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Accueil du site > Tribune Libre > La disparition de la Caravelle Ajaccio-Nice

La disparition de la Caravelle Ajaccio-Nice

Dans un courrier adressé au Président E. Macron fin d'octobre 2023, Mathieu Paoli, le président de l’Association des Victimes du Crash de la Caravelle Ajaccio-Nice lui rappelle sa promesse du 9 septembre 2019 sur la levée du Secret-Défense. « Les familles attendent de votre part de nous libérer de ce lourd fardeau si pénible à supporter depuis le jour où les 95 victimes dorment à 2.300 mètres dans les abysses au fond de la Méditerranée… Vous êtes le seul à pouvoir le faire, et vous pouvez très bien comprendre ce que vivent les membres de notre association et toutes les familles et amis ».

Le 11 septembre 1968 la Caravelle III SE-210 F-BOHB numéro de série 244, en provenance de Marseille-Marignane se pose à 9 h 11 sur l'aéroport d'Ajaccio Napoléon-Bonaparte. L'appareil doit assurer le vol AF 1611 Ajaccio-Nice, départ prévu 10 h 05 (heure locale). Le 7, un mécanicien d'Air-France ayant constaté la détérioration des ailettes du réacteur droit de l'appareil, celui-ci a été remplacé le lendemain. L'appareil décolle à 10 h 09 avec aux commandes un équipage chevronné, le Cdt de bord totalise 8.837 heures de vol dont 2.054 sur Caravelle.

- 9 h 09 (heure GMT) AJ : « Hotel Bravo, votre décollage en piste 09, rappelez en passant le point Alfa Juliette ».

- 9 h 12 AJ : cap sur Bravo en montée vers 160 (centaines de pieds soit 4.800 m) Vous contactez Marseille 124,3 (fréquence en MHz). Caravelle : Au revoir.

- 9 h 26 Caravelle : Bonjour, Cent soixante à Bravo, demande à descendre. Marseille : Autorisé à descendre dès maintenant vers 90 (2.700 m) Neuf zéro. Caravelle : Quittons cent soixante vers quatre-vingt dix.

- 9 h 28 MAR : Hotel Bravo. Cent vingt. Caravelle : Oui. Vous venez de passer Bravo maintenant seulement. Bon moi je ne me fie qu'à mes instruments. MAR : Non, vous êtes passé Bravo maintenant il y a 30 secondes.

- 9 h 29 : Caravelle : Hotel Bravo au niveau quatre-vingt-dix. MAR : Hotel Bravo Roger. Autorisé soixante-dix (2.100 m) sept zéro. Vous avez passé le point Charlie ? (NdA : l'absence de forme interrogative laisse un doute).

- 9 h 30 m 20 : Caravelle : Nice Hotel Bravo. On a des ennuis, pouvez-vous me faire une approche directe ? MAR : Hotel Bravo. Alors autorisé vers soixante-dix, vous contactez Nice Approche immédiatement cent vingt-cinq (MHz). Caravelle : sur Novembre Charlie. On a le feu, hein.

- 9 h 31 m 10 Caravelle : Nice Hotel Bravo. Sommes au niveau cinquante (2.700 m)-

- 9 h 31 m 20 Caravelle : Nice Fox Hotel Bravo. Nice : Fox Hotel Bravo. Caravelle : J'ai des ennuis. NC : Je vous écoute. NC : Je vous écoute. NC : Je vous écoute.

- 9 h 31 m 41 Caravelle : Nous demandons atterrissage d'urgence où vous voudrez.

- 9 h 31 m 46 Caravelle : Nous avons le feu à bord, nous demandons atterrissage d'urgence.

- 9 h 32 m 02 Caravelle : Nous sommes en vue du sol en bonne visi.

- 9 h 32 m 28 Caravelle : (rien à faire) on va se crasher si ça continue.

A 9 h 33 l'écho radar s’efface des écrans. Le Centre régional opérationnel de la surveillance et du sauvetage en méditerranée est alerté : « Caravelle en feu, axe Nice-Ajaccio. Contact perdu à 20 milles nautiques dans le sud du cap d'Antibes à environ une vingtaine de NM de sa destination  ». La chaîne Search And Rescue est déclenchée. Tous les bâtiments présents dans les parages se portent sur zone. A 11 h 22 (GMT) le Constellation SAR repère une nappe de kérosène et des débris par 43°17'07" Nord et 7°13'25" Est. La Caravelle s'est abimée en mer à près de 800 km/h (ce qui correspond à sa vitesse de croisière) et s'est disloquée. Aucun survivant parmi les six membres d’équipage et les quatre-vingt-neuf passagers.

Les corps et les débris sont localisés dans un cercle d’environ 500 mètres. Les médecins légistes chargés d'identifier les victimes relèvent : «  beaucoup de corps des passagers ont été sectionnés à la hauteur de la ceinture. La plupart des passagers étaient donc attachés à leur fauteuil au moment où la Caravelle a percuté contre la surface de la mer. Ce détail, ajouté au fait que les ceintures de sauvetage retrouvées sur les lieux avaient été sorties de leur enveloppe, renforce l'hypothèse selon laquelle le commandant de bord a eu le temps de demander aux passagers d'appliquer les consignes classiques de sécurité ».

Tout aéronef emprunte des couloirs aériens répertoriés et surveillés du décollage à l'atterrissage (tour de contrôle - radars d'approche et en route). Le commandant de bord et le copilote sont renseignés sur leur position par le VHF-Omnidirectional Range. Il n'est pas rare que la position indiquée par le VOR diffère légèrement de celle des radars (précision VOR 2 à 4°). Le pilote assure donc une liaison VHF (HF au-dessus des océans) et le commandant de bord se signale à chaque « point de report » (généralement un méridien). S'il ne le fait pas et ne répond pas à l'appel dans la minute qui suit, une alerte est diffusée (121,5 fréquence civile et 243 MHz militaire) à tous les appareils se trouvant dans la zone. L'appareil est équipé de balises à activation manuelle ou automatique et de « boîtes noires » qui enregistrent les conversations et les données du vol.

Le 21 septembre Paris-Match titre «  Les 268 secondes d’agonie de la Caravelle Ajaccio-Nice  ». L'article soulève plusieurs hypothèses : le court-circuit d’un chauffe-eau - une cigarette mal éteinte jetée par un passager dans le récipient des serviettes usagées - la mise à feu d’un engin incendiaire - l’impact d’un missile d’exercice. «  Des exercices militaires se déroulaient dans la zone où se trouvait l’appareil ». Le jour de la parution de l'article, l'équipage du poste de pilotage de la Caravelle Marseille-Tunis a son regard attiré par une traînée lumineuse qu'il identifie étant un missile. «  Si nous avions décollé vingt secondes plus tôt, nous aurions été à portée du missile attiré par les 600 degrés de sortie des réacteurs  », tir confirmé le jour-même par les militaires.

La France dispose de trois centres d'essais, Saint-Médar-en-Sallies (33) - Biscarosse (44) et l'île du Levant (83). Le Groupe Technique d'Engins Spéciaux et le Centre d'Essais et de Recherche d'Engins Spéciaux ont été regroupés le 13 juillet 1968 pour créer le Centre d’essais de la Méditerranée placé sous l’autorité de la Direction des recherches et moyens d'essais. La Direction Générale à l'Armement occupe environ 90 % de l'île (la plupart du personnel est civil). Le CEM dispose de la base du Levant, d'un établissement technique au Mourillon et de la station de mesures radioélectriques du Mont agel.

Le CEM teste plusieurs types de munitions : roquettes, torpilles, missiles Terre-Air-Mer (français et étrangers) et participe à l'instruction des militaires. Les missiles testés, essais constructeurs - qualification - homologation - réception sont tirés depuis l'île du Levant, du polygone de la Renardière (presqu'île de Saint-Mandrier) ou à partir d'un navire (Ile d'Oléron et Suffren). Le CEM teste à cette période le missile Masurca (MArine SURface Contre-Avions) développé par la Direction Technique des Constructions Navales et la société des engins Matra.

Les campagnes de tirs font l'objet de Notice to airmen diffusées à l'attention de l'aviation civile et d'AVURNAV affichées dans les capitaineries. L'île du Levant est en zone aéronautique P 63 (Prohibited) ; tout survol est interdit pour tout aéronef non autorisé. L'espace aérien Ajaccio-Nice est utilisable entre FL 55 (flight level 1.700 m) et FL 200 (6.000 m). La vitesse de croisière de Caravelle avoisinne les 432 nœuds (environ 7 NM par minute). A t-elle quitté ce couloir réservé à la navigation ? Les échanges radios entre 9 h 28 et 9 h 30 laissent un doute.

Un témoin affirme avoir vu la Caravelle : « virer sur l'aile droite et amorcer une courbe sur la rade de Cannes de manière à se mettre face à l'est ». Son épouse de préciser " La fumée semblait sortir de dessous l'avion, près de l'avant. En tout cas nous ne distinguions plus le nez de l'appareil. La fumée enveloppait le reste ». Un autre rapporte : « alors qu'elle sortait des nuages et descendait, tout d'un coup je vois une lueur bleu clair qui est venue frapper le réacteur gauche de la Caravelle, le droit était vers la mer. Puis il y a eu une lueur blanche. (...) Ça a duré deux à trois secondes, puis il y a eu une traînée noire, noire comme de l'essence ou quand vous faites brûler des pneus. Il y a eu des explosions. Une première, à mon avis c'est le réacteur qui été touché et qui a explosé " et d'évoquer une seconde explosion sur réacteur droit et la présence de flammes pendant un quart d'heure. Le quotidienne la Marseillaise : « Le feu aurait pris dans la soute à bagages et aurait atteint les commandes des dérives, les systèmes de sécurité n'ayant pas fonctionné ».

Une enquête est ouverte par le Bureau d'Analyses et Accidents. Les résultats servent à apporter les correctifs afin d'améliorer la fiabilité des appareils et la sûreté du transport aérien (l'enquête judiciaire cherche les responsabilités). Campagnes de recherches à la mer : du 12 au 30 novembre 1968 - campagne photographique du 23 mars au 17 avril 1969 - plongées du bathyscaphe Archimède les 1 et 22 mai qui n'aperçoit aucun débris - du 15 novembre au 15 décembre - chalutage du 25 mars au 13 avril 1971. Une dizaine de tonnes de débri et d'objets reposant par 2 000 à 2 600 m de fond furent remontés (masse de la Caravelle III 48 tonnes). La boîte noire contenant les données du vol est «  inutilisable par son séjour dans l’eau de mer  ».

Le jeudi 30 avril 1970 un missile Masurca (MArine SURface Contre-Avions) développé par la Direction Technique des Constructions Navales et la société des engins Matra, s’écrase dans une pinède du quartier de la Fosette au Lavandou ! « C’est un miracle qu’il n’y ait eu ni morts, ni blessés » (Nice-matin). Le missile tiré à partir du bâtiment Île d’Oléron devait se diriger en direction de la Corse à la poursuite d'une cible téléguidée distante d'une cinquantaine de kilomètres. « Pour des raisons encore mal connues, il a échappé brusquement au contrôle du poste de tir et il s’est dirigé vers la côte varoise » (Le Monde). Le missile était dépourvu d'un système d’autodestruction en vol... Le 4 mai 1970, « le conseil municipal du Lavandou a voté à l‘unanimité une motion demandant que les tirs de ces projectiles téléguidés de façon trop incertaine aient lieu le plus loin possible des côtes ». Le 21 octobre 1970 une cible s'écrase à quelques centaines de mètres de Bormes-les-Mimosas.

Lors de tirs d'essais de missile sol-air et air-air, une cible-téléguidée (portée 250 km) est catapultée. La CT 20 entrée en service en 1957 est mue par réacteur et dispose d'un transpondeur qui permet d'en connaitre la position et l'altitude à chaque instant. La cible est récupérée, remise en état et réutilisée. A signaler que le radar du trafic aérien ne mentionne aucun autre écho que celui de la Caravelle.

Le rapport officiel du BEA publié au Journal Officiel le 14 décembre 1972 mentionne qu'un incendie a touché les toilettes et la cuisine situées à droite de l’appareil. «  Au moment où le foyer de l’incendie a été décelé, le dégagement de vapeurs toxiques était déjà tel qu’il interdisait à l’équipage l’accès à cette partie de l’avion. (...) Une collision avec un missile aurait, selon toute vraisemblance, causé des dommages majeurs à la structure de l’avion et celui-ci ne serait pas resté contrôlable pendant une durée supérieure à 3 minutes  ». (Rapport consultable : https://www.bea.aero/docspa/1968/f-hb68&nbsp ;&hellip ; 680911.pdf). Faut-il faire un rapprochement avec le feu dans le compartiment électrique du vol Marseille-Hassi Messaoud du 28 juillet 1969 et celui du 3 janvier 1971 qui serait parti d'un chauffe-eau des toilettes arrière d'une Caravelle stationnée sur le tarmac d'Orly ?

Une ordonnance de non-lieu est rendue le 26 juin 1973, inacceptable pour les familles. La Caravelle a pu être touchée par un missile. Le rapport est contesté  : «  il est truffé d’erreurs  ». Aucune mention à propos du journal de bord de la frégate Suffren dont une page à la date du 11 septembre semble avoir été modifiée, voire remplacée, et aucune mention de l'absence de la feuille de la Zone d’exercice ou d'expérimentation. La prescription est acquise le 26 juin 1976.

En 2011 « un secrétaire militaire de la Préfecture maritime de Toulon affirmant avoir dactylographié un rapport classé Secret-Défense mentionnant que le vol 1611 avait bien été abattu par un missile français après une erreur d’identification de cible ». Suite aux demandes des défenseurs des familles portant sur la levée du Secret-Défense, la Ministre de la Défense, Mme Florence Parly, leur a rappellé : « Une première liasse d'une vingtaine de pièces ont été transmise le 9 juillet 2019 suivie de documents complémentaires provenant de différents services du ministère des Armées au mois d'octobre 2019. Faute de document classifié répondant à la demande du magistrat, le ministère des Armées n'a pas de raison de saisir la Commission (du secret) de la défense nationale, chargée de donner un avis sur l'éventuelle déclassification de documents ». Une correction, une précision, une information ?

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11 réactions à cet article    


  • S. Lampion Grincheux 23 novembre 2023 08:36

    Secret défense + raison d’état = motus + bouche cousue


    • armand 23 novembre 2023 09:55

      J’étais là bas quand cela s’est passé et je connaissait les gens de l’escorteur qui a fait le tir.

      Ils disaient : « on pratique le tir au journal, tu tirs puis le lendemain dans le journal tu regardes ce que tu as touché »


      • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 25 novembre 2023 15:56

        @armand
        Ben voyons ...mais bon .


      • Bendidon ... bienvenue au big CIRCUS Bendidon ... bienvenue au big CIRCUS 23 novembre 2023 09:59

        Pas interessant du tout

        Parlez nous plutot du Triangle de la BURLE (vers Puy en Velay)

        du fantastique SVP


        • S. Lampion Grincheux 23 novembre 2023 11:08

          @Bendidon ... bienvenue au big CIRCUS

          c’est la version française du triangle des Bermudes
          bientôt, on inventera un montre du lac d’Anney
          ça fera de la copie


        • S. Lampion Grincheux 23 novembre 2023 11:10

          @Grincheux

          dsl, j’ai voulu écrire « un monstre du lac d’Annecy »
          mais c’est toujours pareil, j’ai des doigts trop groc pour mon clavier


        • Seth 23 novembre 2023 12:59

          Pour faire plus informé :

          Marseille : MRS ou LFML

          Nice : NCE ou LFMN


          • zygzornifle zygzornifle 23 novembre 2023 16:04

            C’était pas Poutine a l’époque autrement on aurait pu l’accuser .....


            • zygzornifle zygzornifle 23 novembre 2023 16:05

              Dans un courrier adressé au Président E. Macron fin d’octobre 2023

              Avant Macron mettait les courrier a la poubelle, maintenant il se chauffe avec .....


              • Danton 13 Danton 13 24 novembre 2023 07:55

                Oh la la ! Avant que la France reconnaisse ce type de drame. Il y en a une flopée ! Merci pour ce rappel 


                • zygzornifle zygzornifle 24 novembre 2023 15:55

                  C’est comme pour la brutalité policière, il y a chat perché, œil crevé et mains arrachées ....

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