• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Tribune Libre > La fin d’un mythe

La fin d’un mythe

Il était une fois dans un pays lointain un roi zélé, qui avait décidé de rattraper le retard pris par son pays par rapport aux recommandations chiffrées du fameux rapport sur les "migrations de remplacement, solution au déclin et au vieillissement des populations". Ses serviteurs maintenaient l'ardeur laborieuse et la discipline civique de ses sujets grâce à un mythe fondateur, appelé la Retraite.

En effet, afin de reconstruire le pays dévasté par une guerre mais porté par de fortes perspectives de prospérité, on avait décidé, trois générations plus tôt et pour la première fois dans l'histoire de l'humanité, d'accorder une pension viagère à tous ceux qui quittaient la vie active à partir d'un certain âge, à la fois pour récompenser les services qu'ils avaient rendus au pays, et pour passer leurs postes de travail aux plus jeunes, appelés en contrepartie à apporter des cotisations au système. Cette logique de solidarité intergénérationnelle, dans un pays qui sortait d'une guerre douloureuse et devait produire de l'enthousiasme, était alors acceptée par tous. Ainsi dès la première année, sans qu'il soit nécessaire d'attendre la constitution d'un trésor d'épargne, mais avec certes une aide initiale de l'Etat, le système put servir une pension de retraite aux nouveaux retraités, grâce aux contributions des nouveaux cotisants.

Après la forte expansion économique de l'après-guerre et de la conversion du pays au capitalisme, le système fut encore dopé par l'arrivée au travail de la génération née après la guerre dans un contexte d'explosion démographique, se traduisant ainsi par une explosion des cotisations au système. Lorsque l'économie cessa de croître à un rythme supérieur à la croissance de la population on inventa le mythe de la Crise, étymologiquement un état de déséquilibre aigü nécessitant une décision correctrice. On ne reviendra pas sur les circonstances du prétexte qui permit de qualifier la situation économique de critique, mais les serviteurs du roi de ce pays continuent aujourd'hui encore d'entretenir ce mythe depuis quarante-cinq ans. Déjà une génération entière est donc arrivée sur le marché du travail dans un contexte d'économie en crise, et est partie en retraite sans avoir connu d'autre contexte que cette Crise. Et cette génération, censée pourvoir par ses cotisations aux pensions de la grosse génération d'après-guerre, fut de plus affligée d'un fort taux de chômage, appelé d'ailleurs à durer aussi longtemps que la Crise structurelle, c'est-à-dire indéfiniment.
Le roi de ce pays lointain limogea un certain nombre de ministres incapables de résoudre la quadrature circulaire de la distribution en temps réel d'un total de pensions supérieur au total des cotisations, ou d'imposer une réduction drastique des pensions. Puis il se fit présenter quelques modèles de systèmes par capitalisation, qui tous avaient alors l'inconvénient de faire payer double à une génération, condamnée à constituer sa retraite par capitalisation et à pourvoir simultanément à la retraite par répartition de la génération antérieure. Un autre inconvénient apparut bien plus tard dans les pays qu'on citait alors en modèles de systèmes de retraite par capitalisation, en l'occurrence la fonte du capital en système capitaliste. Soit les institutions de retraite plaçaient les fonds prévisionnels en produits financiers de bourse, et ils devenaient victimes voire agents de la spéculation effrenée qui ruine régulièrement les économies capitalistes, soit elles gardaient les fonds en liquide ou en obligations étatiques, et ils se dévaluaient aussi lourdement que le fait la monnaie des pays surendettés.

Car évidemment ce pays lointain s'endetta, et pas uniquement pour son système de retraite qui n'était que l'un des symptômes de sa propension à la dépense effrenée et au déséquilibre budgétaire. Après quelques années d'inflation (occulte) à deux chiffres, les conseillers du roi eurent l'idée de combiner la monnaie du pays avec celle des pays voisins, pas meilleurs gestionnaires, en une devise composite que la spéculation allait amputer de près d'un tiers de sa valeur (et de son pouvoir d'achat) dans sa première année et demie d'existence, puis serait artificiellement collée à celle d'un pays encore plus lointain qui allait lui-même diviser la valeur arithmétique de sa monnaie par trois en triplant l'agrégat M3 de sa masse monétaire.

Pendant de nombreuses années le pays lointain du roi zélé compensait le déficit de son système de retraite par une grosse subvention publique prise sur le budget de l'Etat. Mais de son côté l'Etat lui-même, malgré un accroissement incessant de sa pression fiscale sur une économie en voie d'appauvrissement, s'accordait des budgets systématiquement en déficit qu'il complétait par un recours incontrôlé à l'emprunt, au point d'avoir atteint puis bien dépassé le taux d'endettement que les économistes considèrent comme insolvable.

Tout se jouait donc au parlement, qui ne voyait pas d'autre solution que d'approuver le budget gouvernemental prévoyant un renflouement du système de retraite par le budget de l'Etat lui-même en partie financé par l'endettement, du moins tant que le pays arriverait à trouver des prêteurs. De son côté le roi méprisait de plus en plus ouvertement les populations déclarées "en déclin et en vieillissement" par le rapport qui lui servait de livre de chevet, ce qui eut pour effet de leur aliéner le système judiciaire mais aussi une part croissante des députés que les sujets envoyaient au parlement pour les défendre face au gouvernement. Ainsi les intérêts des populations issues des "migrations de remplacement" du fameux rapport, défendus par des députés des populations "en déclin et en vieillissement", furent majoritaires au parlement plus d'une génération avant que les populations bénéficiaires ne fussent majoritaires dans le pays, ou même dans la population active employée.

Or, venues d'une autre planète, les populations "de remplacement" n'avaient ni les mêmes valeurs, ni la même histoire sociale ni le même parcours cotisant que les populations "en déclin et en vieillissement". En matière de valeurs elles privilégiaient la solidarité intergénérationnelle familiale, les jeunes actifs, aussi nombreux que possible, subvenant aux besoins des vieux inactifs dans le cercle familial sans passer par un coûteux système institutionnel. En matière d'histoire sociale elles se voyaient prélever dès leur arrivée, ou dès leur obtention d'un emploi déclaré, des cotisations pour servir en temps réel les pensions des retraités indigènes, tout en entretenant leurs propres vieux au pays, et tout en sachant que le système par répartition ne leur constituait pas de retraite différée donc qu'elles devraient se débrouiller hors système. Et en matière de parcours cotisant ces populations d'origine extraterrestre avaient eu du mal à s'insérer dans l'économie déclarée de leur nouveau pays, vivant parfois d'activités non cotisantes ouvrant peu de droits futurs dans le système d'ailleurs manifestement en faillite.

Un beau matin d'automne de l'an de grâce N, le parlement acquis aux intérêts du "remplacement" refusa de voter un nouvel accroissement des impôts, ainsi que d'approuver la proposition royale d'une nouvelle subvention gouvernementale au système failli. On recompta les voix, puis les hérauts durent annoncer aux sujets que le parlement venait pour la première fois de refuser de détourner les impôts de leur finalité gouvernementale et de pallier "exceptionnellement" comme d'habitude la faillite du système de retraite. En l'an N+1 on distribuerait ce qui resterait de la collecte des cotisations de l'an N, moins les frais de gestion de l'année et les coûts notamment sociaux de démantèlement définitif du système, exception historique qui avait couvert, avec difficulté, trois générations. L'institution de répartition se mit une dernière fois en grève, comme autrefois quand elle exigeait une augmentation de salaire. Les retirés, et jusque-là pensionnés, des populations "en déclin et en vieillissement" se mirent en grève de la faim et du vote, ce qui ne gêna personne dans les populations issues des "migrations de remplacement", et réjouit les partisans de la solution terminale de chaque hallali, impopularisée par un célèbre gérontophobe français.

Le mythe Retraite avait vécu. Sur son îlot tropical défiscalisé le roi zélé finissant n'en entendit même pas parler, quant aux rédacteurs du rapport démographique et anti-économique du 21 mars 2000 ils étaient morts depuis longtemps, et il ne restait plus rien à l'adresse www.un.org/en/development/desa/population/publications/ageing/replacement-migration.shtml.


Moyenne des avis sur cet article :  4/5   (6 votes)




Réagissez à l'article

20 réactions à cet article    


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 5 décembre 10:30

    Long et fastidieux mais on comprend la perversité du système. Quelqu’un hier de me rappeler que dans les années soixante (sous Pompidou) on avait instauré le paiement aux autoroutes pour payer la retraite des anciens combattants. Il faut impérativement casser ce système. On ne met pas des enfants au monde pour s’assurer un bâton de vieillesse et payer les retraites,....Quel prénom donner à notre « enfant » : URSAF ?


    • zzz'z zzz’z 5 décembre 13:38

      @Mélusine ou la Robe de Saphir.
      C’est vrai qu’Ursaf Sécsoc de la Dette Qui Pue en jette beaucoup plus !

      Pour ceux qui ont compris ce texte laborieux.


    • NEMO NEMO 5 décembre 13:08

      « Après la forte expansion économique de l’après-guerre et de la conversion du pays au capitalisme, le système fut encore dopé… »

      C’était quoi, avant ?

      Il est vrai que certains ont cru que Hollande était socialiste…

      Il ne faut pas croire tout ce que les gens disent : la France n’a jamais été socialiste, pas plus que l’Angleterre ou la Prusse où ds générations de patrons paternalistes avaient compris leur intérêt à mettre en place des systèmes de protection sociale pour s’aliéner une main-d’œuvre qualifiée au sein d’un système économique qui n’a jamais cessé d’être capitaliste. Leurs héritiers ont préféré investir dans les fonds de pension américains et s’engraisser plus vite en spéculant qu’en produisant.

      Vous semblez confondre « capitalisme » et « spéculation financière ».

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON






Les thématiques de l'article


Palmarès