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La grimace du monde

 

Si le monde avait un visage, il serait probablement en train de faire la grimace. Peut-être une grimace risible, à moins qu’il ne s’agisse de l’expression d’une souffrance.

« Il était si laid que, lorsqu'il faisait des grimaces, il l'était moins ». D’après Jules Renard, la grimace serait presque une contorsion du visage nécessaire afin de rendre le quotidien supportable. Plus tordue qu’un air hagard, elle ère parfois du côté comique, parfois du côté tragique. Ainsi, la grimace peut faire rire ou faire mal, elle peut tenter de dérider l’autre ou exprimer sa propre souffrance. C’est le cela le problème avec la grimace, c’est que l’on ne sait pas trop le message qu’elle envoie, ni même à qui elle s’adresse.

Cette petite introduction sur la grimace semble nécessaire pour éclairer le sens que l’on pourrait donner à une histoire contemporaine de l’économie et de la finance. En effet, lorsque l’on regarde l’état du monde et la santé de l’homo œconomicus, nous pourrions être tenté de parler de contorsion du visage, de grimace donc. Mais cette grimace est-elle risible ? Ou bien exprime t’elle une souffrance ?

 

Pour ceux qui pensent que la grimace du monde exprime une souffrance, la thèse de la catastrophe imminente est une évidence, et ils n’ont pas attendu la Covid pour s’en rendre compte : 

  • Obésité monétaire et budgétaire.
  • Exacerbation des inégalités intra-muros.
  • Planète en sueur.
  • Effondrement du QI mondial.
  • Faillite des démocraties.

 

Pour ceux qui pensent que la grimace du monde est plutôt risible, souriez tout va bien :

  • Le PIB par habitant est au plus haut.
  • L’espérance de vie est au plus haut.
  • Le taux de scolarisation est au plus haut.
  • Bientôt sur Mars !
  • Toujours pas de guerre nucléaire.

La porte de l’enfer

Pour trancher entre le camps de la grimace douloureuse et la grimace ridicule, il faudrait imaginer une échelle mesurant les degrés de contorsion du visage. On en viendrait alors à mesurer ce qui nous sépare d’une catastrophe, la distance qui nous sépare de la porte de l’enfer d’Auguste Rodin. Dans le cas de l’économie et des marchés, nous pouvons proposons deux types de mesures :

 

  • Nous pourrions considérer que la distance qui nous sépare de la catastrophe est inversement proportionnelle à celle qui nous sépare de niveaux soutenables de monnaie-dette émises par l’autorité bicéphale (Etat & Banque Centrale). Si nous adoptons une telle mesure, alors peut être pourrions nous conclure que nous sommes tout proche de la catastrophe, nous aurions même presque la main sur la poignée de la porte de l’enfer. Mais en fait nous n’en savons rien. Même la théorie économique échoue à nous convaincre que ces quantités gargantuesques de monnaie-dettes finiront par nous jouer un sale tour. Peut être réussirons-nous à nous en débarrasser ni vu ni connu, comme des déchets nucléaires enfouis sous terre ? Et quand bien même ces politiques seraient stupides, on a de toute façon pas trouvé mieux pour éteindre l’incendie. 

 

  • Nous pourrions aussi considérer que la distance qui nous sépare de la catastrophe est la même que celle qui nous sépare d’une croissance à 0 % de l’activité économique et des prix des biens et services. En effet, sans croissance de l’une et de l’autre, inutile d’espérer donner ou redonner du travail à ceux qui en cherchent et qui seront de plus en plus nombreux, croissance de la population oblige. De la même façon, inutile d’espérer le remboursement de la dette, car sans croissance pas de recettes fiscales, etc. Si nous adoptons une telle mesure de la distance à la catastrophe, alors là encore nous serions tout proche du précipice. Et pourtant, il existe une version positive de la croissance nulle, il s’agit de la version Greta, qui se traduirait par une baisse mécanique des émissions de CO2, et donc une planète qui puisse enfin reprendre un peu de souffle. 

Le chat qui louche

Finalement, on ne sait pas vraiment de quoi la grimace du monde est l’expression. Il faut dire que de tout temps les interprétations ont divergé quant à l’interprétation des faits vécus, même lorsqu’il s’agissait de catastrophes. La plus célèbre controverse est celle qui opposa Voltaire à Rousseau à propos du tremblement de terre de Lisbonne du 1er novembre 1755. Si cette controverse a su traversé les siècles, c’est qu’elle résume à elle seule tous les débats clivants sur la catastrophe imprévisible (Voltaire), que l’on aurait pu éviter (Rousseau), ou nécessaire (Leibniz).

En fait, rares sont les catastrophes qui mettent tout le monde d’accord, celles dont l’évidence paralyse la démonstration. En général, il est d’ailleurs trop tard pour éviter ce genre de catastrophe ; elle est déjà là. Il ne reste que des chouettes de minerve pour en parler : l’envol de la chouette (Hegel) définirait ce moment où la crise a fini par arriver, mais ce n’est que maintenant que l’on peut commencer à comprendre. Dans le cas de l’économie et des marchés, cette chouette est incarnée par ces oracles qui annoncent tous les jours le doomsday scenario, afin de ne pas rater le jour où il arrivera.

Mais alors que faire ? Où déceler des symptômes d’une catastrophe qui couve ? Quels sont les faits du monde qui trahissent le malheur à venir ? Peut-être ces faits ne sont-ils d’ailleurs que des effets collatéraux mineurs ? Par exemple, on pourrait oser dire qu’un peu d’inégalités et de réchauffement sont le prix à payer pour bénéficier d’une hausse du bien-être … D’ailleurs, on retrouve le même type d’effets secondaires mineurs dans le domaine du vivant : par exemple, chez les chats siamois, si vous voulez un dégradé de couleur, vous aurez un chat qui louche (pléiotropie).

La stratégie de la grenouille

Grimace ou pas, les générations futures ont le droit au futur. Nous avons donc le devoir de leur rendre possible, et de ne pas tenter le destin en le laissant choisir à notre place. Si la catastrophe n’est pas encore tout à fait là, elle semble en tous les cas occuper une place de plus en plus grande sur l’étagère des mondes possibles. Or, la catastrophe est fourbe et avance lentement ses pions, si bien qu’elle parait indolore au quotidien, mais finira bien par nous cueillir un de ces quatre matins.

En fait, nous nous retrouvons dans la posture d’une grenouille restée célèbre : « Une grenouille vivante peut en fait être bouillie sans qu'elle bouge si l'eau est chauffée assez lentement ; dans une expérience, la température a été augmentée de 0,002 °C par seconde, et la grenouille fut retrouvée morte après 2 heures 30 sans avoir bougé. » Depuis démentie par des expériences plus robustes, cette histoire de la grenouille est quand même restée dans les annales. Et pour cause, elle fut mainte et mainte fois reprise afin d’illustrer notre fâcheuse tendance à nous habituer au pire lorsqu’il survient trop lentement, et à rendre nos grimaces plus proches du ridicule que d’une expression de souffrance.


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3 réactions à cet article    


  • Arogavox Arogavox 21 décembre 2020 08:41

    "Grimace vient du francique grima (« masque ») dont sont issus deux lignées de mots, l’une liée à la magie (« grimoire », « grimaud »), l’autre aux expressions faciales (« grimer », maquiller) et que l’on retrouve dans l’anglais grim (« triste »). [] Du mot latin découlent aussi les mots français « moue » et « morgue ».

    "

    >> Maquiller une tristesse ?

     Alors, pour assumer , pour laisser œuvrer sa conscience, vaut-il mieux la cacher ou la laisser voir ?


    • Séraphin Lampion Séraphin Lampion 21 décembre 2020 08:50


      Le rire du Pendu, dysmimie, paramimie et discordance

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