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Accueil du site > Tribune Libre > La fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch

La fin de l’homme rouge de Svetlana Alexievitch

Ce livre est une plongée saisissante dans le cœur du peuple russe aux lendemains de la chute du communisme, de même qu'un témoignage sur les dégâts que cette rupture brutale produira sur la population, désespérant certains, encourageant d’autres à envisager un avenir meilleur. Les témoignages nombreux, recueillis par l’écrivain Svetlana Alexievitch, sont d’un grand intérêt car on prend ainsi le pouls de la population dans sa diversité et on s’immerge dans la détresse d’un pays qui, soudain, a perdu ses repères et affronte un bouleversement sans précédent. Armé de son magnétophone comme dans son précédent ouvrage « La guerre n’a pas un visage de femme  », Svetlana a ainsi conservé vivante la mémoire de cette tragédie, celle de l’URSS en proie à sa folle utopie. En soixante-dix ans – dit-elle – le marxisme-léninisme a créé un véritable laboratoire pour tenter d’envisager un type d’homme particulier : l’homo sovieticus, cet homme rouge condamné à disparaître avec l’implosion de l’Union soviétique. Dans ce requiem tragique et bouleversant, elle invente ainsi une forme littéraire polyphonique qui fait résonner aux quatre coins du pays les voix de nombreux témoins, des humiliés, des offensés, des mères déportées, des staliniens, des enthousiastes de la perestroïka, des rêveurs impénitents, des exaltés autant que des désespérés, cela dans une suite de confidences sur le malheur russe et la rudesse d’un temps qui n’aura épargné aucun de ses survivants. Sa méthode est simple : elle pose des questions non sur le socialisme mais sur l’amour, la jalousie, l’enfance, la vieillesse, ce qui a trait à la nature humaine et comment, ce qui est la base de toute existence, peut se vivre, s’éprouver, se survivre dans un tel enfer ! Les confidences sont tantôt incroyables, émouvantes ou révoltantes, toutes disent combien l’être humain est en mesure de tout supporter, de tout admettre d’un système lorsque son pouvoir de résistance est mis à l’épreuve.

 

« J’étais étudiante … Tout s’est passé très vite. En trois jours, la révolution était terminée. Au journal télévisé, on a annoncé que les membres du Comité d’Etat pour l’état d’urgence, avaient été arrêtés … Que Pougo, le ministre de l’Intérieur, s’était tiré une balle, et que le maréchal Akhromeïev s’était pendu … Nous en avons discuté longtemps dans ma famille. Je me souviens que papa disait : « Ce sont des criminels de guerre ! Ils devraient connaître le même sort que les généraux allemands Speer et Hesse. » Tout le monde s’attendait à un procès de Nuremberg. »

 

A ces considérations de bon sens, il en est d’autres d’étonnantes, de poignantes où se lit un désarroi profond, une sorte de folie douloureuse, une révolte qui suscite chez ces témoins une vision apocalyptique de la vie et du monde. Il y a aussi une réelle confrontation avec les exigences du cœur humain, cette permanence qui est l’âme d’un peuple, aussi vaste et hétérogène que celui-ci, ce que chacun d'eux éprouve comme le sens du destin :
 

«  Qui m’a donné tout ça ? Dieu ou les hommes ? Si c’est Dieu, alors il savait ce qu’il faisait. La souffrance m’a éduquée … C’est mon œuvre … Ma prière. »

 

Avec les Russes, nous sommes toujours au bord des extrêmes, le pays veut cela, un pays qui couvre une partie de la terre, des neiges quasi éternelles de Sibérie aux souriants paysages des frontières de l’Europe. Oui, ces terres sans fin ont été les témoins de tant de drames, de guerres, d’invasions, elles ont vu les peuples se mélanger et s’unir dans un même amour de la patrie, oui étrange Russie ! Les poètes ont su la chanter, car les Russes aiment les poètes, et les écrivains ont emprisonné dans leurs récits l'Histoire avec les mots qui cernent la réalité la plus réelle et la plus spirituelle, celle d’une âme russe qui vibre longtemps dans les mémoires.
 

« Des mots de tous les jours, des mots simples, et en même temps profonds. Tristes. Et ces mots tout simples contenaient une vérité dernière, la vraie … Sa voix frémissait. Et tout le monde se mettait à pleurer avec elle. On oubliait que la vache n’avait pas été traite, que le mari était resté ivre mort à la maison. Les gens étaient transfigurés, les soucis disparaissaient, les visages devenaient lumineux. »

 

A l’époque du bolchevisme, une grande part de la vie intellectuelle se déroulait dans les cuisines. C’est là qu’on échangeait, car la population était pauvre, il n’y avait d’ailleurs que des pauvres. On vivait le plus souvent dans des appartements communautaires, surtout dans les villes. Ensemble, les Russes refaisaient le monde, lisaient à voix haute, jouaient de la musique autour d’un maigre repas. On n’était envieux de personne puisqu’il n’y avait personne à envier, on s’arrangeait tant bien que mal de son sort si on avait la chance de rester à l’abri des dénonciations et des persécutions.

 

« Des peurs, nous en avions beaucoup, des grandes et des petites … Nous avions peur de grandir, nous avions peur d’avoir cinq ans. A cinq ans, on nous emmenait à l’orphelinat, et nous comprenions que c’était très loin. Très loin des mamans … Moi, je me souviens qu’on m’a mise dans l’orphelinat N° 8 du hameau N° 5. Là-bas, tout portait des numéros et, à la place des rues, c’étaient des lignes. La première ligne, la deuxième ligne … On nous a fait monter dans un camion et on nous a emmenés. Les mamans couraient derrière, elles s’agrippaient aux ridelles, elles criaient, elles pleuraient. Je me souviens que les mamans pleuraient tout le temps, et les enfants rarement. On ne faisait jamais de caprices ni de bêtises. On ne riait pas. C’est seulement à l’orphelinat que j’ai appris à pleurer. Là-bas, on nous battait beaucoup. »

 

Enfin, il y a la question de la mort dans un pays où la mort semble plus présente que la vie.

 

« Oui, notre plus grand rêve, c’était de mourir. De nous sacrifier. De tout donner. Le serment des komsomols dit : "Je suis prêt à donner ma vie pour mon peuple s’il le faut." Et ce n’étaient pas seulement des mots, on nous éduquait vraiment comme ça. Quand une colonne de soldats passait dans la rue, tout le monde s’arrêtaitAprès la VictoireUn soldat, c’était quelqu’un de formidableLorsque je suis entrée au Parti, j’ai écrit de ma main : "J’ai pris connaissance du programme et des règlements et je les accepte. Je suis prête à consacrer toutes mes forces à ma Patrie, et à donner ma vie pour elle s’il le faut."

 

Le grand intérêt de ce livre est d'avoir donné la parole à des personnalités diverses, de s'être consacré non seulement aux faits mais aux émotions, aux sentiments, aux élans du cœur et aux découragements qui composent aussi l’histoire, simplement parce que ces témoignages ont été recueillis par une littéraire pour qui l’âme des hommes et des femmes compte davantage que le déroulé de l’actualité. Qu’est-ce que cette histoire a fait des hommes ? Pourquoi un tel malheur ? Aux lendemains de ce malheur, que reste-t-il dans les mémoires ? Comment les Russes envisagent-ils leur avenir ? Quel tissu affectif s’est composé après que le pire ait été la trame du quotidien ? Voilà ce que Svetlana Alexievitch a eu le souci de laisser à notre temps.

« Nous, ici, on continue à vivre comme on a toujours vécu. Sous le socialisme, sous le capitalisme … Pour nous, les Blancs et les Rouges, c’est du pareil au même. Faut tenir jusqu’au printemps. Planter les patates. J’ai soixante ans. Je ne vais pas à l’église, mais il faut bien parler à quelqu’un. Parler d’autre chose. J’ai pas envie de vieillir, ça ne me dit rien du tout. Mais j’aurai du regret de mourir. Vous avez vu mon lilas. La nuit, quand je vais dehors, ça m’éblouit. »

 

Armelle BARGUILLET HAUTELOIRE


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4 réactions à cet article    


  • adeline 21 décembre 2018 18:16

    Bonsoir, cela doit ressembler aux « Bienveillantes » non ?


    • Paul Leleu 21 décembre 2018 19:40

      Aux antipodes de l’anticommunisme primaire dont on était abreuvé par tous les canaux... Des échos beaucoup plus proches de ceux que m’ont transmis mes amis, collègues et connaissances qui ont vécu en URSS...

      A un point de vue civilisationnel, le monde soviétique apparait paradoxalement comme le dernier témoin de ce que fut la civilisation européenne avant l’avortement américain...

      Nous ne sommes maintenant plus rien... des zombies individulistes et atomisés, sans histoire et sans attaches, sans passé et sans futur, et même sans présent...

      On cromprend qu’une telle humanité (malgré ses errances) ait sucité une telle haine chez les américains, qui eux n’ont pas de civilisation... La jalousie dévore les américains devant les grandes civilisations...


      • julius 1ER 22 décembre 2018 08:37

        Merci pour ce témoignage, car cela me confirme ce que je pense : il ne peut y avoir de système sans Démocratie à tous les étages de la fusée !!!

        et la Démocratie doit être une boussole pas une justification après-coup !!


        • Rincevent Rincevent 22 décembre 2018 16:03

          La chute du Mur : beaucoup sont restés coincés dessous, les plus petits comme d’hab. Les autres étaient renseignés depuis un moment sur ce qui allait se passer, et beaucoup plus pour des raisons économiques que politiques. Lénine aurait dit « Les capitalistes nous vendront la corde avec laquelle nous les pendrons ». Le problème est qu’à la fin il n’y avait plus d’argent pour l’acheter…

          Peu de temps après cette chute, je suis allé à Prague et me suis retrouvé un soir à la même table de bistrot de quelques intellectuels fraichement libérés de prison. Il y en avait là pour 250 ans de zonzon au total… Leur discours était amer : les Tchèques étaient beaucoup plus demandeurs de consommation que de démocratie. Eux étaient vus comme des loosers sympathiques, sans plus.

          Les nouveaux ‘’héros’’ j’en ai vu un dans la rue, garer précautionneusement sa Porsche et en descendre en évitant de froisser son costume Armani. J’avais d’abord crû à un allemand ou un autrichien, mais non, c’était bien un tchèque : d’abord trafiquant (toléré) dans les dernières années du communisme, il était devenu un ‘’acteur économique’’ ayant pignon sur rue. Ça faisait un choc, face aux Skoda fatiguées et aux passants, dont beaucoup étaient encore fringués comme pendant les années cinquante...

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