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La double gueule de crocodile de la microfinance française intervenue au Burkina Faso dès 1988…

par Michel J. Cuny et Issa Diakaridia Koné

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Lors de la mise en œuvre du PPPCR qui visait, selon les Occidentaux, à entraîner certains pauvres du Burkina Faso dans la grande valse de l’économie capitaliste, les quelques traces d’un socialisme, qui devait permettre de masquer la rupture totale avec l’époque de Thomas Sankara assassiné un an plus tôt, ne pouvaient que très vite laisser place aux forces réelles de l’impérialisme. C’est ce que nous a montré l’analyse que nous a déjà fournie Cerise (Comité d’Échanges, de Réflexion et d’Information sur les Systèmes d’Épargne-crédit)  :
« Dans l’optique d’une pérennisation, le projet a été d’emblée adossé à la CNCA, qui en a assuré la maîtrise d’ouvrage. Le montage financier reposait sur une ligne de crédit administrée par la CNCA, cédée au projet à un taux de 11% – puis, ultérieurement de 9% -. » (Idem, page 35)

Autrement dit : sur la durée (« pérennisation »), le capitalisme, ici représenté par la première banque française, la Caisse Nationale de Crédit Agricole (CNCA), allait bientôt montrer ses belles dents de crocodile… Au départ, son intervention se chiffrerait, auprès du projet, par un taux d’intérêt de 11% (9% ensuite), tandis que les emprunteurs (et donc, finalement, des emprunteuses exclusivement) se verraient déplumer à raison de 26% l’an !… On découvre ainsi que l’ « aide occidentale », telle qu’elle se manifeste à travers la microfinance, est une sorte de crocodile à double gueule… « C’est pour mieux te dévorer, belle Afrique subsaharienne ! »

Si les flux de crédit sont appuyés sur la Caisse Nationale de Crédit Agricole – banque privée -, l’État français est lui-même directement présent dans le PPPCR à travers cette Banque d’État anciennement créée à Londres par Charles de Gaulle (1941) et dont une partie s’est trouvée directement orientée vers le support bancaire des investissements français en Afrique (Brazzaville, 1947) au titre du développement de celle-ci. Ce démembrement aura porté tour à tour le nom de Caisse française de développement (CFD) puis d’Agence française de développement (AFD). Cerise la prend ici sous la première de ces deux formes :
«  Le fonctionnement du projet est financé par la CFD à travers une subvention d’équilibre annuelle. » (Idem, page 35)

Il s’agit là de tous les frais courants, hors processus de crédit… Nous le voyons : l’ensemble du circuit d’argent est tenu par la France… Voilà qui ne suffisait sans doute pas… Et Cerise d’ajouter :
« Une ONG, Sahel Action, a été créée par le personnel de l’équipe de recherche – développement, avec l’appui du CIRAD et de la CFD, pour être l’opérateur du projet, le CIRAD continuant à en assurer l’assistance technique. » (Idem, page 35)

Nous sommes toujours dans le côté français… qui s’étoffe, qui s’étoffe, et qui s’étoffe… Or, comme tout cela est encore sous un emballage qui fait croire aux Africaines et aux Africains, qui s’y laissent prendre, qu’il y a là-dedans une forte dose de solidarité plus ou moins collectiviste, les résultats sont bons :
« Pendant la première phase, malgré des crises ponctuelles d’impayés dans certains villages – qui n’ont pas laissé de traces comptables -, les taux de remboursement du crédit ont été estimés globalement satisfaisants, contribuant à accréditer l’objectif fondateur du projet, démontrer que l’on pouvait faire du crédit aux pauvres. » (Idem, page 35)

Avec les pauvres, ça marche !… même en Afrique !… C’est donc le moment, pour les Occidentaux, de regarder tout cela de très près. Ils sont là comme des spectateurs qui regarderaient toute une collection de poissons rouges dans un bocal, pour voir comment ils s’activent autour de quelques aliments qu’on leur a donnés à déguster…
« Un effort important de recherche portant sur l’analyse économique du milieu (diagnostics des besoins, économie des ménages, dynamiques méso-économiques) et sur l’interaction entre le projet et le milieu (analyse d’impact, études des liens entre marché financier, marché du bétail et des céréales, etc.), a été développé pendant cette période, et a influencé la conception et la consolidation du « modèle » de système financier (choix des produits proposés, modalités de crédit, mode de sélection des clients, etc.). » (Idem, page 35)

Nous le voyons, il s’agissait de tirer des leçons de tout cela, selon trois directions : choix des produits proposés (qui ne doivent plus être liés ni à la culture ni à l’élevage), modalités de crédit (dont la décision de desserrer un peu l’étreinte du taux de 11% en le diminuant à 9% pour colmater certaines brèches), mode de sélection des clients (entre autres choses : refus de prêter désormais aux hommes)…

Mais l’observation du contenu du « bocal » – où tout allait apparemment très bien – a débouché sur une décision d’où il paraît que tout le mal ultérieur sera parti. Cerise croit pouvoir l’affirmer :
« Cette première phase a été ébranlée par une crise institutionnelle grave, déclenchée par la nomination comme Secrétaire Générale du projet, d’une personne extérieure à l’équipe fondatrice, issue de la fonction publique. » (Idem, page 36)

Il s’agit là de la personne qui, en dehors des « donateurs » et autres « spécialistes » de la microfinance et du développement capitaliste en Afrique, serait désormais à la tête du projet… Fonctionnaire, elle venait de l’extérieur du collectif… Cerise nous montre qu’elle n’a pas forcément été très bien accueillie par des travailleuses africaines encore tout imprégnées des heureux résultats d’un système qui fonctionnait dans le cadre d’un collectivisme de bon aloi qui leur allait comme un gant :
« Les membres fondateurs ont perçu cette nomination comme une tentative de « normalisation /fonctionnarisation » d’un projet jusqu’à présent « porté par la base », mais aussi comme une confiscation de leur pouvoir au sein de ce projet. » (Idem, page 36)

Eh oui, d’une certaine façon, nous avions là – en pleine Afrique subsaharienne – une sorte de reconstitution, grâce à l’aide occidentale, des soviets (= conseils) ouvriers du temps des lendemains immédiats de la Révolution d’Octobre de 1917 en Russie !… Contresens absolu qu’il faudrait très vite corriger, sans casser la très belle machine qui avait montré qu’elle fonctionnait très bien… mais dans un cadre typiquement soviétique !…

Pour la France, il ne s’agissait certes pas de ressusciter Thomas Sankara !…

Au fait, quel était le but de cet effort que les Occidentaux prétendaient obtenir des populations pauvres ? Était-ce de les tirer de la pauvreté en leur permettant de produire l’essentiel de ce qu’il leur fallait pour vivre, après que la sécheresse ait brisé le lien séculaire qu’ils entretenaient avec leur bétail et avec leurs terres agricoles ? Évidemment, non !

Et c’est Cerise qui, comme nous, ne peut qu’en faire le douloureux constat, alors qu’elle nous présente la suite :
« La deuxième phase, amorcée en 1993, a été marquée par une évolution des approches et des objectifs assignés au projet : alors que la première phase était clairement placée sous le signe de l’expérimentation d’un « crédit aux pauvres », la deuxième phase a mis l’accent sur la croissance et la recherche de l’équilibre financier du projet, en vue de son institutionnalisation. » (Idem, page 36)

C’est bien la « finance » qui commande… Il faut que tout cela « rapporte » de l’argent… Et quand on sait que le taux de crédit pour tous ces pauvres gens est porté à 26%, on ne peut que comprendre à quelles souffrances on les condamne… Voilà ce qu’ils doivent endurer : des taux d’intérêts qui sont autant de coups de trique…

Au diable, les soviets ! Au diable, la mémoire de Sankara ! Et c’est Cerise qui le dit elle-même :
« La continuation du financement du PPPCR par la CFD ne trouvait de sens que dans une possible pérennisation, qui passait par une amélioration de ses performances financières. » (Idem, page 36)

Il allait donc falloir transpirer davantage…

NB. La suite immédiate est accessible ici :
https://remembermodibokeita.wordpress.com/2020/06/12/quand-la-meute-de-la-finance-internationale-se-jette-sur-la-misere-africaine-pour-la-plier-a-une-exploitation-radicale-et-durable/


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