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Accueil du site > Tribune Libre > La cavale..., être et durer

La cavale..., être et durer

En I971, Daniel Simon commet un cambriolage, mais ne voilà t-il pas que sa petite amie le dénonce... Malgré le faible butin il prend peur et s’enfuit. Il sera condamné par contumace à la réclusion à perpétuité ! Plus question pour lui de réapparaître, il va vivre de petits boulots se déplaçant en Italie, au Maroc, d’où il changera plusieurs fois d’identité. Un jour, il opte pour le Canada, pays où il restera 20 ans et dont il finira par prendre la nationalité. C'était compter sans le mal du pays qui le poussa à revenir en France où il était toujours recherché (la prescription ne « joue » pas pour une peine par contumace). Désirant rompre le silence, il publie son histoire aux éditions J. Bertour sous le titre « Contumace ». Ce livre lui vaudra le prix de la liberté et révélera qu’il travaillait auprès du ministre de la justice !

 Il existe différents types de cavales : le détenu qui s'enfuit de la prison ou lors de son transfert, qui ne rentre pas d'une permission de sortie, le justiciable qui ne se présente pas à son procès, celui qui a déménagé et n'a jamais reçu la convocation de justice, l'auteur d'un délit qui n'a pas été placé sous mandat de dépôt. En France, plus de 12.000 peines d'emprisonnement attendent d'être mises à exécution, 35.000 individus sont inscrits dans le Fichier des personnes recherchées que les hommes de la Brigade d'exécution des décisions de justice sont chargés de retrouver. La durée de la traque n'est pas indéfinie, des délais de prescription existent, 5 ans pour un délit et 20 ans pour un crime. Le délai court à partir de l'expiration du délai d'appel et à condition que le jugement ait été signifié...

« L’homme est un animal d’habitudes ». La plupart des fugitifs conservent leurs anciennes habitudes de vie. C’est l'exemple du voyou en cavale qui va rendre visite à sa petite amie, téléphoner à ses proches ou renouer avec des comparses. Un financier suisse impliqué dans d'importants blanchiments d'argent et faisant l'objet d'un mandat d'arrêt international, vivait dans un hébergement d'urgence pour SDF depuis mai 2014 à Saint-Raphaël.... Il avait pour habitude de jouer à la pétanque chaque après-midi sur le terrain de boules de Beaurivage, habitude qui a fini par le trahir (mars 2016).

Pour avoir une chance de « disparaître », il faut modifier ce comportement, changer d’identité, de profession, de hobby, de pays, ne plus tremper ses tartines dans le breuvage ni porter un pull jeté sur les épaules les manches nouées autours du cou, habitudes typiquement françaises. Dans la plupart des cavales, le fugitif va chercher un milieu dans lequel il se reconnaît, cercle amical, un quartier, une communauté de vie, linguistique, etc. Gilles Camera Silens, 55 ans, s'est présenté de lui même à la justice en novembre 2016 ; il vivait sous un nom d'emprunt depuis 28 années à Lisbonne où il avait ouvert un magasin de disques. Il voulait « retrouver son identité » et ne plus avoir à « tricher » avec ses amis ni sa compagne, et voir ses enfants. Ce musicien avait cambriolé un dépôt de la Brink's à Toulouse en avril 1988 en compagnie d'une dizaine de complices. Aucun des mis en cause n'appartenait à la pègre.

Le choix du pays de destination dépend de l'herméticité des frontières (il est souvent préférable de franchir une ou plusieurs frontières terrestres en empruntant des voies secondaires et indirectes avant d'embarquer dans un port ou aéroport), des finances disponibles, de la possibilité d'y vivre, d'y travailler et de se fondre parmi sa population. Peut être ignorez-vous qu'il est possible d'épouser un(e) ressortissant(e) d'un pays étranger membre de l'espace Schengen sans que les autorités françaises en soient averties et obtenir la nationalité afin de pouvoir voyager avec un vrai passeport sous un nouveau patronyme si vous avez choisi l'adoption de son nom ! Il est plus facile pour une femme de disparaître que pour un homme, elle pourra être entretenue et ne jamais avoir affaire à l'administration.

Les administrations ne connaissent même pas le nombre de clandestins qui séjournent illégalement sur leur sol alors que certains ont des mines plus que patibulaires ; cela pour vous dire qu'il est facile de vivre de nombreuses années dans certains pays sans jamais attirer l'attention des services de polices ou de gendarmerie. Il suffit de ne jamais conduire de véhicule pour échapper à un contrôle routier inopiné, de ne pas faire parler de soi, d'être respectueux des citoyens, de l'environnement, d'avoir un faciès en accord avec les natifs, ne jamais fréquenter d'endroits à risques ni de lieux hyper-sécurisés, de ne tremper dans aucun délit, fut-il mineur. De rejoindre le bercail en décrivant un itinéraire de sécurité afin de s'assurer de ne pas être suivi, envisager les différentes façons de quitter le lieu de vie pour rejoindre une planque de secours.

S’il s’agit de s’implanter dans un pays étranger et non d'y séjourner temporairement afin de brouiller mieux les pistes, il faut envisager la délivrance de vrais documents à partir de faux ou de fausses déclarations (affaire Sirven). Luc G, né à Saint-Laurent du Maroni, a revendu 22 fois son identité à partir d'un acte de naissance ! Dans de nombreux pays, il est possible de se faire délivrer d'authentiques documents à partir de fausses déclarations... En ce qui concerne la location d’un appartement, l’acquisition d’un téléphone portable (il existe dans tous les pays, des numéros non attribués qui sonnent dans le vide..., à recommander si on ne veut pas acquérir un téléphone mais être en capacité de donner un numéro fictif) et autres actes de la vie courante, les employés n’ont qu’une chose en vue, faire du chiffre. C’est tout juste s’ils regardent le document d’identité présenté. Si être en possession d'une carte platine rassure le commerçant, elle attire la suspicion du douanier. Tout est affaire de mesure, « le diable se cache dans les détails ».

Le fait de franchir les frontières peut corser les recherches, mais se faire passer pour un étranger implique généralement un minimum de connaissance de la langue parlée. La connaissance d'une langue, aussi parfaite soit-elle, peut trahir le fugitif réfugié dans un pays utilisant la même langue que celle du pays dont il se dit originaire. Les nationaux peuvent déceler des anomalies et particularismes linguistiques très fins pour peu qu’ils y prêtent attention. Pour obvier ce risque, il faut se présenter ressortissant de tel pays, mais jamais dans le dit pays. Si je me dis anglais, je pourrai le faire dans une grande ville internationale, mais surtout pas en Angleterre ni dans un pays anglophone (Australie, États-Unis, etc,). Pourquoi un francophone ne pourrait-il être que Canadien, Belge, ou Suisse, la langue française est la langue officielle de 33 pays et représente 200 millions de locuteurs. De nombreux Français de type caucasien sont porteurs d’un passeport issu de la cinquantaine de pays francophone, Côte d’Ivoire, Sénégal, etc. Le fugitif peut invoquer une naturalisation ou une bi-nationalité, de quoi brouiller les pistes, d’autant plus s’ils s’agit de pays non adhérents à l’Organisation internationale de police criminelle (OIPC) plus communément appelée Interpol (188 pays membres) n'ayant signé aucun accord d'extradition judiciaire avec la France.

Le principe des équivalences des diplômes peut être dévoyé pour obtenir une équivalence sans diplôme. Il arrivait aux tribunaux londoniens de désigner le « professeur » Baluchi, docteur es-sciences et médecine, consultant en psychiatrie et neurochirurgie comme expert. Son diplôme en poche, un faux acheté aux États-Unis, il avait ouvert son cabinet dans un quartier chic de la capitale, supercherie qui lui rapportait 500 000 euros par an ! Si l'homme ne dispose pas de titres universitaires mais qu'il dispose des talents d'un artisan dans les métiers du bâtiment, il ne devrait pas éprouver beaucoup de difficultés à trouver des missions en interim. Le fugitif pourra se doter d'une identité numérique visant à accréditer une nouvelle identité, une profession, un parcours étudiant, etc, mais avec la plus extrême prudence. Si la doublette est bien choisie, il est possible de partir en vacances avec un passeport en poche ! La pratique d'une profession libérale est prisée. S'il s'agit d'un docteur en médecine, il peut opter pour une identité qui n'est pas la sienne et s'appuyer sur un réseau de confrères pour des remplacements. Le médecin Antonio Camino, de son véritable patronyme Michele d’Auria, qui soignait l’abbé Pierre, était recherché par la justice italienne depuis 1990 pour des faits de terrorisme !

Avant de voir comment modifier son apparence, il y a un point important à rappeler, comment se faire tout petit lorsque cela nous arrange, technique que nous avons tous expérimentée lorsqu'on voulait se soustraire à la question d'un professeur. L'esprit faisait le vide et l'activité était suspendue. Tout dans notre comportement visait à éviter d'attirer l'attention. Le fugitif ne doit adopter aucun comportement capable d'attirer l'attention sur lui : ne pas être bruyant, ne pas occuper trop de place, se déplacer en conformité avec la situation, éviter le contact visuel, etc. Le fugitif s'apercevra que les gens alentour ne lui prêtent guère plus d'attention qu'à un garçon de café. Mettez une blouse blanche, portez un stéthoscope autour du cou, et dans n'importe quel hôpital on vous prendra pour un médecin. Il est dans la nature humaine d'identifier les individus dans un contexte et à travers des stéréotypes, il n'en faut pas plus pour cataloguer une personne et en oublier les détails signifiants. Le « déguisement » fonctionnera d'autant mieux qu'il sera éloigné du style de vie habituel. Ainsi, si nous revoyons la personne dans un contexte différent de celui de la première fois, nous éprouvons quelques difficultés à nous la rappeler.

Il faut commencer par analyser son comportement (autoscopie) et distinguer : l'image que l'on croît donner - celle que l'on voudrait donner - l'image que l'on donne véritablement et celle que les autres attendent de nous. Un simple détail suffit à modifier l'expression et le signalement d'une personne. Pour localiser la partie significative la plus identifiable, il convient de diviser le visage en 3 zones verticale (haute, médiane, base), de face et de profil. Des modifications au niveau des yeux, des sourcils, une barbe, sont parfois plus importantes que des modifications générales au niveau du visage. Certains collent leurs paupières supérieures afin de modifier la forme de l'œil, se redessinent les sourcils, portent des lentilles colorées. D'autres comblent un interstice entre des dents avec une résine (disponible en 12 teintes), changent leur carnation avec un peu de teinture d'iode, dissimulent leurs tatouages sous du fond de teint, se laissent pousser barbe ou moustache pour modifier la forme du visage, les proportions, ou dissimuler une caractéristique. Se méfier des lunettes de soleil qui délivrent une allure inquiétante, leur préférer une paire de lunettes de « vue » ou des lentilles. La chevelure, sa longueur, sa teinte et la coupe sont des éléments facilement modifiables qui peuvent influer sur la manière dont les autres nous perçoivent, et surtout apporter une correction esthétique (front bas, bombé, etc.). Il est plus facile de modifier sa coupe de cheveux que d'avoir recours à un postiche, excepté pour les chauves ou en cas d'une calvitie. Si vous observez les 12 " déguissements " utilisés par Mesrine, vous constaterez qu'il est passé à côté de deux parties très facilement identifiables.

La tenue vestimentaire est capable de répondre à plusieurs impératifs : éloigner les regards du visage - se faire classer dans une catégorie socio-professionnelle - se fondre dans un milieu - dissimuler une caractéristique, une déformation. Ne jamais paraître trop séduisant ni négligé pour ne pas attirer l'attention sur soi. Toujours opter pour un juste milieu et penser à estomper une caractéristique particulière, à moins de vouloir en créer une. Les accessoires sont tout aussi importants : montre, bagages, alliance, photographies familiales, etc., doivent accréditer le rôle. Gare ! certains accessoires pourraient paraitre étranges dans les bagages et attirer l'attention d'un douanier.

Pensez à ces acteurs qui travaillent leur rôle en se mettant nuit et jour dans la peau d'un personnage jusqu'à devenir cet autre ! Le fugitif doit devenir cet autre et dégager une personnalité aux antipodes de l'ancienne. S'il était grand fumeur, il pourra en profiter pour cesser de fumer. Se méfier de l'alcool et de la drogue qui tendent à lever les inhibitions. Rien n'est jamais joué d'avance, sinon aucune équipe sportive ne se livrerait à une compétition. Un Japonais a vécu 38 ans en Israël avec un visa de tourisme valable un mois ! Certains sont allés jusqu'à organiser leur propre disparition en laissant supposer à un décès... Le challenge est peut-être plus facile qu'on ne le croît. Une femme originaire de l'ex Allemagne de l'Est portée disparue depuis 12 ans, fut découverte en janvier 2009 au beau milieu d'une forêt bernoise. Elle vivait là, dans un abri de fortune se composant d'une toile de tente et de parapluies, et se déplaçait entre la France, l'Italie et la Suisse, vivant toujours dans les mêmes conditions (nomadisation)...
 

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3 réactions à cet article    


  • velosolex velosolex 17 septembre 2018 23:02

    Intéressant. 
    C’est bien beau de disparaître des radars, mais la mort juridique peut rapidement à une forme de mort affective, cérébrale, à partir de cette perte identitaire. C’est ce qui est arrivé semble t’il à ce malfrat réfugié au Portugal. 
    Une autre dimension qui fait sortir parfois le renard du bois : La mythomanie...A qui raconter non seulement son histoire, mais aussi ces coups ?...
    Les don Juan ont besoin du regard des autres, et Mesrine, un mythomane, a fourni lui même les éléments pour qu’on le rattrape. 
    Les violeurs en série adorent eux aussi laisser des éléments d’identification. Une façon de montrer qu’ils sont les plus forts, et de rester dans le jeu, tous comme les maîtres faussaires laissent le plus souvent une signature cachée, dans le Vermeer qu’ils auront inventé. 
    J’ai regardé ce soir « l’horloger de saint paul », de Tavernier à la télé. Un peu endormant dans la réalisation, mais le plus intéressant vient des marqueurs sociologiques : Le parler, les échanges, la façon de s’habiller,de s’indigner, le décor bien sûr de Lyon 1974.avec ses usages, cigarettes et rouge obligés....A des années lumière de la notre...Finalement, c’était encore l’après guerre, et on ne le savait pas......Un scénario de Simenon. Simenon adorait les histoires de substitution, de fugues, de double identité. Il y a puisé énormément de romans. Un matériel qui nous fascine car il plonge au cœur des fantasmes plus ou moins inconscients de chacun : Refaire sa vie, ou la recommencer. Une névrose dont les gens ne voient la plupart du temps que le coté Glamour et aventureux. 

    • Desmaretz Gérard Desmaretz Gérard 18 septembre 2018 01:24

      @velosolex
      Bsr, bien vu, un ego exagéré entrave les capacités cognitives et intellectuelles allant à l’encontre de l’action.


    • velosolex velosolex 18 septembre 2018 10:14

      @Desmaretz Gérard
      Bien des individus ne s’adaptent pas à un simple déménagement. C’est dur de ne plus être reconnu par le boulanger du coin. Le plus dur étant de ne plus être reconnu par soi même dans la glace de sa salle de bain, quand on change de visage. La dimension psychologique est ignorée souvent des auteurs de roman policier. L’identification à des exemples fascinants peut être un moteur de passage à l’acte chez certains malfrats,malins dans leurs méfaits, mais mièvres dans leur élaboration. J’ai été très étonné en lisant « Gomora » de Salviano, que des mafieux avaient changé leurs technique de tirs en voyant des fictions, tels « Le parrain » ..Plusieurs d’entre eux ont été jusqu’à copier leur villa sur celle de Scarface, par exemple, proposant à l’architecte, j’allais écrire « le metteur en scène » le CD du film pour qu’il « fasse pareil »....Des égos surdimensionnés donc collé à une inculture et une bêtise crasse, produisant parfois leur interpellation. La criminalité ne nait elle pas souvent d’un déséquilibre disharmonieux. ?

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