/

24. https://www.lautjournal.info/20251113/zucman-explique-sa-taxe

25. https://www.senat.fr/enseance/2025-2026/138/Amdt_I-1734.html

26. https://www.assemblee-nationale.fr/dyn/docs/CRCANR5L17S2025PO59048N082.raw

27. https://www.lemonde.fr/idees/article/2025/02/16/le-temps-est-venu-de-soumettre-les-tres-grandes-fortunes-a-un-taux-minimal-d-imposition-l-appel-de-personnalites-derriere-gabriel-zucman_6548952_3232.html


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